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« La question linguistique haïtienne/Textes choisis »

« La question linguistique haïtienne/Textes choisis »








En juin 2017, deux éminents linguistes, Hugues Saint- Fort et Robert Berrouët- Oriol, ont publié aux éditions Cidihca (Canada) et Zémès (Haïti) un ouvrage intitulé « La Question linguistique haïtienne/ Textes choisis » qui, après plus d’un an, conserve toute son actualité et tout son intérêt, d’abord parce qu’il est encore suffisamment récent pour n’être pas menacé d’obsolescence, d’autre part parce qu’il aborde des problèmes essentiels et qui n’ont, à ce jour, pas reçu de solution satisfaisante, voire pas de solution du tout, ensuite parce que, même quand il s’attelle à des sujets souvent traités, il le fait sous un angle nouveau, enfin parce qu’il se veut à la portée de tout un chacun et non des seuls spécialistes de ces questions.

Ce livre se présente en effet, non comme un développement suivi d’un seul tenant, mais comme une série de contributions diverses rédigées, selon l’actualité du moment, par deux auteurs déjà suffisamment connus du public éclairé pour que nul, au vu de leurs précédents travaux, ne s’étonne de la qualité de leur production ; chacun appréciera de pouvoir y butiner à sa guise et, ce faisant, de savourer à la fois la perspicacité de leurs analyses et leur talent de vulgarisateurs.

Cependant, malgré la pluralité d’auteurs et la multiplicité des sujets, l’ouvrage présente une réelle et visible unité. En effet, tous les articles dont il est composé visent, à travers la diversité des thèmes et des angles d’attaque, à traiter cette question majeure de la sociolinguistique haïtienne, à savoir le statut, la place et les rapports respectifs du créole et du français, non seulement en Haïti, mais même au-delà, puisque le problème n’épargne pas les membres de la diaspora pour qui il se complique encore parfois du contact avec une troisième langue !

La piètre qualité des résultats obtenus jusqu’ici par ceux qui s’y sont essayés n’a rien d’étonnant quand on sait les énormes difficultés rencontrées par les Français eux-mêmes (pour ne rien dire des Québécois !) plongés dans la confusion d’une seconde Babel, lorsqu’ils veulent préserver, face aux assauts du « franglais » et du « globish », la qualité, voire l’intégrité, de leur langue, et ce malgré une histoire plus que millénaire et l’immense avantage que leur confèrent un prestige et un rayonnement quasi universels.

On se doute alors qu’en Haïti la tâche tient tout simplement des travaux d’Hercule ! D’ailleurs, non seulement on n’est pas sûr du succès, mais l’on n’est même pas sûr que celui-ci soit si désirable ! Il semble bien qu’on soit ici face un cruel dilemme. On est, en effet, bien fondé, à la réflexion, à se demander si la vitalité du créole en Haïti ne serait pas la rançon de son sous-développement. Il n’échappera à personne que la population la plus spontanément et la plus authentiquement créolophone est très majoritairement constituée des habitants de ce pays ayant à la fois le plus faible niveau de vie, de revenu et d’instruction, et que tout effort pour améliorer leur condition n’a guère de chances de se faire qu’au détriment du créole. Ceci est amplement confirmé par l’exemple des départements français d’outre-mer (Martinique, Guadeloupe, etc.) où, malgré le travail et les remarquables efforts de quelques défenseurs de sa cause, le créole est en profond et rapide déclin, au point, non seulement de n’y être plus la langue majoritairement parlée, mais même de n’être plus la langue maternelle d’une proportion significative de la population, surtout des enfants, et où ceux qui continuent de la parler le font de plus en plus mal.

