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L’au-delà de la croyance

L’au-delà de la croyance



Pourquoi tant de gens, même les scientifiques et les médecins, croient-ils aux conspirations ? Quelle est la fonction de ces théories de complot ? Dans un article paru récemment dans la revue « Der Spiegel » (1), le psychanalyste allemand Hans-Jürgen Wirth explique ce qui se cache derrière ce mouvement de la pensée.


« Bill Gates veut réduire la population mondiale ». « Les Juifs visent à dominer le monde ». « Le coronavirus n’existe pas » (quand le virus n’a tout simplement été inventé par telle ou telle puissance). « Les gens riches mangent les enfants pour rester jeunes ». La liste des mythes complotistes est longue. Et ces histoires mythiques fascinent les gens, même quand elles les effrayent en même temps. Mais pourquoi ?

Dans une récente contribution, le psychanalyste Hans-Jürgen Wirth soutient que ce processus psychologique a à voir avec nos propres angoisses et notre difficulté à y faire face. Il explique plus que contrairement aux animaux, les humains ont la capacité de réfléchir sur eux-mêmes. « Ils essaient de comprendre le monde, indique-t-il. Les difficultés matérielles, la souffrance physique, mentale et sociale, les catastrophes, la maladie et la mort soulèvent la question du sens de la vie et nécessitent des explications et des consolations ». Étant donné que ces réponses aux problèmes humains ne sont pas toujours là – de toute manière on ne peut pas tout expliquer -, du coup certaines personnes ont alors recours à des théories de conspiration. C’est la fonction psychologique de ces mythes. Aussi simple que ça.

Plus loin, le psychologue évoque l’importance de la « mentalisation » (2) dans notre façon de voir les choses. Par ce processus, l’humain arrive à s'identifier aux sentiments, aux souhaits et aux pensées d'autrui et à y ré-fléchir « sans les surcharger hâtivement avec ses propres idées ». C’est ce qu’on appelle « l’empathie ». Une telle attitude de base « mentalisant » est, certifie-t-il, liée à la capacité de faire confiance aux autres. Ces deux capa-cités – celle de mentaliser et celle de faire confiance à autrui - « servent à réguler ses propres émotions dans les situations sociales ».

Selon Wirth, les personnes qui souscrivent aux théories du complot dispo-seraient d’une capacité plutôt limitée de comprendre le monde intérieur d'autres personnes. De ce fait, ils projetteraient sur les autres le contenu (le plus souvent négatif) de leurs propres pensées et sentiments. C’est ce qui fait que leur attitude basique méfiante envers autrui conduit à ce qu’ils soupçonnent toujours les autres d’être animés de mauvaises intentions. Cette incapacité ou cette absence de volonté de faire preuve d'empathie se-rait à la base de cette « difficulté à réguler ses propres sentiments dans une conversation confiante avec ses semblables, à mieux les comprendre et à acquérir de nouvelles connaissances sur lui-même et sur le monde social ». Le monde de la pensée du complotiste - et surtout son univers émotionnel - serait caractérisé par « la paranoïa (délire de persécution), la suspicion, la méfiance, l’hostilité, la pensée en noir et blanc, le sarcasme et le cynisme ».

En définitive, les théoriciens de la conspiration auraient une vision très pessimiste et négative de l'humanité. « Ils partent du principe que les gens, surtout ceux qui ont du succès ou qui ont du pouvoir, de l'influence et de l'argent, sont secrètement malhonnêtes et sournois, signale Wirth. Ils ne peuvent pas imaginer que Bill Gates, qui est l'une des personnes les plus riches du monde, ait fait don d'une partie de sa fortune à une fondation caritative. Au contraire, ils sont sûrs qu'il ne vise que la domination du monde ».

Une vision dichotomique

Cette façon négative de voir le monde plairait à beaucoup de gens, constate Wirth. « Du moins dans les mondes imaginaires fictifs ». À ce titre, l’auteur en prend pour preuve le succès de certaines fictions « Star Wars » et « Da Vinci Code - Sacrilège ». Ces films dessinent le monde comme le théâtre d'une gigantesque bataille entre le bien et le mal, entre les puissances de la lumière et celles des ténèbres. Ils traduisent cette vision dichotomique du monde, simplifiée. Pas étonnant que la liste de ce genre de films soit si longue.

