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« Tous les pays qui ont émergé, ont fait confiance à la science !»

« Tous les pays qui ont émergé, ont fait confiance à la science !»








Deuxième et dernière parties d'un entretien avec Alain Mondésir (1), auteur de « Dynamique des relations internationales. Enjeux et défis pour Haïti » paru aux éditions Bohio. Son livre traite de la place d'Haïti dans un monde globalisé, occidentalisé et géré par des « empires » modernes.

Le National : Dans ton ouvrage, tu as construit un chapitre à part sur les empires égyptiens, grecs et romains. Est-ce pour montrer qu'il n'y a pas de générations spontanées et que les grandes puissances se sont toujours constituées en empires ?

Alain Mondésir : Je voulais montrer deux choses. D’abord, non seulement il n’y a pas de générations spontanées mais encore chaque nouvel empire s’appuie sur les expériences des empires précédents pour perfectionner son mécanisme de domination. Ensuite : ce sont les empires qui structurent l’histoire de l’humanité. Dans tous les continents et à différentes époques, des empires ont émergé sous différentes formes. S’il en est ainsi, ce n’est pas par hasard. L’empire procure beaucoup d’avantages comme la concentration de richesses et une population nombreuse. Le tout couronné par un pouvoir centralisé, hiérarchique capable de prélever des impôts et de construire des infrastructures importantes. La pax romana, malgré ses excès, a apporté la paix et la prospérité.

En outre, l’empire est capable de s’adapter à tout type de gouvernement. Il n’est pas nécessaire d’avoir un empereur en titre pour être un empire. La majeure partie du territoire qu’on appelle aujourd’hui empire romain a été conquise sous la République. Les États-nations sont une invention très récente dans l’histoire de l’humanité. Pendant longtemps, l’empire était la principale forme de gouvernement : au centre de l’empire il y a un peuple hégémonique ayant à sa tête un empereur ou un gouvernement collégial. Ce peuple hégémonique domine d’autres peuples souvent en faisant alliance avec les élites locales, plaçant à leur tête des rois qui sont, en fait, des vassaux de l’empereur.

L.N. : Ensuite de l'Histoire des trois grands empires, tu emmènes le lecteur aux colonisations européennes puis aux guerres mondiales et enfin au néocolonialisme qui a succédé à la colonisations, la guerre froide entre les deux grandes puissances et pour finir, la montée, depuis les années 80, des États-Unis d'Amérique comme unique puissance, devenue gendarme mondial. « Fin de l'histoire » ? Comme disait Fukuyama après la chute du communisme ou du « darwinisme » (géo) politique ?

A.M. : Je ne parlerais pas de « darwinisme » géopolitique mais de préférence de « loi de la gravitation ». Autant un être humain ne peut pas échapper à cette loi, autant un pays ne peut pas échapper à la réalité géopolitique. La géopolitique ne pardonne pas. Cela ne veut pas dire qu’elle est synonyme de fatalité, cela veut dire qu’il faut pouvoir s’y adapter si on veut la maîtriser. Si je veux voler, ce n’est pas possible par mes propres ailes – je n’en ai pas – mais je peux prendre un avion, un hélicoptère ou tout autre moyen adapté.

Les stratèges états-uniens l’ont compris dès le début, c’est pour cela qu’ils ne voulaient pas d’une confédération, mais d’une fédération ; donc, un État vaste et suffisamment uni pour ne pas tomber dans l’orbite d’une puissance européenne selon la loi de la gravitation géopolitique. Ils ont compris aussi qu’ils doivent s’étendre et maîtriser leurs frontières contre toute ingérence de puissances étrangères : c’est la doctrine de Monroe.

Devenus dès la fin du 19ème siècle une puissance continentale, stable et très riche, les États-Unis ne pouvaient plus se désintéresser de ce qui se passe dans le reste du monde, ils ne pouvaient que s’étendre, c’était inéluctable ; c’est cela que O’Sullivan a appellé « Manifest Destiny, « la destinée manifeste », en continuité avec la doctrine de Monroe. Quand on veut être un empire, il faut assumer les responsabilités qui incombent à son rang.

L’Europe, en s’entredéchirant à deux reprises au 20e siècle, a donné l’occasion à l’empire états-unien de s’étendre sur l’ensemble du globe ; la fin de la guerre froide consacra le leadership états-unien sur le monde.

L.N. : Quels conseils de géopolitique donnerais-tu aux dirigeants actuels ou ceux à venir dans leur politique avec l'étranger ?

A.M. : Nos dirigeants devraient développer une culture stratégique au niveau de la haute fonction publique. Nous ne pouvons plus continuer à refaire les mêmes erreurs, à subir les événements. Soyons acteurs !