Ceci devrait normalement décourager les plus audacieux et désarmer les meilleures volontés. Si pourtant, nos deux auteurs entendent relever un tel défi, c’est qu’à la différence de nombre de leurs prédécesseurs, ils le font avec l’humilité de ceux qui connaissent leurs limites et qui se sont instruits de l’expérience de leurs devanciers. Ils ont en outre la foi des militants qui, alors qu’ils n’ont plus grand-chose à attendre pour eux-mêmes, cherchent, par leur engagement personnel, à venir en aide à ceux qui en ont le plus besoin, à oeuvrer au progrès de ce pays, sachant que celui-ci passe, nécessairement, par une maîtrise suffisante de la langue et de l’expression, condition indispensable à la performance technique et à l’épanouissement personnel.

Néanmoins, l’humilité, même assistée du dévouement, ne suffit pas à garantir le succès ni même à augmenter sensiblement les chances de réussite ; c’est pourquoi leur arme décisive en la matière est la saine, simple et sainte raison… la logique… la rigueur… et la fidélité à la méthode et aux principes de la science. En effet, le grand mérite du livre « La question linguistique haïtienne / Textes choisis » est assurément de parler simplement, clairement, naturellement, de choses parfois compliquées et que les auteurs savent mettre à notre portée, nous offrant ainsi le plaisir de découvrir que nous sommes tout à fait capables de comprendre des questions qui ne semblaient nous dépasser que parce qu’on ne nous les avait jamais convenablement expliquées.

De fait, si la question se pose depuis si longtemps et qu’il faut encore s’y atteler, c’est, à l’évidence, qu’elle n’est toujours pas résolue, malgré toute l’attention que lui ont accordée tant les linguistes que les enseignants ou les responsables politiques. Bien au contraire, chacun prétend résoudre à sa manière le problème avec l’assurance et l’autorité de ceux qui se sentent investis d’une mission à eux confiée par le dieu de la linguistique ou les loas du créole, chacun croyant posséder la compétence nécessaire pour s’y attaquer ; confondant allègrement son aptitude à prononcer, à peu près correctement, quelques phonèmes particuliers du créole (aptitude acquise dès l’enfance, en traînant dans les rues de Port-au- Prince ou en djoubatant sur les rives de l’Artibonite) et la compétence linguistique, celle qu’on n’a jamais fini d’acquérir, même après des années d’étude dans les plus grandes écoles ou universités.

Souvent, la difficulté vient de ce que le problème est mal posé, et il suffit parfois de l’énoncer correctement pour le voir se dénouer de lui-même. De fait, un certain nombre de notions élémentaires sont opportunément rappelées à ceux qui, apparemment, les avaient perdues de vue. C’est, par exemple, le cas dans l’étude d’Hugues Saint- Fort où il fait simplement observer que « La grammaire est dans notre cerveau » et où l’on est sidéré de voir comment une dose quasi homéopathique de simple bon sens permet de lever les plus pesants obstacles, au point qu’on s’étonne qu’ils aient pu arrêter si longtemps tant de gens si instruits… mais si peu attentifs à des réalités d’évidence !

De même Robert Berrouët- Oriol nous régale, entre autres, d’une succulente satire de la nouvelle Académie créole dont les statuts incitent à une prudente suspicion et dont la composition laisse augurer que si tous ses membres y brilleront, certains ne le feront que par reflet ! Faute de temps et de place, nous nous contenterons de ces deux exemples pour mettre en appétit le lecteur, mais nous pouvons lui promettre d’autres découvertes encore plus savoureuses. Pour les mêmes raisons, nous nous dispenserons d’une plus ample présentation de l’oeuvre avec d’autant moins de scrupules que celle-ci est déjà très bien faite par des personnalités aussi expertes et prestigieuses que Michaëlle Jean ou Charles Tardieu, qui l’ont préfacée, et ont déjà dit tout le bien qu’on en pouvait penser.

