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Question essentielle

Question essentielle



Dans cette nouvelle chronique, j’interpelle une personnalité autour d’une question essentielle. Pour la première édition, nous avons demandé au Dr Fils-Lien Ely Thélot si la question du bruit, des nuisances sonores n’était pas liée au vide existentiel, au refus ou à l’absence de la pensée.


Gary Victor

Haïti : quand le bruit tue la pensée

Le bruit chevillé au corps

Il y a qui vous perce les tympans à longueur de journée, qui vous embrouille le cerveau par intermittence, qui vous ébranle les nerfs telle une tempête le ferait d’une branche, qui vous met à bout de souffle, vous empoigne au cœur, vous tord les boyaux et vous fait tout entier trembler de colère, cette énergie acoustique audible qui affecte négativement votre bien-être physiologique et psychologique. C’est le bruit incessant des animaux domestiques victimes émissaires de toutes nos cruautés. Ce sont les bruits des moteurs qui vrombissent et des klaxons qui nous rappellent à quel point nos routes sont mortelles. Bruits de voisinage. Bruits du forgeron. Décibels pour la musique, le carnaval et la danse lascive. Prêche évangélique pour la créature accablée. Manifestations populaires contre le système. Rafales de balle pour marquer les territoires des gangs armés.

Les villes et les villages d’Haïti sont de plus en plus marqués par les nuisances sonores. En tout lieu et en tout temps, les bruits qui dérangent ne cessent de proliférer, sans faire l’objet d’une réglementation quelconque. A bien y regarder, on dirait que notre peuple vit avec le bruit chevillé au corps et qu’il devient quasiment impossible pour l’individu de s’en éloigner un instant. Dans un tel contexte pollué par le bruit protéiforme, comment peut-on jeter un regard serein sur son existence, sur son environnement, sur le monde ? L’exercice méthodique de la pensée scientifique est-il possible pour l’intellectuel dans un milieu complètement absorbé par l’omniprésence de la pollution sonore ? Quels savoirs peuvent être produits par une société noyée dans son bruit ?

Le bruit des autres pour surmonter le vide de soi

Alors que dans certains pays occidentaux, comme la France, la grande majorité des ménages interrogés déclarent être incommodés en tout premier lieu par la pollution sonore (INSEE, 2002), en Haïti nous semblons rechercher les lieux où se produisent les bruits. On dirait que nous trouvons que le silence est suspect, qu’il nous dérange. Nous recherchons le bruit telle une délivrance, ce quelque chose de fugace qui nous aide à échapper de ce vide qui nous ronge et qui mange notre vie. Il répond en quelque sorte à un urgent besoin de divertissement de notre part, consistant à camoufler notre mal Dasein, notre mal être-dans-le-monde (Martin Heidegger, 1985).

Le bruit que font les autres nous parvient souvent tel un bienfait (Jean-Michel Delacomptée, 2011). Leurs conversations interminables. Leurs chansons grivoises. Leurs blagues qui font rire à flot. L’histoire de leur vie. Le bruit de leur corps. Tout cela nous distrait et nous fait oublier le vide tragique de notre existence, ce sentiment de culpabilité face à nos échecs récurrents. Ce trou béant au fond de nous où se retrouvent tapis l’amertume de l’exclusion, les inconforts de la pauvreté, les déguisements du chômage, la défaillance des services sociaux de base, l’indécence de nos habitats, le dégoût du lieu natal. En réalité, nous recherchons le bruit des autres pour fuir cet inévitable face-à-face avec toutes ces blessures qui nous traversent de part en part.

Oui. Le vide de soi peut être insupportable. Il renvoie à l’effondrement du sens que nous donnons à notre propre existence, à la vie en collectivité, aux vecteurs de la cohésion sociale. Comment trouver du sens au vivre ensemble quand on ne se sent dépositaire d’aucune espérance co-construite et que l’avenir demeure grimaçant ? Faute de réponse à cette question, le bruit offre une puissante échappatoire dont abusent ostentatoirement nos concitoyens.

La mise à distance de l’universel

Ce qu’il y a de terrifiant avec la consécration de l’omnipotence du bruit au sein de notre société, c’est qu’elle nous enferme dans notre individualité et nos particularismes. Le bruit dont il est question ici, ce n’est pas celui de la musique qui adoucit les mœurs, ni celui de la parole qui permet de se comprendre, encore moins celui de la nature qui met en phase avec le cosmos. Il s’agit de ce bruit qui part en guerre contre l’altérité. Guerres de décibels entre voisins, entre cultes religieux, entre boutiquiers concurrents, entre orchestres rivaux, entre bandes à pieds. Chacun s’échine à faire comprendre à l’autre qu’il est le plus fort, qu’il est le meilleur, qu’il a l’avantage du nombre en produisant le plus de bruit possible. Difficile de dialoguer, car l’écoute, l’ouverture, l’empathie ne sont pas au rendez-vous. On n’emporte pas la joute oratoire par la construction d’un argumentaire solide, mais en criant à gorge déployée pour couvrir la voix de l’autre. Pour ce qui est de la nature, il y a longtemps que les oiseaux, les reptiles, les insectes ont commencé à déserter, que les sources ont presque toutes tari et que les forêts ont été dévastées. Nos enfants ne savent même plus faire la différence entre la cigale qui stridule et le rossignol qui gringotte.