Développer une culture stratégique c’est recruter les meilleurs éléments des quatre secteurs clés : la défense, l’économie, la politique étrangère, la technologie. On veillera à les former en stratégie (formation initiale et continue), à les regrouper dans des centres d’analyses stratégiques et prospectives des différents ministères impliqués dans ces quatre secteurs clés susmentionnés afin qu’ils puissent conseiller à leurs ministres de tutelle. Ces centres d’analyses, coordonnés par une structure autonome sous la tutelle du ministère des Affaires étrangères, auront pour mission de conseiller aux plus hautes autorités dans l’élaboration de la stratégie générale du pays et de piloter cette stratégie. L’idée, c’est d’avoir un groupe de hauts fonctionnaires totalement dédiés au service de l’État et loyaux envers le gouvernement ; de telle sorte que l’instabilité politique ne puisse pas entamer la capacité du pays à défendre ses intérêts dans le monde.

Il est important de mettre la réflexion dans l’action politique. Pour notre malheur, la majorité de nos dirigeants ne croient pas dans la réflexion, ils s’en moquent même. Ils appellent cela « la théorie » « bagay nan liv », c’est la façon haïtienne de dire que cela ne sert à rien. Tous les pays qui ont émergé ont fait confiance à la science. Depuis toujours, les deux piliers de la civilisation chinoise sont le savant et le stratège militaire, le ying et le yang. Les élites chinoises savent que la politique n’obéit pas seulement à la force. Nos dirigeants sont-ils prêts à changer de mentalité ? Permets-moi d’en douter.

L.M. : Penses-tu, comme le suggèrent certaines analystes, qu'il serait mieux de se tourner vers les pays du Sud que de continuer à coopérer avec les grandes puissances, considérées comme impérialistes ou néocolonialistes dont on ne peut rien attendre et qui ne pensent qu'à leurs propres intérêts ? Ces « monstres froids », comme le disait quelqu'un autrefois. Ou bien crois-tu qu'on peut jouer sur tous les tableaux ou tout au moins essayer ?

A.M. : Il faut d’abord répondre à ces questions : quels sont nos objectifs ? Qu’est-ce que nous voulons ? Quel moyen pouvons-nous mettre en œuvre pour atteindre le but fixé ? Tout le reste dépend des réponses que nous donnerons à ces questions. Ne cherchons pas d’amis, cherchons plutôt des alliés. Qui sont les alliés d’Haïti actuellement ? Aucun pays, même les plus puissants, ne peut réussir sans alliés.

L.N. : En gros, quel est le message central de ton livre et quel est le but poursuivi en l'écrivant ?

A.M. : Le monde est une vaste partie d’échecs et malgré son apparence chaotique, il a ses règles. Un État ne réussira pas s’il ne les maîtrise pas. Il faut pouvoir tirer les leçons de l’histoire, comprendre les enjeux actuels, faire preuve de rigueur, de pragmatisme et d’intelligence.

Pour Haïti, j’espère que chaque citoyen développera une culture géopolitique pour comprendre que nous ne sommes pas seuls dans le monde. Chaque État, petit ou grand, défend ses intérêts. Quand nous choisissons nos dirigeants, quand nous posons des actes importants à l’interne, pensons aux conséquences internationales. La solution n’est ni dans la soumission ni dans un anti-impérialisme primaire.

L.N. : En lisant cet ouvrage, on constate chez toi un besoin de t'impliquer, malgré les difficultés que l'on connaît, dans l'avenir de ce pays. Tu veux apporter ta pierre, en montrant le chemin qu'on pourrait prendre. Est-ce que tu auras une chance d'être écouté ? Les conseils dont ton ouvrage recèle, ont-ils une chance d'être pris en considération ?

A.M. : On n’a écouté ni Anténor Firmin, ni Jean Price Mars, ni tant d’autres auteurs qui ont réfléchi sur la problématique haïtienne. Pourquoi est-ce qu’on m’écouterait ? Ça fait longtemps que je désespère de nos élites. Je ne sais pas d’où nous viendra le salut, je crois néanmoins même quand tout est sombre, chacun doit apporter sa petite pierre, car il faut plusieurs gouttes pour faire une rivière. Nos romanciers, nos musiciens, nos sportifs qui font la fierté du pays, apportent de l’espérance. Réfléchir sur la situation du pays, c’est ma petite pierre, du moins je l’espère. Pour l’instant, je ne peux pas faire plus que ça.

H.H. : Ton prochain livre, ce sera sur quel sujet ?

A.M. : Dans les trois à cinq prochaines années, je veux travailler sur une thèse en droit. Un prochain livre, s’il y en aura, prendra encore plusieurs années.

N.d.l.r.
(1) Né le 30 septembre 1974, Alain Mondésir a obtenu une maîtrise en administration des entreprises, une licence en droit et un graduat en théologie. En Haïti, il a occupé le poste d'agent administratif à l’ONA de 1997 à 2005. Il a enseigné « Pédagogie religieuse » et « Droits usuels » au collège Sacré-Cœur de Turgeau, au CFEF et à l’OCA (2007-2008). Vivant au Luxembourg depuis 2010, il occupe actuellement le poste de coopérateur pastoral et scientifique au service de l'église catholique de Luxembourg. Alain Mondésir a une fille de 8 ans, Marie-Lucie.

Propos recueillis par
Huguette Hérard



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