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Kant sur la sellette

Kant sur la sellette



Ce ne sont pas seulement les antiracistes du mouvement « Black Lives Matter » et les activistes de la pensée postcoloniale qui critiquent Emmanuel Kant. En Allemagne aussi, dès qu’on parle de racisme, on mentionne « le grand philosophe de Königsberg ». Dans un texte intitulé « Ce que Kant pensait savoir des races », le politologue Frank Pergande (1) expose ce que les affirmations du philosophe disent de lui, de son temps et de son travail.


Après la mort brutale de l’Afro-Américain George Floyd causée par un policier blanc à Minneapolis, un mouvement antiraciste et anti-policier s’est créé aux États-Unis. Dirigée au début contre la police, la protestation a conduit à de nombreux témoignages sur l'esclavage et à la volonté d’effacer des traces de l'histoire coloniale de l'Amérique. Certaines statues d'anciens généraux du Sud ont disparu, ainsi que celles de simples soldats. À Richmond, en Virginie, des manifestants ont également renversé une statue de Christophe Colomb, le « découvreur » de l’Amérique. Même Abraham Lincoln, le président américain considéré comme un libérateur des esclaves, n’a pas été épargné : on lui reproche d’avoir, en son temps, voulu exclusivement l’union américaine et, si possible, en renonçant à la libération des esclaves.

Le mouvement n'a pas tardé à gagner l'Europe. À Bristol, en Grande-Bretagne, des manifestants ont fait basculer dans le bassin du port la statue du marchand d'esclaves, Edward Colston (1636-1721). À Londres, le maire Sadiq Khan a fait enlever le monument d’un marchand d'esclaves écossais, qui se trouvait au milieu des Docklands. À Oxford, la statue de l’entrepreneur et politicien pro-esclavagiste Cecil Rhodes (1853-1902) devant l'un des bâtiments de l'université va disparaître. Les monuments à l’effigie de Winston Churchill (1874-1965) à Londres ont également été attaqués.

En Belgique, une statue du roi belge Léopold II a été salie à plusieurs reprises, et finalement endommagée à tel point que le Conseil municipal l'a fait enlever. Le monarque, qui a régné de 1865 à 1909, avait gouverné le Congo avec cruauté et considérait ce pays d’Afrique de l’ouest comme sa propriété privée. Des millions de personnes avaient perdu la vie sous son règne. On parle d’un ethnocide colonial. À Bruxelles, des dizaines de milliers de manifestants ont scandé « Léopold, assassin ».

En Allemagne, la statue d’Otto von Bismarck (1815-1898) à Hambourg a été barbouillée de peinture rouge le week-end dernier. Les monuments de Guillaume II sont également considérés de manière critique.

Parmi les penseurs européens, le philosophe le plus critiqué pour sa pensée raciste est l’Allemand Emmanuel Kant. L'historien de Bonn Michael Zeuske, spécialiste de l'histoire de l'esclavage, le compte parmi les fondateurs du racisme européen. Il pense que Kant doit être « pris en compte » si l'on veut sérieusement « expliquer le racisme » et « renverser des monuments » à l’effigie des anciens colonisateurs.

Selon le journaliste politique Frank Pergande, « aucun philosophe n’a déterminé notre pensée et nos actions autant que Kant, et ce, jusqu'à ce jour ». L’Occident lui doit l'impératif catégorique: « Agis uniquement d'après la maxime dont tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle ! » Mais aussi des idées sur les « races » les unes les plus farfelues que les autres.

Les quatre « races » de Kant

Pour comprendre la colère actuelle des antiracistes contre le philosophe du Siècle des Lumières, il faut avoir à l’esprit certaines de ses affirmations fantaisistes. « L'humanité, affirma-t-il, atteint sa plus grande perfection avec la race des Blancs ». Ou encore : « les Nègres d’Afrique n’ont, de par leur nature, aucun sentiment qui puisse aller au-delà de la niaiserie ». Ou pire encore : « On peut dire qu'il n'y a de vrais Nègres qu'en Afrique et en Nouvelle-Guinée. Ce n’est pas seulement la couleur noire fumée et aussi les cheveux noirs et laineux, le visage large, le nez plat, les lèvres relevées qui sont leurs signes distinctifs, ce sont aussi leurs os gros et maladroits ». Un jour il fit remarquer, à propos d'un charpentier : « Cet homme était tout à fait noir de la tête aux pieds, ce qui prouve manifestement que ces propos étaient stupides »

Même ses explications sur l’origine de la couleur foncée de la peau furent tout aussi aventureuses. La noirceur de la peau proviendrait de « l’abondance de particules de fer dans le sang ». Chez les personnes à la peau foncée, « le sérum des vaisseaux sanguins sous la peau s'est également asséché, ce qui les fait avaler la lumière et leur donne donc une apparence plus sombre ».

