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Quand l’antiracisme se confond avec le racisme !

Quand l’antiracisme se confond avec le racisme !



Amanda Gorman est cette jeune poétesse afro-américaine qui avait captivé l’Amérique avec son poème très saisissant déclamé lors de l’investiture du président élu, Joe Biden, le 20 janvier dernier. Et la voilà deux mois plus tard au milieu d’une tempête identitaire internationale à propos de la traduction de son œuvre.

Comme elle est une femme et une Noire, il n’y aurait qu’une personne de couleur noire à même de pouvoir – devoir ? – traduire le poème « The Hill We Climb » qu’Amanda Gorman (vingt-deux ans) a récité à l’investiture du président démocrate Joe Biden et qui a séduit le monde entier. « Une femme, une militante, de préférence noire », réclame la mouvance identitaire. Pas de Blancs.

Aux Pays-Bas, Marieke Lucas Rijneveld (vingt-neuf ans) a dû renoncer à la commande de traduction du poème de Gorman après la parution d'un article dans le journal national De Volkskrant sous le titre : « Une traductrice blanche pour le poème d'Amanda Gorman : incompréhensible ». Le fait que Rijneveld ait reçu l'International Booker Prize en 2020 pour son premier roman De avond is ongemak et qu’aucun autre auteur n'avait jamais remporté le prestigieux prix littéraire à un si jeune âge, ne compte pas. Lorsque la jeune Néerlandaise avait reçu le contrat, elle avait tweeté ces mots : « À une époque de polarisation croissante, Amanda Gorman montre de sa jeune voix le pouvoir de la parole, le pouvoir de la réconciliation, le pouvoir de quelqu'un qui regarde vers l'avenir au lieu de regarder vers le bas. Quand on m'a demandé de traduire, je n'ai pu que dire oui et la soutenir ».

Une joie qui n’a pas duré longtemps, car elle n’a pas la « bonne » couleur. Elle est blanche et de surcroît … « non binaire » ! Mais face à la réprobation des identitaires, elle a fait contre mauvaise fortune bon cœur : quoique « choquée » par le tollé suscité autour de sa participation, elle a affirmé avoir « compris » ceux qui se sentent blessés par le choix de la maison d’édition Meulenhoff de lui proposer de traduire ce poème. Rijneveld qui n’a pas seulement écrit un roman, mais aussi des poèmes, a également souligné dans son tweet : « Ce qui m'intéresse, c'est la richesse de la langue. » Sa tâche aurait été de transmettre « la puissance, le ton et le style ».

Mais le choix devrait être porté sur une Noire, décide la journaliste Janice Deul, elle-même de couleur. « Activiste de la mode et de la culture » (comme elle se désigne elle-même), elle est l’auteure de l’article paru dans le quotidien néerlandais De Volkskrant clouant au pilori la désignation de la traductrice blanche. « Pourquoi, a-t-elle écrit, ne pas choisir un écrivain qui - comme Gorman - est un artiste du spoken word, une femme, jeune, et noire sans complexe ? ». C’est-à-dire « noire » finalement.

Après le retrait de Rijneveld, la décision a fait l'objet d'un débat controversé dans la presse néerlandaise et britannique entre ceux qui sont pour un.e traducteur/traductrice seulement compétent.e (sans couleur, sans âge et sans sexe) et ceux qui croient que la couleur de la peau et le sexe de l’interprète ont de l’importance pour une meilleure compréhension du message politique derrière l’œuvre artistique.

C’est une question de représentation

En Espagne, le traducteur catalan blanc Victor Obiols, également musicien et professeur d’université à Barcelone, a vu son contrat de traduction rompu parce qu'il avait « le mauvais profil ». Dans une interview (Der Spiegel, 13 mars 2021) Obiols (soixante ans) a déclaré qu’on a choisi à sa place la poétesse Maria Cabrera (trente-huit ans) « parce qu’elle est noire, femme et jeune ». Pour le mouvement identitaire, « les vieux hommes blancs », placés au sommet de la hiérarchie mondiale, représentent l’incarnation de la domination, du machisme et du racisme. Maria Cabrera serait, selon Obiols, « une poétesse remarquable, mais pas la plus grande ». Donc, pour lui, c’est une question de représentation. « Je comprends la décision, mais elle est pour le moins discutable. Je suis déçu : je n’étais pas rejeté parce que je suis un mauvais traducteur, mais parce que j’ai la mauvaise couleur et le mauvais sexe. » Pour se consoler, il va composer une chanson, comme la Néerlandaise rejetée a, elle aussi, choisi d’écrire un poème après son déboire. Il n’empêche que, selon Obiols, « on ne devrait pas accepter que le fanatisme gagne ».

Immédiatement après, excitation et indignation partout. Les partisans de la cancel culture (« culture de l'annulation ») et les adversaires de la « politique identitaire » se sont échauffés sur les réseaux sociaux et dans les médias. Les premiers sont pour l’interdiction de traducteurs blancs et les seconds évoquent la liberté de choix. Obiols a même parlé de « nouvelle inquisition », allant jusqu’à demander s'il devait mettre du cirage sur son visage pour être accepté. Même s’il s’est excusé après pour cette bourde maladroite. « C’était une plaisanterie de mauvais goût », reconnaît-il avant de dire « qu’il se sent plutôt une âme noire » en raison de ses choix musicaux (il adore le jazz). « Je ne suis ni xénophobe ni raciste ! », tenait-il à rassurer, encore sous le coup de la déception.

