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En souvenir du 12 janvier 2010, 10 ans déjà...

En souvenir du 12 janvier 2010, 10 ans déjà...



Cet après-midi-là, vers 16:30, Gouverneure générale du Canada, je m’affairais dans mon bureau à régler, comme chaque jour, de nombreuses affaires courantes et urgentes. Je me préparais aussi, avec mon mari Jean-Daniel, à recevoir plus tard, avec son épouse Julie, l’Ambassadeur des États-Unis, David Jacobson nommé par le Président Barack Obama, que nous avions accueilli pour sa première visite d’État en février 2009. Lorsque l’aide de camp entra en trombe dans mon bureau, je sursautai, persuadée qu’il venait m’annoncer le décès d’un ou de plusieurs de nos soldats canadiens déployés en Afghanistan. Comme Commandante en chef des armées, c’était certainement la tâche la plus douloureuse à porter. Mais cette fois, c’est d’Haïti que nous parvenait une terrible nouvelle : « Excellence, je suis désolé d’entrer ainsi, mais il vient de se passer, il y a quelques minutes à peine, quelque chose d’effrayant en Haïti. Un très violent tremblement de terre. On s’attend à un bilan des plus lourds. Toutes les communications sont coupées, mais ce que nous apprenons déjà est terrible. » Haïti ! J’y étais un mois auparavant, en mission sur les lieux des grandes inondations dans l’Artibonite pour une évaluation des résultats des secours déployés par le Canada. Puis, fin décembre 2009, toutes les raisons d’espérer se profilaient à l’horizon, le Président René Préval m’annonçait, non sans fierté, un véritable élan pour le pays qui affichait la meilleure performance de croissance de toute la région, au-dessus de la barre des 6 %. Le 1er janvier 2010, le Palais national était illuminé.

Premier réflexe, je passe des instructions précises :« Tâchons de joindre immédiatement par téléphone satellite notre Ambassadeur du Canada à Port-au-Prince. Joignez aussi le Chef d’État major, le ministre de la Défense et le Premier ministre, je voudrai leur parler ! » Il y avait l’angoisse, l’anticipation du pire, mais surtout il fallait agir. Aussitôt dit, aussitôt fait. La liaison d’urgence avec notre ambassadeur a fonctionné, d’une voix haletante et de manière pressante, l’essentiel est dit et il insiste : « C’est un séisme de très forte magnitude, le sol a tremblé et s’est soulevé en ondulant. Notre bâtiment a tenu, mais autour, tout s’est écroulé. Des quartiers entiers sont sous les décombres. On peut s’attendre à des milliers de victimes. Difficile de circuler. Impossible de joindre le président, les membres du gouvernement, de savoir qui est encore vivant. Rien ne sert d’attendre qu’une demande d’assistance formelle soit formulée par Haïti, il faut envoyer des secours immédiatement, c’est un cas de force majeure. Le temps presse. La nuit va tomber. Personne n’est à l’abri des répliques... »

L’Ambassadeur Jacobson et son épouse se sont dépêchés de nous retrouver, il put lui aussi, en ma présence, communiquer par liaison satellite avec son collègue à Port-au-Prince, et obtenir les mêmes indications sur la gravité de la situation. Le Chef d’État major des Forces canadiennes à qui j’ai fait part des informations recueillies me revient : « Nous sommes prêts, nos unités d’interventions rapides sur les lieux de catastrophes naturelles, notamment sismiques, sont mobilisées. Nous avons chargé à bord de notre plus gros porteur tous les équipements, de quoi monter, plusieurs blocs opératoires et de soins complets avec nos équipes médicales. Nous avons prévu des caisses de médicaments, des dispositifs de filtrage pour rétablir la distribution d’eau potable et des infrastructures sanitaires, des trousses d’urgence, du ravitaillent, des vivres à distribuer aux populations. Dès que nous aurons le feu vert, nous décollerons vers Port-au-Prince. Nous avons aussi l’une de nos frégates en patrouille dans la région, elle est déjà en route. » Obtenir le feu vert, convaincre le chef du gouvernement, le Premier ministre du Canada qu’il faut y aller. Entre temps, j’avais aussi prévenu le ministre de la Défense, un allié, nous avions l’habitude de travailler ensemble. Feu vert ! L’avion des Forces canadiennes s’envole et en moins de quatre heures se pose sur la piste bosselée de l’aéroport Toussaint Louverture de Port-au-Prince, dont l’édifice est aplati. Premier contact avec le pilote et le chef de brigade. « Nous y sommes ! La ville est dans l’obscurité la plus totale ! C’est vraiment lugubre. Que fait-on? » nous disent-ils. L’Ambassadeur est là pour les accueillir, il a pu s’y rendre, en contournant des crevasses, des tronçons de route effondrés. Ce qu’il a observé sur le parcours est effroyable. Il nous en informe. Du silence s’élèvent des gémissements, des cris, des pleurs, des appels à l’aide. Aux premières lueurs de l’aube, les dizaines d’équipes canadiennes parfaitement entrainées sont déployées pour installer les secours et procéder, en un temps record, dans trois lieux : Port-au-Prince, Léogane détruite à plus de 90 % et Jacmel.

