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Rompre le silence

Rompre le silence








(En souvenir de Jean-Claude Fignolé)

Plus d’un an déjà que tu es parti ! Le titre - Rompre le silence - que j’emprunte aujourd’hui est la rubrique que tu as tenue dans Le Journal Le Nouvelliste pendant une dizaine d’années. Tu y avais mis une pause quand tu avais conclu à l’inanité de réflexions et commentaires sérieux dans le landerneau politique haïtien.

J’ai décidé de rompre mon silence vis-à-vis de toi et de revisiter le bon vieux temps où nous étions enseignants, pleins de rêves, à Jérémie d’abord et plus tard, à Port-au-Prince, où, pendant près de sept ans, nous avions partagé la même chambre, les mêmes espérances et les mêmes angoisses. Je limiterai mes propos à cette période de notre vie où nous pensions, douce utopie, qu’après la dictature, Haïti aura un bel avenir devant elle. Je te parlerai de tout et de rien et je te dirai aussi quelques mots de ce qui se passe au pays.

Quand on s’est rencontrés au cours de l’été 1964, tu étais, comme on disait à l’époque, « professeur de belles-lettres », au Collège Alain Clérié de Jérémie. De trois ans mon ainé, tu m’avais pris en sympathie. D’anciens professeurs t’avaient dit du bien de moi. Ta proximité représentait pour moi une promotion intellectuelle certaine. Toi, pour me taquiner, tu parlais plutôt de la promotion sociale que tu m’avais donnée. Tu devais m’expliquer bien longtemps après que tu avais apprécié « mon franc-parler d’intellectuel de province qui faisait un usage immodéré du futur antérieur et de l’imparfait du subjonctif ».

Ce qui est certain, c’est que le courant était passé rapidement entre nous. Tu m’invitais dans ton cercle d’amis et tu me passais les bouquins et les magazines que tu avais fini de lire. Nous nous régalions ainsi des éditoriaux de Jean-Jacques Servan-Schriber (JJSS) et de Francoise Giroud de l’Express, de Jean Daniel du Nouvel Observateur et de Béchir Ben Yamed de Jeune Afrique.

À l’époque, probablement à cause des cours de littérature que tu préparais, nos échanges portaient surtout sur les écrivains français qui faisaient partie du programme du Bac. Tu avais un faible pour le Petit et le Grand Testament de François Villon, pour Manon Lescault de l’Abbé Prévost, pour les Femmes Savantes de Molière, (mais pas pour le Misanthrope), pour le Phèdre de Racine qui contient, m’avais-tu rappelé le plus beau vers de la langue française, l’alexandrin monosyllabique (Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon Coeur).

Tu aimais Blaise Pascal, à cause de ses Pensées, bien sûr, mais surtout à cause de son sens pratique que le jansénisme n’était pas arrivé à détruire. Tu trouvais extraordinaire que, Pascal, un grand malade ait été le pionnier en quelque sorte des services de taxi en France avec la mise en circulation d’une flotte de calèches pour assurer le transport de passagers à Paris.

Tous les Romantiques français t’intéressaient, sauf Alfred de Vigny pour lequel tu avais une aversion telle que tu n’avais pas voulu l’enseigner à la classe de Rhéto du Collège Alain Clérié. Comme je savais déclamer en ta présence « La mort du loup », tu m’avais demandé d’aller faire le cours à ta place. Ce qui m’a valu d’être recruté pour des cours de grammaire et de littérature au Collège Alain Clérié et au Lycée Nord-Alexis.

