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De la dignité d’Haïti en général et de celle du Vaudou en particulier

De la dignité d’Haïti en général et de celle du Vaudou en particulier








Le livre de Métraux est un des premiers ouvrages non haïtien traitant du vaudou comme d’un phénomène culturel. Jusque là, il n’y avait guère eu que le livre d’Herskovits, Life in a Haitian valley (1937), souvent cité par l’auteur, pour considérer le vaudou autrement que comme, une aberration ou l’empreinte de la barbarie. En six chapitres, Métraux offre à son lecteur une véritable somme qui place, pour le regard occidental, le vaudou au rang de pratique religieuse cohérente : après une rapide histoire, il en décrit les cadres sociaux, cultuels et rituels avant d’aborder la question de la magie et des rapports avec le christianisme. Mais qu’on ne se méprenne pas sur le mot somme : loin d’être un ouvrage destiné aux seuls spécialistes, ce livre est ouvert à tous. Rempli de détails scrupuleux, d’analyses précieuses et de commentaires sensiblement avisés, il sait aussi suciter une présence nombreuse : celle des houngan et des mambo avec lesquelles l’ethnographe a mené ses recherches, et en tout premier lieu Lorgina Delorge et Odette Menesson-Rigaud. Certes, l’objectif du livre est de montrer que le vaudou assure avant tout une fonction sociale, celle de déterminer “un élément de cohésion dans la structure assez lâche de la paysannerie”, fonction dont les prêtres sont les garants. Métraux nous décrit souvent ces derniers racontant des mythes, commentant des proverbes, analysant les parties du rituel, dansant, chantant, marchant, et aussi souffrant.

Cependant cette souffrance est avant tout celle du peuple haïtien lui-même, et notamment des paysans de la vallée de Marbial, que Métraux a bien connus et qu’il met en scène à chaque fois qu’il s’agit d’appuyer un argument, d’évoquer une situation ou un rite familial, en nommant ces paysans. C’est en grande partie avec eux que l’auteur inscrit le vaudou dans le contexte d’un sentiment religieux particulièrement intense. Malgré l’effroyable misère, malgré l’empreinte de l’infamie et de la Traite, malgré le poids économique que le culte des loa fait peser sur des ressources déjà si maigres, l’auteur montre aussi comment la crise de possession ouvre la voie à la transfiguration bouleversante de ceux qu’il décrit comme des “acteurs sacrés”. Comme des motifs récurrents, reviennent dans le livre les descriptions des possessions dont il évoque avec minutie mais également une très grande affection, presque de la tendresse, les différentes moments, s’attardant bien entendu sur les manifestations des loa. Car de l’espace du vaudou, c’est cette troisième présence que nous dévoile Métraux : sous sa plume, les loa se manifestent, parlent, chantent, dansent, témoignent de leurs histoires et de leurs mythes, participent comme les guédé (pour lesquels l’auteur éprouve une particulière affection) d’une inversion carnavalesque productrice de sens. Ici encore, l’érudition et la modération cèdent la place à un sentiment de grande familiarité : on ne sait trop s’il rapproche les esprits de ses lecteurs ou bien si c’est eux qui ont sans vraiment s’en rendre compte, accompli le voyage dont il est le guide. L’extrême attention à la parole de l’autre n’empêche pas l’auteur de conserver aussi une distance critique, marquée par l’ironie, le souci de ne pas s’en laisser compter, la reconnaissance aussi des arguments opposés. Les entretiens, les récits, les anecdotes rapportées au sujet de la campagne dite “anti-superstitieuse” des années 1941-1942 montrent avec une force assez poignante d’une part la tristesse qui s’est emparée des paysans de Marbial depuis la disparition du vaudou dans la vallée, d’autre part aussi le rôle en partie positif joué par certaines communautés religieuses chrétiennes.

On a fait remarquer plus tard que les informations dont disposait Métraux étaient lacunaires, que la description des cultes familiaux était limitée et la connaissance des cadres sociaux (notamment la question de la transmission) insuffisante. C’est peut-être le cas. Mais en se pliant à cette règle énoncée au début de sa carrière et qui prescrit que “tout son art se réduit à une perpétuelle adaptation aux hommes et aux circonstances”, Métraux fait partager à ses lecteurs un émerveillement et une interrogation capitale sur la place de la possession dans la modernité, sentiment et question dont sauront se souvenir des chercheurs plus récents comme Karen Mac-Carthy Brown ou Drexel Woodson.

Notes sur Le Vaudou Haïtien d’Alfred Métraux Première parution : Gallimard, coll. “L’Espèce humaine”, Paris, 1958., Repris dans la coll. “Bibliothèque des Sciences humaines”, Paris 1968.Disponible dans la collection “Tel”.

Yves Chemla

Article repris de: Notre Librairie, Paris, 1998, 132



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