En s’enfermant chacun dans son bruit, nous avons fini par créer les conditions nécessaires et suffisantes pour la mise à distance de l’universel. De manière consciente ou inconsciente, au fil des années, nous avons utilisé le bruit tel un scaphandre à l’intérieur duquel s’abriter pour orchestrer la pollution de toutes les valeurs cardinales : l’idée du bien, la justice, la vérité, la beauté. Dans la cacophonie de nos bruits incessants, elles ont été dépouillées de leur caractère d’universalité, comme il en est actuellement pour la dignité, la liberté, la compassion, etc. Le fait est que nous ne parvenons plus à constituer des communautés épistémiques autour de ces notions, que leurs significations, leurs champs d’application, changent radicalement d’un milieu à l’autre, d’un jour à l’autre, d’une personne à l’autre. On est tentés de croire certains mages et prestidigitateurs proclamant haut et fort qu’il faut quotidiennement obtenir une autorisation spéciale de leur part pour que la loi de la gravité puisse s’appliquer sur le territoire haïtien.

Au creux du tambour, la faillite de la pensée

La philosophe Hannah Arendt faisait remarquer que « c’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » (1963). Là où la pensée a failli, là où la pensée est devenue creuse, ne finit-t-on pas par vivre dans la banalité du mal ? Nous ne saurons même pas dire depuis quand toutes les horreurs du monde se sont banalisées sous le ciel bleu d’Haïti.

Les rues de nos villes sont couvertes d’immondices. Nous attendons que des étrangers viennent financer des programmes de gestion de déchets par le biais de la coopération internationale pour le développement. Le séisme du 12 janvier 2010 a causé plus de 250.000 morts. Dix ans après, nous continuons à construire nos maisons dans l’irrespect des normes parasismiques et en dehors de tout schéma d’aménagement territorial. Tous les jours, on kidnappe de paisibles citoyens et citoyennes, on les viole, on les assassine, on plonge leur famille décapitalisée par le versement des rançons, dans la souffrance et la misère. Les autorités de la Police nationale d’Haïti affirment que tout cela n’est que rumeur et que les faits ne sont pas avérés. Où est la pensée dans tout cela ? Elle s’est évaporée dans le bruit des tambours. Elle s’est fourvoyée dans le tourbillon des carnavals. « L’ocelot est dans le buisson, le rôdeur à nos portes, le chasseur d’hommes à l’affût, avec son fusil, son filet, sa muselière ; le piège est prêt, le crime de nos persécuteurs nous cerne les talons, et mon peuple danse » (Aimé Césaire, 1963).

En ce mois de février 2020, le déficit budgétaire pour ce premier trimestre de l’exercice est de 15 milliards de gourdes environ, plus de 6 millions d’Haïtiens vivent en-dessous du seuil de pauvreté, l’insécurité alimentaire menace plus de 4 millions de nos compatriotes, plus de 300.00 enfants vivent comme des petits esclaves domestiques du temps de la colonie sous l’appellation de Restavèk, dans ce pays qui a marqué l’histoire du monde avec la révolution de 1804. Et que font celles et ceux qui sont censés penser les politiques publiques au niveau national ? Au lieu de mettre le peuple au travail, ils lui offrent le carnaval. Au lieu de stimuler et d’encadrer les investissements privés en vue de la création de richesses, ils s’enorgueillissent bruyamment dans la mendicité de l’aide humanitaire d’urgence.

Indéniablement, la pensée est – sinon morte – mourante sur la terre de Louis Joseph Janvier, de Demesvar Delorme, d’Antenor Firmin, de Jean Price-Mars. Nos élites ont échoué à répondre à leur vocation, à créer les conditions favorables à l’épanouissement du plus grand nombre, à préserver l’environnement qui devra être laissé en héritage aux générations futures. Nos universités, qui sont supposées constituer le haut-lieu de la réflexion scientifique, ont presque fermé leurs portes à la pensée critique : on ignore leurs contributions dans la production mondiale des savoirs mathématiques, physiques, chimiques, biologiques, informatiques, technologiques. Et pour cause ! Elles ne disposent d’aucune bibliothèque normalement équipée, où les étudiants, les professeurs, peuvent s’enfermer pour mener la recherche en toute quiétude. Le bruit a déjà instauré son hégémonie sur le monde académique haïtien. Dans ce monde-là, on ne pense plus, on hurle. On hurle pour revendiquer un campus. On hurle pour exiger une cafeteria. On hurle pour la mise en place d’un laboratoire. On hurle contre la mauvaise gouvernance des décanats et des rectorats. On hurle contre le clientélisme qui étouffe le mérite. On hurle pour tout. Mais surtout pour rien. Et ce sont tous ces hurlements qui inspirent nos poètes, nos romanciers et nos artistes qui sont légion. Et même là encore, il n’existe pas une pensée en termes de promotion et de valorisation de toutes ces productions artistiques et littéraires au niveau national. Ces créateurs et créatrices dépendent terriblement d’une reconnaissance en France, au Canada et aux États-Unis, pour être applaudis en Haïti.

Comment sortir de l’enfer des nuisances sonores en Haïti et améliorer notre qualité de vie? Très certainement, nous avons des leçons à apprendre des autres sociétés qui en sont passées par là. Néanmoins, la solution ne peut être que locale. Elle passera nécessairement par l’aménagement d’espaces accordant à la pensée son droit de cité – pour ne pas dire son droit d’ainesse.
Mais, que peut bien signifier la pensée pour nos élites actuelles ?

Fils-Lien Ely Thélot
Sociologue, Ph.D.
09.02.2020




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