Nous lisions tout ce qui nous tombait sous la main. Mais certaines lectures me marquaient plus que d’autres. Je me rappelle, entre autres, Gouverneurs de la rosée et la Montagne ensorcelée de Jacques Roumain, Compère général Soleil et l’Espace d’un cillement de Jacques Stephen Alexis, Bon Dieu rit d’Edriss St- Amand, l’Etranger et La Chute d’Albert Camus, Terre des hommes et le Petit Prince de St-Exupéry, Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, le Dernier des Mohicans de Fenimore Cooper, Guerre et Paix et La Sonate à Kreutzer de Léon Tolstoi, Les Fleurs du Mal de Charles Beaudelaire. Il y avait aussi Teilhard de Chardin et les philosophes chrétiens. Nous allions d’Emmanuel Mounier à Karl Marx, en passant par Fueurbach. Difficile de trouver plus éclectiques que nous ! Tu me passais ces ouvrages que tu achetais ou que des amis t’envoyaient et nous en discutions des heures et des heures. On était jeunes. Mais on n’était pas fous. Enfin, un peu, quand même.

Peut-être faisais-tu provision de matériaux pour être le grand écrivain que tu allais devenir. Tu partageais avec moi de multiples anecdotes littéraires. J’ai encore en mémoire ces propos que tu m’as dit être de Ste-Beuve et qui prétendent « qu’un critique qui ne produit pas est un lâche. C’est comme un curé qui courtise la femme du voisin, persuadé que celui-ci ne peut pas lui rendre la pareille ». Je suis encore à me demander si ce n’était pas une pique que tu lançais à un certain prêtre de notre entourage.

La religion, la politique, la morale, l’éthique, tout passait dans nos échanges.

Malheureusement, pour importants qu’ils fussent pour moi, ces échanges, commencés durant l’été 1964, ont duré seulement le temps d’une année scolaire. Un an après, tu es allé t’établir à Port-au- Prince.

Quant à moi, deux ans plus tard, en 1967, je me suis inscrit au concours d’admission à la Faculté d’Agronomie et de Médecine vétérinaire. C’était une véritable gageure, mais je fus accepté et j’ai laissé à contrecoeur Jérémie et mon boulot d’enseignant pour le campus de Damien où les étudiants étaient logés et nourris.

Une après -midi de décembre de cette même année 1967, tu fis ton apparition sur le campus et sur un ton de reproche, tu m’as dit que « je ne devrais pas être en pension alors qu’il y avait de la place pour moi dans ton appartement à Port-au-Prince. » C’est ainsi que nous allions partager pendant près de sept ans la même chambre, d’abord au 105, Chemin des Dalles et ensuite à Lalue.

Dès le lendemain, tu m’as introduit aux responsables des Collèges Honoré Ferry et Horatius Laventure où, pendant deux ans, j’allais donner des cours de grammaire et de littérature française, tout en poursuivant mes études d’agronomie. Il me fallait bien gagner un peu d’argent. Je me suis intégré rapidement dans ton nouveau cercle d’amis où se rencontraient, entre autres, les professeurs Franck Étienne, René Philoctète, Dieudonné Fardin.

En fin de semaine, le 105, Chemin des Dalles, se transformait en cénacle littéraire et parfois artistique quand Jean Coulanges nous rendait visite avec sa guitare. Jean Coulanges, tu t’en souviens, était et est resté un artiste total. Sur sa guitare, il égrenait avec la même facilité des notes du Bolero de Ravel, des airs du Carnaval de Venise et de la chanson populaire Panno kay lan Bwa de Chen-n qu’il entonnait avec sa voix de stentor. D’autres, dont Pierre Marie Miet et Moyse Sénatus disaient des poèmes engagés.

Durant toute l’année scolaire, tu donnais des cours dans plusieurs collèges de Port-au-Prince. Mais le temps des vaches maigres commençait toujours avec le mois de juillet et durait pratiquement tout l’été. Tu avais appris à gérer la pénurie. Des amis faisaient la blague que parce que tu habitais au cent-cinq, tu étais presque toujours sans cinq. Pendant ce temps, moi, j’allais en stages pratiques d’agronomie en province.

Je me rappelle que c’est au 105, Chemin des Dalles, que Fardin nous a présenté pour la première fois son poème « Port-de- Paix Multicolore ». Si tu n’étais pas parti, tu aurais sans doute exprimé, comme moi, ta surprise que dans le Profil de Fardin paru dans Le Nouvelliste, à l’occasion de la dernière édition de Livres en Folie, ce poème n’a même pas été mentionné. Mais, peut-être que l’auteur du Profil n’était tout simplement pas au courant de ce chef d’oeuvre des débuts de Fardin.