Les images de différentes sources, tournées à la volée et dans la panique qui ont commencé à affluer et à circuler sur tous les écrans du monde, sont apocalyptiques, d’une détresse incommensurable. Pour nous, de la diaspora haïtienne et pour les familles de ressortissants étrangers postés en Haïti, chaque minute, chaque jour, chaque nuit deviennent insupportables. Toutes et tous en quête d’un signe, d’une preuve de vie de nos parents, nos proches, nos amis et, au fur et à mesure où nous apprenons la disparition des uns et des autres, nous sommes dévastés, inconsolables. Haïti devient un champ de corps ensanglantés, mutilés, inanimés, une morgue à ciel ouvert. Il y a tout ce que nous voyons et tout ce que nous ne voyons pas et que nous ne pouvons même pas imaginer. La douleur est indicible.

Les caméras montreront les secours internationaux affluant de partout, mais sur le terrain il y a aussi la Croix-Rouge Haïtienne, les pompiers de la capitale dont la caserne s’est effondrée, des cohortes d’étudiantes et d’étudiants, notamment de l’université Quisqueya, des centaines de volontaires du milieu associatif et de la société civile et parmi eux des professionnels de la santé qui vont chaque jour, alors même que l’odeur des corps en décomposition est difficile à supporter, porter assistance à un million et demi de sinistrés qui n’ont d’autre choix que d’être abrités sous des tentes, dans l’incroyable promiscuité des camps installés sur tous les terrains vagues et dans des conditions tout de même précaires et de grande vulnérabilité. Quelques fortunés accepteront que des tentes pour des familles soient installées sur leur propriété. Ces femmes, ces hommes, ces jeunes du pays qui viennent prêter main-forte ont eux-mêmes tout perdu et portent leur lot de deuils. Contrairement aux cyclones, aux pluies diluviennes saisonnières, aux glissements de terrain, aux sécheresses, sous le séisme, pas une classe sociale n’a été épargnée, pas un secteur qui n’ait été touché, c’est la même peur partagée, le même traumatisme. Le maître mot est solidarité : unir nos forces, nos cœurs et nos esprits, ne pas baisser les bras, écouter avec empathie, apprendre, se dépasser. Se dire surtout que de cette épreuve devrait naître un pays nouveau, refondé, plus soudé, plus équitable, plus inclusif, plus ordonné. C’est à cette reconstruction en profondeur que la diaspora, les filles et les fils d’Haïti vivant à l’étranger veulent aussi contribuer.

Lorsque la Directrice générale de l’UNESCO et le Secrétaire général des Nations unies me contactent pour me consulter au sujet d’Haïti, ils me demandent si j’accepterais le rôle d’Envoyée spéciale de l’UNESCO pour soutenir les efforts de reconstruction en Haïti. Mon mandat de Gouverneure générale et Commandante en chef du Canada venant à échéance en 2010, sans la moindre hésitation, pour mon pays natal, je réponds oui. Le Gouvernement canadien accepte de soutenir financièrement et avec des renforts institutionnels la tâche que me confie l’UNESCO pour 4 ans. Dans ma lettre de mission, il est dit que je devrai agir aux côtés de l’État haïtien, des institutions et de la société civile, en tenant compte des objectifs du Plan d’action pour le Relèvement et le Développement d’Haïti qui, dans son énoncé
« constitue l’expression des besoins à satisfaire pour que le séisme, qui a si cruellement frappé notre pays, devienne une fenêtre d’opportunité pour, selon l’expression du Chef de l’État, une refondation d’Haïti, économique, sociale et sécuritaire. »