D’un point de vue surtout pratique, on constatera que plus d’une fois, il aura suffi d’un peu de bon sens, voire du simple rappel d’une évidence pour faire s’écrouler le château de cartes d’une injonction administrative ou un discours universitaire édifiés à grands coups de concepts scientifiques mal maîtrisés, ou de constructions juridiques déplacées, de façon si convaincante et démonstrative qu’on s’étonne que personne n’y ait pensé plus tôt ! Dénonciation éclatante d’un des aspects les plus criants du mal haïtien qui est de croire au pouvoir d’incantation du verbe et qu’il suffit d’énoncer une proposition pour qu’elle devienne une vérité ou de formuler un souhait pour qu’il se réalise ; pis encore, d’apposer sa signature au bas d’une page pour que son contenu ait force de loi universelle ! C’est donc là un ouvrage d’hygiène intellectuelle, dont la lecture sera éminemment profitable à tout lecteur créolophone ou créolophile, et du plus haut intérêt pour tous ceux qui, par leur fonction, leur rang ou leur profession, sont chargés de prendre des décisions dans ce domaine. Quant à ceux qui n’ont, en la matière, aucune responsabilité et qui ne sont guidés que par le désir de s’instruire, de connaître, de comprendre et de progresser intellectuellement, ils y trouveront le double plaisir d’une lecture à la fois instructive et particulièrement « rafraichissante » où les idées s’entrechoquent et en suscitent d’autres qui, à leur tour, alimentent la réflexion et contribuent ainsi à l’avancement de la science « sur l’archipel éclairé de la raison ».

Il nous suffira donc d’ajouter que le champ des préoccupations y est immensément large, allant de de la Constitution haïtienne et ses implications linguistiques ou juridiques à l’accueil des touristes dans les boutiques ou à l’aéroport, et, à travers les multiples problèmes de traduction, jusque aux dernières franges la diaspora haïtienne, sans négliger les créoles des autres sociétés créolophones, ni oublier les sinueux détours de la religion, des mythes ou de l’idéologie qui hantent notre société et qui, souvent, conduisent, fût-ce inconsciemment, à une dévalorisation de la langue créole.

Si, en raison de leur ton direct, débarrassé de tout jargon burlesque et amphigouri pseudo-scientifique, leurs critiques peuvent parfois sembler un peu vives, c’est que, tout justement, elles ne sont pas atténuées par les euphémismes ou précautions de langage qu’il est, quelque peu hypocritement, d’usage d’y apporter ; cependant elles sont largement tempérées par l’humour de ces auteurs qui, si leurs cibles en sont également dotées, devrait les amener à sourire d’eux-mêmes avec le lecteur !

Certes, rien n’est parfait et en cherchant bien on peut trouver à ce livre quelques défauts, mais à part quelques inexactitudes factuelles et quelques maladresses vénielles dans la forme, le principal reproche qu’on pourrait adresser aux auteurs, qui ont la louable modestie de reconnaître leur dette envers d’autres auteurs (comme, par exemple, B. Quemada, que beaucoup feraient bien de lire), c’est qu’ils cèdent trop facilement à la tentation de se référer, avec peut-être trop de déférence, à des auteurs étrangers, tels Bourdieu, Lévi- Strauss, Calvet… qui n’ont jamais eu en vue le créole et dont la parole est souvent trop générale pour s’appliquer telle quelle aux sujets de ce livre ; ou de prêter allégeance à des auteurs, créolophones certes, comme J. Bernabé, R. Confiant, ou d’autres encore, mais dont l’apport en matière scientifique n’est pas tel qu’ils puissent être considérés comme des autorités incontestables, voire seulement fiables, et dont les travaux ne sont, en l’occurrence, que d’un faible secours. Bref, ils s’exposent, ce faisant, à ce qu’on dise d’eux ce qu’un perspicace observateur disait, à l’époque, du grand La Fontaine, à savoir qu’ils sont « assez bêtes pour croire que les autres sont plus intelligents qu’eux » !

Clément RELOUZAT
Grammairien,
ancien professeur de lettres classiques à Fort-de-France (Martinique)
La Trinité, 4 février 2019



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