Franck Étienne qui venait de publier Chevaux de l’avant-jour, avait aussi présenté la première mouture de « Mur à crever » au 105, chemin des Dalles. René Philoctète fit de même avec « Ces Iles qui marchent », à son retour de Montréal. C’est là aussi que j’ai assisté à la naissance du Spiralisme. Les premières réunions regroupaient, en plus de toi, René Philoctète, Fardin et Franck Étienne qui en était le principal théoricien. Fardin allait de lui-même cesser de participer aux discussions après avoir défini ironiquement le Spiralisme, dans Le Petit Samedi Soir, comme l’art d’écrire sans ponctuation. Mais ceci ne changeait rien à la proximité qui existait entre vous quatre, puisque vous alliez tous continuer à produire de temps en temps des articles pour le Petit Samedi Soir.

Parallèlement, tu restais à l’écoute de tout ce qui se passait dans la Grand’Anse. Les nouvelles de Jérémie n’étaient pas des plus réjouissantes. Elles étaient même tout à fait accablantes quand nous avons appris l’arrestation de plusieurs de nos amis et collègues enseignants. Tu as toujours pensé que cette répression à Jérémie était aussi terrible sinon plus que celle de cinq ans auparavant qui est restée dans l’histoire locale comme Les Vêpres de Jérémie et qui avait entrainé le massacre de plusieurs familles très connues de la ville.

Tu allais aussi par la suite t’indigner ouvertement du fait que les Jérémiens semblent accorder très peu d’importance à cette répression de 1969 qui avait donné lieu à la disparition de plusieurs citoyens, dont une majorité de paysans, d’artisans et de chômeurs. Ils ont été incarcérés à Port-au-Prince sous l’inculpation d’agitateurs communistes et ne sont jamais revenus. Qui s’en souvient encore aujourd’hui, t’es-tu souvent demandé?

C’est en 1969 aussi que nous avons laissé le Chemin des Dalles pour une autre adresse, à Lalue, en face de la première Ruelle Jérémie. À la vérité, le propriétaire du 105 avait refusé de renouveler ton bail, effrayé par les rumeurs qui couraient sur ton arrestation prochaine, en relation avec la répression à Jérémie. Les rencontres au 105 avaient attiré l’attention des indicateurs du régime et plusieurs de tes amis et parents d’élèves te conseillèrent la prudence. Les rumeurs de ton arrestation imminente étaient telles que tu as décidé de laisser ouverte la porte de l’appartement, pendant plusieurs semaines, comme la preuve que tu n’avais rien à cacher.

Ce changement d’adresse a aussi coïncidé avec l’apparition dans notre cercle de nouveaux groupes d’amis dont de très jeunes étudiants qui se faisaient remarquer par leur esprit critique, leur curiosité et leur intérêt pour l’histoire en général. Michel Soukar était de ceux-là. Depuis, il est resté très proche de toi. Ton absence l’a beaucoup affecté. Tout comme Victor Benoit (Mèt Ben), pour lequel tu avais une robuste amitié que je qualifiais parfois de rude et dont l’admiration et la tolérance envers toi ne semblaient pas avoir de limite.

Quant à René Philoctète, qui n’habitait pas trop loin de notre nouvelle adresse, il existait entre vous deux une complicité de Grand’Anselais qui vous permettait de parler en codes. Ce qui fascinait et intriguait à la fois les non-jérémiens qui s’imaginaient que vous parliez dans leur dos. À vrai dire, cela arrivait assez souvent. Mais, c’était aussi un témoignage d’amitié. Tu te vantais d’ailleurs de ne dire du mal que de tes amis.

René, Mèt Ben et toi, vous aviez certes trios personnalités différentes, mais vous avez eu le mérite de mettre en commun vos différences pour établir à la Ruelle Chrétien un Collège à succès, le Jean-Price Mars, qui continue de former des générations d’étudiants de toutes les couches sociales.