Kant distingua quatre races : les Blancs, les Noirs, les Hunlandais (Mongols ou Kalmyks), les Hindous (originaires de l’Hindoustan). Il pensait que « les races » étaient dues à des influences climatiques dans les différentes régions de la terre. Ainsi a-t-il attribué des caractéristiques physiques et mentales aux races. Les Blancs sont « parfaits », les « Indiens jaunes » sont aussi bons. Les « Nègres » sont « paresseux » par nature, leur « paresse » ne pouvait être « tempérée que par la contrainte ». En tant que « sauvages », ils sont cognitivement « inférieurs aux Européens », mais ils ont des avantages dans le travail physique. Placée en-dessous des Noirs, « une partie du peuple américain » que Kant appela « les Américains rouge cuivré ». À propos des Amérindiens, il déclara qu’ils étaient « incapables de culture ». Quant aux « Chinois », il affirma qu’ils tiraient « toujours sur leurs paupières pour les rendre plus petites ».

Les théories de Kant sur la race ont eu une telle influence qu'elles ont été reprises par ses étudiants. Hegel (1770-1831), par exemple, était convaincu que « le Nègre représente l'homme naturel dans toute sa sauvagerie et sa liberté ». Il n'y avait « rien à trouver dans ce personnage qui ait une connotation humaine ».

Vers 1800, la théorie raciale de Kant a même trouvé sa place dans le dictionnaire. « Cependant, même Kant et Hegel ont pu voir ce qui est ressorti de ces opinions : d'innombrables violations des droits de l'homme, la colonisation, l'asservissement des populations africaines et asiatiques, l'anéantissement des Amérindiens, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande », analyse Pergande.

Celui-ci reconnaît que ce genre de théories sur les « races » n’était pas surprenant, car celles-ci étaient conformes à l'esprit du temps.Du point de vue actuel, la pensée raciste de Kant diffère peu de celle de ses contemporains. Mais sauf sur un point : «Pour Kant, signale Pergande, il était clair que tous les peuples descendent d'un seul et même ’’ancêtre’’, bibliquement parlant Adam ». Le philosophe raciste disait aussi qu’on était tous des êtres humains, et que les droits de l'homme s'appliquent à tout le monde, même s'ils ont des caractéristiques et des possibilités différentes. « Il a justifié l'humanité générale en disant que tous les gens peuvent se reproduire entre eux. Il en résulterait des formes mixtes entre ’’Noir’’ et ’’Blanc’’ ».

Emmanuel Kant supposait que l'origine de toute l'humanité se trouvait dans le « vieux monde », plus précisément dans « cette partie de l'Europe située entre la 31e et la 52e latitude ». C'est ici qu'il y avait le « plus heureux mélange » de froid et de chaleur, c'est ici que devait vivre la race de personnes qui s'étaient le moins écartées de « l'homme primitif ». Ce qui est étrange, c’est qu’il ne voyait pas non plus de différence fondamentale entre l’être humain et l’animal. « C’était moderne en son temps, commente Pergande, Darwin n'était même pas encore né. D'autres parmi ses contemporains pensaient tout autrement, comme Goethe, qui affirmait que les personnes ayant une couleur de peau différente étaient également d'origine différente ».

Pour Frank Pergande, son intérêt pour les « races » vient de la récente découverte de la diversité de l'espèce humaine. « C'est la grande époque des découvertes, qui comprend des rencontres avec des peuples jusqu'alors inconnus ». Mais ce qui est étonnant, c’est que Kant n'a jamais de toute sa vie quitté sa ville natale, Königsberg : « L'Afrique, l'Amérique, l'Inde ou la steppe asiatique avec ses habitants - il n'a jamais rien vu de tout cela : cela n'aurait pas pu s'intégrer dans sa routine quotidienne strictement réglementée. Au mieux, il a lu des récits de voyage de mondes lointains ». Côté famille ? « Il ne s'est jamais marié non plus, dévoile plus loin Pergande, mais cela ne l'a pas empêché de diffuser son ’’anthropologie’’ sur le mariage ».

Huguette Hérard

N.d.l.r.
1) Correspondant à Berlin pour le quotidien de Francfort « Frankfurter Allgemeinen Sonntagszeitung » (FAZ). Essai paru dans le FAZ du 23 juin 2020.




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