En Allemagne, le recueil de poèmes de Gorman The Hill We Climb a été publié le 30 mars en allemand. Mais pour traduire ce livre de 64 pages contenant 19 stances, la maison d’édition de Hambourg Hoffmann und Campe avait engagé trois expertes en langues : Kübra Gümüşay (une Allemande musulmane), Hadija Haruna-Oelker (une Allemande métisse) et Uda Strätling (une Allemande blanche). Un mélange « ethnique ». Pour éviter ce qui s'était passé aux Pays-Bas et en Espagne ? Probablement.

Selon Der Spiegel (26 mars 2021) qui les a interviewées, les traductrices (1) chercheraient à « trouver l'équilibre entre le beau et le politique ». « Entre le son lyrique et le contexte politique ». La métisse Hadija Haruna-Oelker a déclaré à l’hebdomadaire au tout début de la conversation : « Je ne prétendrai jamais être capable de traduire seule de la poésie anglaise... Mais en plus des compétences nécessaires pour y parvenir, dit-elle, il faut aussi être sensible aux diverses formes de discrimination qu’une poétesse comme Gorman a connues et rend visibles dans son œuvre ».

Les trois femmes venaient d'achever leur travail lorsque le débat a éclaté : les Blancs ont-ils le droit de traduire les textes des Noirs ? L'irritation était grande. Dans cette effervescence, il existe plusieurs aspects et parmi eux, une demande de participation et de représentation. Il est vrai que, comme l’exprime le traducteur français Frédéric Eugène Illouz, les confrères noirs ont souvent moins de chances d’être choisis. Il n’est pas le seul à faire ce constat. « Les emplois intéressants ne sont souvent donnés qu'au sein d'un petit cercle de noms connus, et ceux-ci ne comprennent que quelques personnes non blanches ou transgenres », reconnaissent des journalistes du Spiegel dans un article paru sur ce sujet sous le titre « Entre poésie et politique » dans la rubrique Culture (26 mars 2021). « L'égalité des chances signifie un accès égal pour tous, et le secteur littéraire en est encore loin. Avec de bons emplois vient l'opportunité de prouver ses compétences, de faire entendre sa voix. » Les journalistes qui ont signé le reportage en question admettent aussi que « bien sûr, une personne peut aussi avoir les compétences nécessaires, et cette personne ne doit pas nécessairement être noire, mais elle doit connaître le contexte. Et elle pourrait être noire beaucoup plus souvent ». Histoire d’équilibrer. De réparer.

« Accepter les différences et renforcer la diversité »

Quand la poétesse afro-américaine Amanda Gorman, a fait son entrée sur la scène du monde, elle a chanté et parlé d'une nouvelle unité, de diversité, de visibilité, du pouvoir des mots, de la fin des mensonges. Ses vers invoquaient l'unité des États-Unis sur fond de siècles de discrimination raciale et de division sociale, récemment approfondie par la désastreuse présidence Trump. La jeune femme était pleine de confiance dans l'avenir. Elle ne savait pas qu’un certain mouvement allait prôner autre chose que les valeurs d’unité et mettre l’accent sur des « identités » comme la couleur de peau ou l’identité sexuelle, toutes choses apportant leur lot de divisions, de désunion et de colère. Beaucoup pensent que son appel à l'unité semble s'être éteint après si peu de temps et les vieilles batailles – identitaires de droite contre identitaires de gauche – continuent avec une férocité plutôt intacte.

Dans une conversation qu'elle a eue avec Michelle Obama pour le magazine d'information américain Time, Amanda Gorman a expliqué ce qu'elle entendait par « unité ». « Une idée de cohésion sociale qui n'est pas fondée sur la justice, l'égalité et l'équité, je pense, n'est rien d'autre qu'une mentalité de foule toxique. » L'unité qui est censée nous faire avancer, a-t-elle dit, doit « accepter les différences, renforcer la diversité ».


La jeune femme a cité des modèles, de Maya Angelou à Tracy K. Smith en passant par Sonia Sanchez du Black Arts Movement des années 1960, un mouvement militant pour les droits civiques, ainsi que de « vieux hommes blancs » comme Abraham Lincoln et Winston Churchill. Toutes ces figures l’ont faite. Noirs et Blancs.

Pour elle, politique et poésie vont de pair. Lorsque Michelle Obama lui a demandé comment rendre la poésie à nouveau cool, elle a simplement répondu : « La poésie a longtemps été cool. » Il est temps d'arrêter de ne lire que la poésie des hommes blancs morts.

À la fin de la conversation, la poétesse a fait une dernière allusion à l'avenir et à elle-même : elle ne veut pas être « la foudre » qui ne frappe qu'une fois. Mais plutôt « l'ouragan qui revient chaque année ». Elle dit qu’on aura bientôt des nouvelles d'elle. « Vous pouvez vous y préparer : vous me reverrez bientôt. » Au plus tard dans 15 ans, car Amanda Gorman a un objectif : être présidente des États-Unis en 2036.

Huguette Hérard




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