Parmi les autres grands collèges à succès de l’époque qui avaient une clientèle diverse d’élèves défavorisés ou pas, je peux mentionner le Collège Franck Étienne, établi au Bel-Air. Je me rappelle qu’à l’époque, dans notre cercle d’amis et d’étudiants, si Mèt Ben était la référence pour les cours d’histoire, Philoctète et toi, vous l’étiez pour la littérature tandis que Franck Étienne lui, était polyvalent. Il excellait dans l’enseignement du français, des maths, de la physique. Bref, il excellait dans tout, aux dires tant des étudiants que des profs. C’était aussi une bête de travail. Rien d’étonnant donc qu’il soit ce qu’il est aujourd’hui: un grand écrivain infatigable, un grand peintre, le plus éclectique de nos créateurs et de surcroit, un grand Haïtien !

Quant à Fardin, il avait fait du Petit Samedi Soir (le PSS) une véritable institution qui a permis à beaucoup de jeunes talents de se faire un nom dans le pays et dans le journalisme d’investigation tout en contribuant à saper les bases de la dictature Jean-Claudiste. Malheureusement, il y a eu l’assassinat de Gasner Raymond et l’exil de plusieurs collaborateurs.

À partir de 1971, j’ai commencé à travailler comme agronome en province, à Petit Bourg du Borgne et nos échanges s’en sont trouvés plus espacés. (Courriel, what’s App et internet n’existaient pas encore). Quand j’ai accepté un poste à la Plantation Dauphin en 1974, j’ai laissé définitivement notre appartement. Mais, que ce soit à Petit-Bourg du Borgne ou à Phaeton (Fort- Liberté), tu m’as toujours rendu visite. Et tu me réservais toujours un exemplaire de tous les livres que tu publiais. Cependant, mon absence me privait des discussions enrichissantes que tu continuais d’avoir avec un petit groupe d’amis très proches. Avec le temps, je dois avouer qu’au plan intellectuel, ce n’était plus, entre toi et moi, la même complicité. Ni le même intérêt. Ton écriture était devenue beaucoup plus difficile pour moi. J’ai eu des difficultés, par exemple, à bien saisir le message de « La Dernière goutte d’homme ». À tort ou à raison, j’ai mis ces difficultés sur le compte du Spiralisme.

À la fin, nous avions pris l’habitude de parler très souvent au téléphone de la situation du pays. Sans être optimiste, tu continuais de cultiver de l’espoir. La preuve, c’est que quoique tu n’aies jamais aimé Alfred de Vigny ni le Misantrope de Molière, au cours de notre dernier entretien téléphonique, tu as fait obliquement référence au stoïcisme du premier en me rappelant que, face à la situation du pays, « Pleurer, gémir, prier est également lâche. » Ton message c’était de continuer à lutter, de garder l’espoir, de ne pas se laisser aller et de ne pas abandonner le pays à ces individus sans foi ni loi, qui n’ont aucune éthique et qui ne savent même pas ce qu’est le patriotisme.

À propos de l’espoir qui continuait de t’habiter et que tu conseillais de garder à tout prix, même quand l’horizon parait bouché, tu as évoqué cette phrase qui figure quelque part dans le Misantrope « L’on désespère alors qu’on espère toujours ». C’est dans cette même conversation téléphonique que tu m’as révélé avoir retrouvé la foi de ton enfance. J’avais tout de suite fait le rapprochement entre ta foi retrouvée et cette affirmation de Fueurbach sur laquelle tu avais attiré mon attention à Jérémie (Dieu c’est la somme des qualités qui font la grandeur de l’homme). À l’époque tu m’avais dit que tu te sentais plus confortable avec le concept d’un homme devenu Dieu qu’avec celui d’un Dieu qui s’est fait homme. À présent, cette distinction ne semble plus avoir d’importance.

Une semaine après cet entretien téléphonique, sans crier gare, tu es parti.

