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Haïti, notre amer

Haïti, notre amer








La question est assommante, à force de répétition : comment ou pourquoi, c'est selon, peut-on s'arrêter à ce pays, représenté le plus souvent comme épitomé de la déglingue, perle de la violence, repère de barbares kidnappeurs et dont l'environnement est, à l'image de sa population, à l'agonie ? Thomas Spear nous rappelle la réponse la plus simple, celle qui vient de l'intime : "Ce pays m'attire comme un aimant ; ses richesses humaines, sa singularité – même ses bêtises et ses guerres claniques – me fascinent". Professeur de littérature francophone à CUNY , il anime depuis 1998, en dépit des difficultés inhérentes à ce type de publications et malgré des charges déjà lourdes, le site internet île en île , ressource inégalée en matière de littératures francophones îliennes, devenu rapidement une référence essentielle, particulièrement réactive, et dont les auteurs haïtiens constituent une part importante. C'est entre autre par ce site que l'épaisseur temporelle de la littérature haïtienne est perceptible, et peu de littératures nationales peuvent se targuer de présenter un tel exemple de lisibilité et de partage de ressources, par une interface simple et efficace, qui offre de surcroît des fichiers audio et vidéo. L'autre intérêt du site est sa fonction de veille : les écrivains émergents sont également rapidement identifiés.

Ce que montre le livre publié récemment, c'est enfin qu'il est possible, au delà des individualités fortes, de présenter une unité du regard. Quarante voleurs de feu, auquel le médiateur a proposé un sésame –"comment peut-on (…) créer, naître, chanter, peindre, manger, mourir, pleurer, rire, écrire" en Haïti ? - évoquent chacun dans un texte composé entre le 21 juin et le 7 décembre 2006, une journée en Haïti. Un tel ouvrage est précieux : glissant le long du large spectre des représentations d'Haïti, il propose une vision ouverte, à l'opposé des prétentions panoptiques. Les auteurs offrent des choses vues, des morceaux de récits d'enfance ou pris sur le vif, des témoignages, des textes explicatifs, le détour par le mythe, des poèmes, des réponses, comme si le texte s'échappait d'une longue conversation, d'abord avec soi-même, mais aussi avec les autres. On peut même y entendre parfois des règlements de compte. Mais dans chacun d'entre eux, ce qui se donne à entendre est sans doute l'expression du cri depuis l'intime, comme si à chaque page on entendait souffler le flux et le reflux de la respiration : s'éloigner du pays pour le regarder, y plonger pour le dire… C'est une grande lodyans qu'ils nous proposent, dans la plus pure tradition littéraire de ce pays : écrire, en Haïti, a presque toujours à voir avec une scénographie particulière, qui met en scène la prise de parole. Il y a toujours quelqu'un qui écoute, ou qui devrait le faire, et la question de l'autre est au centre de cette scénographie.

Ces instantanés ont la beauté d'un éclat brillant, celui de ce sourire maintes fois décrit, de cette extraordinaire présence d'une terre rouge, aux parfums pénétrants, où le sacré frôle les êtres de son bruissement continu. Ils brûlent aussi de l'inaccompli, et d'abord de l'indécence des riches à comprendre encore ce qu'il s'est passé là-bas, et qui se poursuit sous leur regard, avec leur assentiment, et leur ricanement. Ils nous rappellent qu'Haïti est un point de repère, en matière de pensée politique, mais plus largement aussi, dans l'histoire de la pensée : c'est dans les conditions que l'on sait que la modernité s'y est définie, minant d'entrée de jeu l'idéologie du progrès. Lu avec attention, ce recueil nous informe de l'Haïti réel avec une rare justesse de ton et de vue.

Yves Chemla



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