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Anton Wilhelm Amo : mythes et réalités

Anton Wilhelm Amo : mythes et réalités



Est-ce vrai tout ce qu’on dit d’Anton Wilhelm Amo, le premier philosophe afro-allemand du XVIIIe siècle ? Apparemment beaucoup de mythes entourent son existence. Maritta Tkalec, journaliste du quotidien berlinois « Berliner Zeitung » (1) rectifie certaines affirmations erronées répandues autour de l’illustre homme.


« Le philosophe noir mérite l'honneur, mais pas la fausse propagande », avertit le journal berlinois « Berliner Zeitung » dans son chapeau, en août dernier. Le ton, volontairement polémique, en dit long. Les autorités berlinoises venaient d’accepter la proposition des antiracistes portée par les sociaux-démocrates (SPD) et les écologistes (Die Grünen) de changer le nom de la rue « Mohrenstraße » (la Rue des Maures, dénomination jugée raciste), pour le remplacer par « Anton Wilhelm Amo ».

À cette occasion, plusieurs articles ont paru sur le philosophe. Mais on pouvait déjà déceler beaucoup d’incohérences et d’inexactitudes dans les dates de sa naissance, de sa mort et de ses études ainsi que dans les lieux où il a habité et les universités qu’il a fréquentées. D’un article à l’autre, les données changent. Malgré sa vie assez incroyable, l’érudit originaire du Ghana est peu connu du public.

Selon Maritta Tkalec, rien n'indique qu'il n’ait jamais visité l’ancienne capitale prussienne, Berlin. Cependant, elle confirme qu’il est né vers 1703 en Afrique de l'Ouest et qu’il fut le premier Noir africain à obtenir un doctorat en Allemagne. Il a en effet enseigné en tant que philosophe indépendant et s'est fait une large réputation. Il a travaillé à Halle, Wittenberg et Iéna, des villes est-allemandes, où depuis des décennies il reçoit attention et honneur.

Tkalec affirme que les recherches approfondies sur Amo en RDA ont été inspirées par Kwame Nkrumah, le président du Ghana, l'un des premiers pays à avoir obtenu son indépendance de la Grande-Bretagne en 1957. Originaire de la région d'Axim, Nkrumah avait lui-même fait des recherches sur Amo.

Le « Berliner Zeitung » confirme que les recherches ont commencé il y a environ 50 ans. Depuis les années 1960, il existe un centre de recherche à Halle, qui collecte tout ce qu'Amo a laissé dans les archives de Halle et de Wittenberg. Cette institution a publié ses travaux scientifiques et en a assuré la traduction anglaise. Et depuis 1994, l'université de Halle-Wittenberg décerne le prix Anton Wilhelm Amo. Et depuis 2016, une lecture des œuvres du théoricien a lieu chaque année. Devant l'université de Halle, se trouve une sculpture réalisée à son effigie. Un film documentaire de 1965 porte le titre « Anton Gvil. Amo Afer ».

Mythes autour d’Amo

La reporter assure que contrairement aux affirmations des sociaux-démocrates, des Verts et de « Initiative Schwarze Menschen » (Initiative des Noirs en Allemagne), « il n'a pas été prouvé, et il est même peu probable qu'Amo ait été enlevé dans l'actuel Ghana par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales ». Elle s’est basée sur les travaux de l'historien et biographe d'Amo, Burchard Brentjes. L'auteur du livre « Anton Wilhelm Amo, le philosophe noir à Halle » a plutôt appris en 1975, lors d'une visite à la famille d’Amo, que celui-ci avait été « envoyé par sa mère chez ses sœurs à Amsterdam pour y être éduqué ».

En même temps, le garçon avait servi de gage pour sceller la conclusion d'un accord commercial entre la « Tribu du Lion » de Nkubeam et la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, poursuit la journaliste. Elle cite encore Brentjes qui affirme que cela pourrait d’ailleurs expliquer « comment Amo, qui avait été transféré en Europe, savait où se trouvaient sa maison et sa famille lorsqu'il est rentré dans son pays en 1747 ». De plus, Kwame Nkrumah a lui-même certifié dans une lettre à Brentjes en 1964 au sujet des coutumes de sa région d'origine et de celle d'Amo qu’il est « très probable qu'il ait été envoyé à l'origine en Hollande pour être formé comme prédicateur (prédicateur laïc) de l’Église réformée hollandaise ».

Dans les récits des uns et des autres, ce qui est donc certain, selon Tkalec, c’est que ce voyage l'a séparé de sa famille et il s’est « retrouvé seul dans un environnement à la fois étrange et étranger ». Il n’a donc pas partagé le sort de son frère, qui a été emmené au Surinam comme esclave. Elle soutient aussi que la Compagnie néerlandaise des Indes orientales a en effet donné le garçon à la Cour de Braunschweig-Wolfenbüttel en 1707. De même, elle atteste que le 29 juin de la même année, le duc l’a, en effet, fait baptiser dans la chapelle du château, sous le nom d'Anton Wilhelm. Elle a dû sûrement se procurer une copie du registre de l'église puisqu’elle indique les noms des parrains et l’autorité seigneuriale locale qui y étaient.