Tu es reparti tellement vite après ton retour de l’étranger, que les amis venus te rendre visite n’ont pu que constater à nouveau ton absence. Ils se sont alors réunis pour échanger sur toi des « histoires d’enfants chagrins », comme aurait dit René Philoctète. L’un a dit que tu n’as jamais assisté à un enterrement ni à une veillée funèbre. Un deuxième de rappeler que, malgré les apparences, tu n’étais ni un bambocheur ni un épicurien. Un troisième a renchéri que tu n’étais un adepte ni de la cigarette ni de la boisson. Tous étaient cependant d’accord que tu étais un plaisancier qui aimait la mer, les femmes, les bateaux, les femmes, l’écriture, les femmes, Jérémie, les Abricots, Pestel et… les femmes. J’ai dû moi aussi ajouter qu’en plus de tout cela, tu aimais la vie pour la vie elle-même, comme tu me l’avais confié.

Tu es parti sans avoir eu le temps de vieillir. Ce qui a dû te procurer une certaine « satisfaction », vu que tu approchais la vieillesse avec effroi. La vieillesse est un naufrage, répétais-tu souvent, parodiant Victor Hugo.

Venons-en maintenant à la situation au pays. J’aurais aimé avoir de bonnes nouvelles à t’annoncer. Mais, j’ai beau chercher, je n’en trouve pas. En fait, tu es parti à temps pour ne pas assister à la déchéance totale d’Haïti qui sombre chaque jour de plus en plus dans l’insignifiance. Tu en avais déjà assez de ce président qui avait la hantise de la scatologie et de l’obscénité et qui s’enorgueillissait publiquement de trainer le pays dans la boue et la merde.

Tu as dû entretemps apprendre qu’à sa suite, l’actuel président du pays à la bannière étoilée n’a pas pu résister à l’envie de rappeler gratuitement au monde entier que notre pays est l’équivalent d’un trou à merdes. Certes, il manque de respect à tout le monde, même à son propre pays et c’est son affaire. Ceci n’empêche pas que les propos qu’il a tenus soient très pénibles pour nous. On essaie bien sûr de garder la tête haute et de cultiver l’espoir. Mais, dans la réalité, on désespère. « L’on désespère alors qu’on espère toujours. »

Ces derniers temps, des manifestations publiques sont organisées presque chaque semaine pour dénoncer la corruption. On dirait qu’à cause des sommes faramineuses volées, détournées ou gaspillées, le dossier Pétrocaribe a finalement ouvert les yeux de nos compatriotes sur l’ampleur du phénomène de la corruption chez nous. On crie au scandale.

Pourtant, mon impression c’est que même si les manifestations publiques continuent indéfiniment, elles n’aboutiront à rien de concret sur le dossier Petrocaribe si la justice ne joue pas sa partition. Certes, elles peuvent emporter un gouvernement ou même un président, mais elles n’apporteront pas la réponse à la question que les manifestants se posent, à savoir « Kot kob Petrocaribe a ». Jusqu’à présent, on semble rechercher des personnes qu’on considère comme responsables, mais pas vraiment les espèces sonnantes et trébuchantes du dossier.

Car, dans la réalité, même si l’on n’a pas tous les détails, l’on sait globalement où se trouve l’argent de Petrocaribe. Ou ce qu’il en reste. Il se trouve dans les comptes en banque et dans les investissements liés à des gens « too big to fall ». C’est à dire des gens, puissants et haut places qui demeurent très influents. Qui peuvent encore faire et défaire des carrières et qu’on ne peut pas atteindre facilement. On cite les noms d’anciens présidents, de président en exercice, d’anciens premiers ministres, d’anciens ministres, de parlementaires, députés et sénateurs, de hauts fonctionnaires, de grands capitaines d’industrie, d’importants hommes et femmes d’affaires, etc. Ce n’est pas pour rien que les autorités en place n’abordent jamais de front ce dossier.