L’idée même de reconstruction sera une tâche considérable, il fallait prendre la pleine mesure du drame, réaliser l’ampleur du défi. Si le bilan oscille entre 200 000 et 300 000 morts, c’est que des centaines de milliers de personnes n’ont pas d’existence légale en Haïti, ne figurent pas au registre d’État civil, sont livrées à tous les facteurs d’exploitation et de dépossession de leurs droits les plus fondamentaux. Pratiquement 60 % de la fonction publique a été décimée. À l’heure où s’est produit le tremblement de terre, bon nombre des fonctionnaires de l’État étaient dans ces ministères qui se sont effondrés. Les ONG internationales prennent rapidement position, mais malheureusement on a pu le constater, chacune pour elle-même et défendant son territoire; les plus grandes distribuant les fonds accordés et des mandats en sous-traitance aux plus petites, sans grand partage avec les ONG haïtiennes qui, pourtant, auraient eu besoin d’être systématiquement incluses. Leurs initiatives sociales et de développement auraient mérité d’être renforcées, pour toute l’appropriation nécessaire à la pérennisation des efforts, des actions et des travaux, à l’échelle locale et nationale. Les capacités de l’État lui-même étant dramatiquement affaiblies, il peinait à saisir efficacement les offres de coopération, les aides et les occasions qui se présentaient en faveur de la mise en œuvre du Plan d’action pour le Relèvement et le Développement d’Haïti. Beaucoup d’engagements, de promesses de décaissements annoncés par nombre de pays dans les enceintes de l’ONU ne seront qu’écrans de fumée. La République d’Haïti, déjà à bout de souffle et de tout, accablée par des pans de misère et de précarité extrêmes, ainsi que par des corps politiques incapables, en constante bisbille et souvent prédateurs, a eu du mal à se rendre aux règles, aux lourdes pratiques bureaucratiques des partenaires internationaux qui n’ont montré que peu de souci d’harmonisation de leurs critères. La faiblesse des institutions conçues pour être garantes de l’État de droit, l’absence de tout processus de reddition de compte, de vérification, d’imputabilité, de transparence, de cohésion et de coordination, en plus des dysfonctionnements constitutionnels notoires, ne feront qu’aggraver les pratiques profondément ancrées de corruption. Le Fonds PetroCaribe se présentera comme une aubaine dans ce contexte d’opacité générale permettant la dilapidation de sommes importantes pouvant se traduire en milliards de dollars américains. L’on comprend mieux dès lors l’érosion de confiance envers l’État, les décideurs politiques, les institutions de la République d’Haïti, tout comme les organisations internationales. Des citoyens, plus exaspérés et mobilisés que jamais, questionnent, interpellent, réclament, exigent. Les populations n’en peuvent plus de voir leurs souffrances à ce point bradées et servir d’alibi. Elles veulent être entendues et considérées. Dans ce pays où plus de la moitié de la population a moins de 25 ans, ces jeunes qui ont réellement l’impression de ne compter pour rien ni pour personne, expriment leur colère. Des pans entiers de la société civile rassemblés dénoncent l’incurie au pouvoir. Le malaise est tangible. Rien ne va plus y compris pour le pays qui attend et qui a tant à offrir chaque jour. Le pays des forces paysannes laborieuses en milieu rural qui ne voient aucune politique d’investissements ou de capitalisation dans leur labeur, leur savoir-faire, leurs regroupements coopératifs, leur ingéniosité, leurs cultures remarquables dont les fruits d’excellente qualité pourrissent au sol, leur souci et leurs initiatives pour revitaliser l’écosystème environnemental. Aucune politique de décentralisation n’est à l’horizon. Aucun plan de développement humain, économique, inclusif et responsable n’est en marche. Une campagne d’images, certes, de temps à autre. Mais, en vérité, le pays qui attend est livré à lui-même et au banditisme. Pillées, des caisses de l’État ne viennent aucun subsides pour doter les populations d’infrastructures sanitaires, routières, agro industrielles, sécuritaires, financières, institutionnelles et des services de base.

Que la terre d’Haïti, d’une si grande beauté, soit négligée à ce point est à pleurer. Qu’une nation née d’un exploit inégalé, des aspirations les plus nobles à la liberté, l'égalité et la fraternité, d’une conquête pour l’humanité, soit à ce point trahie dans ses rêves les plus grands de briser toutes les chaînes, est une calamité.

Le séisme du 12 janvier 2010 a mis en évidence ce que l’absence de normes et de règles minimales de construction pouvait avoir comme conséquences fatales. La catastrophe naturelle n’a fait que révéler le lot de toutes les injustices, irresponsabilités et creuser davantage tous les fossés dans un pays déboussolé, où l’urgence humanitaire s’est transformée en un fonds de commerce.

L’agitation politico économique et sociale qui depuis des mois paralyse le pays est une crise des valeurs, dans une nation exsangue qui n’en peut plus d’attendre.


Michaëlle Jean
Fille d’Haïti, 27e Gouverneure générale et Commandante en chef du Canada (2005-2010) Envoyée spéciale de l’UNESCO pour Haïti (2010-2014)





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