Autre fait confirmé : le jeune homme a reçu une éducation complète à l'Académie des Chevaliers de Wolfenbüttel, alors célèbre. Selon les recherches de Burchard Brentjes, il n'a probablement pas servi de page, comme c'était l'usage à cette période. Il prend pour preuve un paiement signé par Amo « d'une écriture énergique et vive »,preuve qu’il gagnait sa vie de manière autonome.

Tkalec conteste aussi l’affirmation selon laquelle Amo aurait obtenu son doctorat à Halle en 1729. « C'est doublement faux : il n'a obtenu son doctorat qu'un an plus tard - et c'était à Wittenberg », précise-t-elle.

Dans un texte sur une exposition d'Amo qui s’est déroulée à Braunschweig en août dernier, l’Afro-Allemand Tahir Della, porte-parole de l'« Initiative Schwarze Menschen », a souligné qu’en 1729, Amo a achevé son doctorat à Halle avec une thèse critique sur les droits des personnes asservies en Europe. Ce qui fait de lui un résistant anti-colonialiste. Il semble que ce ne soit pas tout à fait la vérité. « En effet, en novembre 1729, Amo est monté sur le podium pour sa première thèse, un débat scientifique, sur un sujet que la faculté lui aurait proposé : « La situation juridique des Maures en Europe ».

Le texte a disparu, précise le journal. Comme l’avait affirmé aussi le neurogénéticien Joe Draminga dans un article paru le 4 février 2011 sur le philosophe dans « Spektrum.de » à l’occasion de « Black History Month 2011 ». L’auteure de « Berliner Zeitung » affirme encore qu’elle sait « grâce à une note, probablement écrite par le chancelier de l'université de Halle » qu'Amo a parlé des conditions dans la Rome antique, où le roi des Maures doit, pour exercer en tant que tel, obtenir de l’empereur romain un « brevet royal ». En outre, Amo avait examiné, ajoute-t-elle, « dans quelle mesure la liberté et la servitude des Maures d'Europe achetés par des chrétiens, correspondaient aux droits généralement applicables ».

Amo a obtenu son doctorat en philosophie et en arts libres à Wittenberg en 1730. Dans sa thèse de doctorat sur la grande question philosophique de la relation entre le corps et l'âme, il a formulé une position indépendante des piétistes et des premiers penseurs du Siècle des Lumières, deux courants de pensée en opposition à l’époque. Un de ses professeurs s'est vanté d'avoir fait d'Amo le « docteur de la sagesse du monde », signale encore le quotidien.

Secret inconnu

En plus de la reconnaissance académique, Amo a reçu la plus haute distinction sociale, précise encore le journal. Lorsque le roi de Pologne et prince électeur de Saxe, August III, se rendit à Wittenberg le 10 mai 1733, la ville et l'université ont en effet délégué, pour les accueillir, leurs plus hauts dignitaires, dont Anton Wilhelm Amo. D’ailleurs il a été choisi pour mener la procession. Dans le rapport remis, il est dit : « Le Sieur M. Amo, un Africain, était au milieu de la foule, en tant que commandant de tout le Corps, vêtu de noir, portant un magnifique bâton à la main ». Le recteur de l'université, Johann Gottfried Kraus, écrivait en 1733 : « Il a conquis toute la faculté de philosophie de telle sorte qu'il a été décoré à l'unanimité par les professeurs avec les lauriers d'un docteur en philosophie. Cette distinction, qu'il avait acquise grâce à son génie, était encore renforcée par sa droiture louable et exceptionnelle, son assiduité et son éducation. En se conduisant ainsi, il s'est attaché à tous les meilleurs et les plus savants, et a ainsi pu sans effort briller parmi ses pairs ». (fin de citation). Amo a aussi pris part à une vie sociale assez active. Selon la journaliste qui se réfère aux archives de la ville de Wittenberg, le philosophe, considéré comme un amoureux du vin du Rhin, faisait partie des buveurs qui n’ont pas payé leur dû.

Les difficultés financières auxquelles il a dû faire face après la mort du prince mécène et de son ami, le professeur Ludewig, sont aussi confirmées. Après une courte période à Halle, Amo a dû partir pour Iéna, sans doute en raison des conditions d’existence de plus en plus difficiles.

Ce que peu de gens savent, c’est la déception amoureuse qu’il a dû subir. À environ 40 ans, il fait la cour à une femme de Halle. Non seulement elle ne répond pas à son amour, mais encore le public de l’époque s'est amusé de cet échec. On l’a traité « d’homme des forêts ». Un détail désagréable peu connu du grand public : « deux poèmes, qui ont été transmis à la bibliothèque cantonale d'Aarau, sont tombés entre les mains d'une grande gueule malveillante du nom de Johann Ernst Philippi, qui a accusé la « galante proposition d'amour » faite à Mademoiselle Astrine d'être une nuisance publique », écrit le journal de Berlin.

Profondément blessé, Amo retourne au Ghana en 1747. Le quotidien de Berlin rapporte que le médecin de bord suisse David Henrij Gallandat l'a rencontré à Axim en 1753 dans une « humeur mélancolique ». Les biographes rapportent que son père et sa sœur vivaient encore à quelques kilomètres de là. Amo a choisi une existence d'ermite. Pour son peuple il était considéré comme un voyant. Plus tard, il s'installe au fort néerlandais de Saint-Sébastien près de Shama, où il meurt « peu après 1753 ». Sur sa tombe érigée plus tard, l'année de sa mort est 1784. Une différence de 31 ans.

Huguette Hérard




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