Pourtant, il n’y a pas d’alternative au procès Petrocaribe et il n’est pas sain non plus de jeter toutes sortes de noms en pâture, sans leur offrir la chance de défendre leur bonne renommée dans un procès public. Il faut donc absolument faire ce procès. Pour blanchir ceux qui méritent de l’être. Pour condamner aussi ceux qui méritent de l’être. Ceux-là qui crient leur innocence devraient applaudir à l’idée d’un procès. Ce doit être un procès organisé en Haïti, par des tribunaux, des juges et des avocats haïtiens. Certes, à cause des amalgames qui ont été faits, le dossier Petrocaribe apparait très compliqué. Dans un certain sens, les forces de la corruption qui sont très entreprenantes ont infiltré les manifestations et cherchent par tous les moyens à les discréditer. Elles veulent en faire un mirage, une fantaisie, un fantasme, un carnaval. Malgré tout, il ne devrait pas être trop difficile de clarifier ce dossier si l’on arrive à éviter les amalgames et à procéder par étapes.

Il faudrait donc adopter une nouvelle approche méthodologique qui consisterait à suivre en priorité l’argent de Petrocaribe afin d’en récupérer au moins une partie au lieu de chercher en priorité à avilir des gens. Car, quelque soit la façon dont ils ont été décaissés, à quelques exceptions près, les fonds de Petrocaribe ont été distribués sous forme de contrats résultant soit d’appels d’offres, soit de concours de prix, soit de contrats gré à gré pour la réalisation de travaux, la construction de bâtiments, la fourniture de biens et services, etc. Ces contrats ont été signés, soit avec des entreprises, soit avec des individus. Des avances ont été faites. Certains contrats ont été exécutés dans leur intégralité, d’autres ont eu un début d’exécution, d’autres apparemment n’ont jamais été initiés même après avoir reçu des avances. À cette dernière catégorie appartiennent des entreprises qui semblent avoir été créées juste pour obtenir des contrats.

Si l’objectif est de récupérer au moins une partie des fonds décaissés, il faut procéder par étapes et en commençant par les gros montants. Il faut identifier les bénéficiaires des contrats qui ont reçu des avances et qui n’ont rien fait. Ces cas de figure peuvent être assimilés à des vols purement et simplement. Les personnes ayant reçu ces avances devraient être contraintes de les rembourser sans délai. Pour y arriver, on peut bloquer des comptes et même saisir des biens et des équipements.

Dans ce cas précis, ce n’est pas nécessaire d’entrer dès le début dans les détails de savoir comment ces contrats ont été octroyés, qui avait aidé à les obtenir, pourquoi les travaux ou les biens et services concernés n’ont pas été réalisés. Même les éventuels complices à ce niveau ne sont pas encore en cause. Ce sera pour une deuxième et même une troisième étape. Et ainsi de suite. On doit partir des montants décaissés pour remonter les filières. Les bénéficiaires d’avance non justifiées devront au moins commencer par rembourser ces avances.

Encore une fois si l’objectif est de récupérer de l’argent et non d’avilir et de trainer des gens dans la boue, cette démarche pourrait donner quelques résultats. Elle n’est certes pas une panacée et mérite probablement d’être affine, mais elle pourrait représenter un bon début.

D’autre part, au cours du procès, les accusés doivent savoir qu’ils ne seront pas tous condamnés à des peines de prison fortes, surtout s’ils aident à récupérer une partie des montants concernés. Certains seront condamnés peut-être pour manquements aux devoirs de leurs charges. Je ne sais pas quelle peine est associée chez nous à ce genre de crime ou délit. Plusieurs autres bénéficieront de non-lieu, acquittés au bénéfice du doute ou par absence de preuves concluantes.

On pourrait aussi… Mais, je crois entendre Jean-Claude Fignolé me murmurer que le scandale Petrocaribe c’est comme la forêt qui empêche de voir les arbres. Ou l’arbre qui cache la forêt. Au choix. C’est sa façon à lui de me rappeler que je n’ai pas rompu mon silence pour lui seulement. Je reviendrai.

Par Ericq Pierre



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