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Haïti : quand les écrivains racontent leur île

Haïti : quand les écrivains racontent leur île








PODCASTS. Gary Victor, Emmelie Prophète, Makenzy Orcel et James Noël... sont invités au Salon du livre haïtien, samedi et dimanche à Paris.

Sur place, la population manifeste contre le Gouvernement. Une colère relayée par les artistes et les écrivains, à Port-au- Prince comme à Paris. Une rage évoquée dans le dernier roman de Lyonel Trouillot, “Ne m’appelle pas capitaine”. Dans la capitale haïtienne où la situation est moins tendue cette semaine, le festival de théâtre des Quatre Chemins a tenu bon, et samedi 1er décembre la ville passera sa 5e « nuit blanche » sur le modèle parisien en laissant les créateurs aux manettes. Pendant ce temps, battra son plein à Paris le 5e salon du livre haïtien organisé par Haïti futur à la mairie du 15e arrondissement. Belle occasion d’y rencontrer ces écrivains rares en France, et que le salon a mis à l’honneur : Gary Victor, Emmelie Prophète ou encore Makenzy Orcel, dont Maître minuit vient de paraître.

Le rire de Gary Victor sur le pouvoir et l’homophobie

Gary Victor, qui est sans doute l’écrivain le plus populaire en son pays, vient de publier Masi aux éditions Mémoire d’encrier, un roman désopilant sur la corruption, le pouvoir et l’ambition, via une histoire des plus audacieuses, mais dont l’intrigue repose sur un fait réel : l’affaire d’État ou presque, déclenchée par la tenue d’un festival LGBTQI à Port-au-Prince il y a deux ans. Gary Victor imagine un employé assez médiocre, Dieuseul Lapenurie (vous avez bien lu), méprisé par son père et houspillé par sa femme visiblement pressée de sortir de la condition que dit bien son prénom (Anodine !). Un jour, il se retourne en lice pour le nouveau portefeuille du ministère des Valeurs morales et citoyennes. Mais l’« examen de passage » auprès du président de la République ne se déroule pas comme prévu. Ce dernier adoubera en effet le candidat après la fellation que lui fera (la mort dans l’âme), Dieuseul. Voilà donc une carrière toute tracée, mais semée d’embûches : la torture morale du héros, coincé entre son titre et sa réalité, les aspirations de sa femme et son dégoût de lui-même, les jalousies des ministres tout autour, et sous ses yeux, cet épineux dossier qu’il doit trancher dans les jours qui viennent : la capitale haïtienne doit-elle recevoir un festival sur la condition des gays et lesbiennes, le dit « Festi Masi », ou pas ? Dans cette comédie de moeurs à suspense, ce n’est pas seulement Haïti, mais l’homme face au pouvoir, à l’éthique, et à la différence que Gary Victor met en scène avec une plume totalement libre et d’une vivacité digne de la comedia dell’arte.

Emmelie Prophète, la tentation de l’ailleurs

L’homosexualité traverse aussi le nouveau roman d’Emmelie Prophète. Un ailleurs à soi (Mémoire d’encrier) met face à face deux jeunes filles dans Port-au-Prince, la ville d’où l’auteure est native, et où s’ancre le plus souvent son oeuvre romanesque, au plus près des gens. À force de les voir rêver d’ailleurs, Emmelie Prophète en a fait la matière même de ce livre, car cette volonté de quitter le pays, « laisser » Haïti, comme on dit plus souvent là-bas, ou dans la bouche de l’écrivaine « déshabiter », est une réalité sociale. Proche ou illusoire, elle est traitée ici comme un thème musical, dès la chanson qui donne à la jeune Maritou cette envie de tout quitter. Mal dans sa peau, au point de rejeter toute nourriture, elle rencontre Lucie, serveuse au bar Ayizan, et qui vend ses charmes pour arrondir ses fins de mois. Bref, une fille aussi délurée que Maritou est « empêchée ». Mais elles ont en commun des blessures familiales, Lucie, victime de son père, Maritou, bâtarde que sa demi-soeur aînée accuse d’avoir provoqué l’explosion de la famille. L’intrigue s’épaissit peu à peu de tous ces éléments, au fur et à mesure que la relation entre les deux jeunes femmes prend corps, amour-refuge. Mais où les mènera-t-elle dans une société qui n’accepte pas l’homosexualité ?

En réaction au même événement que celui qui a inspiré Gary Victor, Emmelie Prophète a réuni des plumes pour signer un manifeste Du domaine de la tolérance, face à l’homophobie des hommes de loi de son pays. Mais en romancière, elle s’empare du sujet tout différemment, elle écrit comme on murmure des choses importantes à l’oreille. Un court roman après l’autre (sans oublier sa poésie) désormais tous disponibles en librairie via les éditons Mémoire d’encrier, l’écrivaine compose le portrait de la société dans laquelle elle vit, et dont elle expose la quotidienne détresse, celle qui vous englue et dont seuls l’amour et l’écriture (ou toute forme de création) semblent pouvoir vous sauver.

Des hommages

L’un fut avec Jacques-Stefen Alexis, le pilier fondateur de la littérature moderne haïtienne. L’autre, Gérald Bloncourt (1926- 2018), fut de la génération des « Cinq Glorieuses », quand des jeunes intellectuels, dont René Depestre, avec lequel il fut lié jusqu’au dernier moment, se révoltèrent jusqu’à renverser le pouvoir du président Lescot en 1946. Le jeune aspirant peintre, mort à Paris, deviendra un grand reporter, photographe, écrivain (son dernier ouvrage posthume vient de paraître).

D’île en île

Pour les curieux, voici un site à nul autre pareil sur les littératures et cultures insulaires. Depuis vingt ans, déjà !, Thomas C. Spear, professeur de littérature à la City University of New York, y consacre tout son temps libre, avec la passion qui ne rime pas toujours avec finances ! Côté honneurs, il n’a pas à se plaindre : à peine décoré de l’Ordre des francophones d’Amérique au Québec, il recevra (à distance) la médaille de Vermeil de l’Académie française, « prix du rayonnement de la langue et de la littérature françaises ». Distinction que recevra aussi Gary Victor le 6 décembre à Paris sous la Coupole…

Valérie Marin La Meslée
Source: Le Point.fr



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