Plus loin, le psychanalyste s’appuie sur les travaux du chercheur social Oliver Decker (3) pour affirmer que la tendance au complotisme est liée à l’extrémisme de droite et l’antisémitisme. Cette « mentalité conspiration-niste » est aussi une caractéristique relativement stable dans le temps. Elle se développerait en réaction à la longue expérience de manque de contrôle sur sa propre vie. « Comme le montrent les données des enquêtes, note l’expert, le sentiment d'absence de contrôle sur sa propre vie est lié à la fois à une perte de contrôle dans la vie personnelle et professionnelle et à l'impression que soi-même - et généralement "le commun des mortels" – n'a aucune influence sur ce que fait le politique ».

Wirth atteste ensuite que le sentiment de perte de contrôle va de pair avec un sentiment d'injustice et d'amertume. « La "théorie" selon laquelle toutes ces injustices et tous ces désavantages sont fondés sur la conspiration d'un petit groupe de personnes puissantes justifie la forte émotion d'indignation qui se rebelle contre "le système" ».

Exemple : les protestations contre les mesures de protection contre le co-ronavirus. Elles seraient vécues comme une manière de reprendre ce con-trôle perdu. « Le fait que les tribunaux aient autorisé les manifestations est célébré comme un triomphe en plus ».

Selon les observations de Wirth, les têtes dirigeantes parmi les conspira-tionnistes ne sont « pas toujours » des personnes naïves et fanatisées. La plupart des opportunistes seraient, d’après ses observations, des calculateurs qui utilisent consciemment le désir de briser les règles et les tabous pour attirer l'attention. « Ils stimulent les craintes et les insécurités existant dans la population tant face au danger que représente le virus que face aux conséquences économiques, sociales et psychologiques des boulever-sements, et les instrumentalisent pour leur idéologie ».

Toutefois il soutient plus loin que les motivations de l'individu participant à une telle manifestation peuvent être très différentes. Les formations de groupe sont principalement dues aux émotions partagées, en particulier « l'indignation collectivement célébrée, qui est mutuellement renforcée et exagérée par la mise en scène commune ». Les causes ne seraient pas des attitudes idéologiques stables, mais plutôt des humeurs sociales qui se ré-pandent spontanément.

S’appuyant sur les observations du sociologue Heinz Bude, le psychana-lyste juge qu’il est souvent difficile d'échapper à de telles humeurs. Il suffit que des personnes partageant les mêmes idées se réunissent et forment une « masse critique » et le tour est joué. L’effet serait aussi « contagieux » que « séduisant ».

Le pire est quand des médecins et des scientifiques s'associent aux théori-ciens du complot. Ils ne rendent nullement service lorsqu’ils relativisent le problème, comme dans le cas du coronavirus. Et comme conclut l’analyste, « la négation d'un danger réel ne permet pas de réguler, d'intégrer et de gérer les craintes ». Cela conduit plutôt au contraire.

Huguette Hérard

Notes
(1) « Der Spiegel », 1er septembre 2020.

(2) La mentalisation est la capacité à « interpréter son propre comportement ou le comportement d'autres personnes en leur attribuant des états mentaux ». Cela signifie que non seulement le comportement de l'interlocuteur est pris en compte, mais aussi ses propres idées sur ses croyances, ses sentiments, ses attitudes et ses désirs constituant la base du comportement. La mentalisation signifie, pour ainsi dire, être capable de « lire dans le comportement ce qui se passe dans l'esprit des autres ».

(3) Dans son étude sur « l'autoritarisme et l'extrémisme de droite en Alle-magne », le sociologue Oliver Decker (pédagogue social et chercheur en extré-misme de droite) a démontré le lien entre la mentalité conspirationniste et l'extrémisme de droite.




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