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« L’artiste est le premier contemplateur de son œuvre », assure Orso Antonio Dorélus

« L’artiste est le premier contemplateur de son œuvre », assure Orso Antonio Dorélus








Orso Antonio Dorélus, historien de l’art, vient de finaliser son master en esthétique contemporaine des arts et de la culture. Il a accordé un ntretien accordé au quotidien le National.

Le National : Vous êtes historien de l’art et vous venez d’obtenir le grade de master 2 en esthétique contemporaine des arts et de la culture avec la mention très bien. Racontez-nous cette expérience ?

Orso Antonio Dorélus: C’est une expérience enrichissante, car cela répond toujours à la même logique de rester en contact avec les œuvres d’art ou le monde de la créativité, mais avec un regard différent. S’il est question, en histoire de l’art, de classer, de nommer ou d’étudier les différentes périodes et écoles, l’esthétique pour sa part est une discipline de la philosophie qui s’intéresse aux différentes conceptions du beau et qui s’inscrit dans une démarche critique. C’est la raison pour laquelle quand j’aborde une œuvre d’art qu’elle soit verbale ou visuelle, je cherche toujours à mettre en dialogue l’esthétique et l’histoire de l’art. Sans oublier à l’Université d’État d’Haïti, IERAH/ISERSS, où j’ai été licencié en histoire de l’art, dans le cursus du département, les responsables ont eu le soin de mettre des cours sur la philosophie de l’art ou encore esthétique et d’autres disciplines auxiliaires à l’histoire de l’art pour permettre aux étudiants de bien cerner ce domaine d’études. Arrivé à l’université de Paris 8, j’ai dû m’adapter rapidement dans ce département de philosophie dans la filière esthétique contemporaine des arts et de la culture et décroché mon diplôme après avoir travaillé sur l’anthropologie de la parole et le chamanisme artistique avec le professeur Jacques Poulain.

Le National : Pour quelqu’un qui entend pour la première « historien de l’art » comment pouvez-vous vous placer dans la production artistique ?

OAD: Sans souci pédagogique, un historien de l’art, c’est avant tout un historien. Mais c’est un historien qui s’intéresse au monde de l’art, aux différents mouvements artistiques et les contextes qui ont favorisé la production des œuvres d’art sans nier les artistes et la réception du public. Ceci dit, l’historien de l’art n’est pas dans la création des œuvres d’art, mais dans leur réception. Il n’est pas un artiste même s’il y a certains artistes qui sont des Historiens de l’art… qui ont étudié cette discipline.

L.N. : Vous avez parlé de réception, qu’entendez-vous par réceptivité artistique ?

O.A.D. : Parler de réceptivité artistique c’est aussi parler d’esthétique, puisque celle-ci se trouve dans la réception de l’œuvre. C’est de rentrer en contact avec une œuvre pour la contempler. Dans la contemplation de l’œuvre, elle est belle si elle me permet de m’identifier à elle, elle me gratifie sans concept. Pour ainsi dire, elle me répond favorablement comme la voix de la mère dans l’écoute intra-utérine. Dans le cas contraire, elle est laide. Puisqu’elle ne me favorise pas la jouissance esthétique. Cependant dans la réception de l’œuvre, l’approche de l’esthétique critique permet de dénicher si l’œuvre s’inscrit dans une démarche de vérité édénique dans le sens de production de soi et d’autrui comme réalité de jouissance commune ou ce qu’elle prétend révéler dans le réel. Autrement dit, l’esthétique critique consiste à décrypter le message de l’œuvre, de le mettre en rapport avec la réalité qu’elle artialise par l’acte de la prosopopée verbale et picturale ou visuelle.

L.N. : Il y a environ 40 ans, une nouvelle conception est apparue dans la littérature haïtienne. Une conception baptisée esthétique du délabrement et rebaptisée plus tard esthétique de la dégradation. Quel rôle pensez-vous que l’esthétique peut jouer dans rapport avec la politique ?

O.A.D. : L’art se construit sous la forme du dialogue. Il peut relever l’état de ce dernier dans la société pour le mimer ou le fantasmer. C’est la raison pour laquelle il tend à dialoguer avec la nature tout en ayant recours à l’affecte du beau. Ainsi, Lyonel Trouillot, son imagination dialogique lui permet de saisir les enjeux du dialogue ou son état dans la société et lui pousse à se projeter dans le monde et les choses pour les faire parler par l’acte de la prosopopée verbale dans la poésie ou le roman. Par contre, il n’y pas que M. Trouillot qui s’identifie dans cette démarche esthétique critique. Pour moi, en matière politique et esthétique, la démarche artistique qui traduit mieux cette conception de la politique haïtienne, c’est celle du chaos de Frankétienne ou encore le spiralisme du seul fait qu’il mime cette approche de partage de responsabilité entre les autorités et les membres du système dans sa logique d’entrelacement, de « boucle infinie » ou de l’interversion. En d’autres termes, ce sont les mêmes acteurs qui s’y opèrent et qui changent de place à chaque fois pour mieux créer « l’illusion démocratique » pour prêter le mot de Jacques Rancière.

La société haïtienne ne fait que transformer M. Trouillot en chamane pour mimer la crise tout en la faisant oublier passagèrement. Lyonel Trouillot n’a pas la solution de la crise, comme tout artiste d’ailleurs, mais il la sublime pour favoriser l’effet ersatz ou la figuration du bonheur de l’art. En d’autres termes, la finalité de l’art et la politique est de produire le bonheur pour l’homme. Malheureusement, cette tâche revient seulement à l’art comme les éléments acétiques pour guérir les maux de la population causés par l’institution politique et de l’existence. Bref, M. Trouillot observe que les politiciens dans leur démarche totémique esthétisent la politique et il entend s’identifier à l’état de nécessité de la population pour esthétiser le réel tout en révélant la détresse de cette dernière comme partage de vérité commune.

L.N. : Il existe une grande contradiction sur l’existence d’une esthétique picturale haïtienne. Certains pensent qu’elle est apparue à partir de l’art naïf vers les années 40 et d’autres à partir de l’art primitif. Un débat, si l’on peut dire Lerebours-Rodman. Quelle est votre position ?

O.A.D. : L’esthétique existe dès qu’on commence à créer. Elle existe dès qu’on commence à avoir des contemplateurs. Sans omettre l’artiste est le premier contemplateur de son œuvre. Ceci dit, avec l’énoncé du poème héroïque de B. Tonnerre sur la place d’armes des Gonaïves, le 1er janvier 1804, l’esthétique haïtienne a pris naissance. Elle s’est manifestée à travers les œuvres artistiques et littéraires pour défendre le pays contre un éventuel retour offensif des Français ou quiconque voudrait remettre le pays en esclavage. C’est-à-dire, comme le prophète qui s’identifie au dieu de la parole dans la prosopopée judaïque les poètes ou les écrivains n’étaient que le canal qui faisait passer les sentiments du président ou de l’Empereur. Ils n’étaient pas les maitres de leur parole. Ils entendaient obéir aux ordres de leur chef et tout en les faisant plaisir pour une gratification commune.

Dans la peinture, on retrouve le genre portrait. Une tradition picturale qui remonte à la colonie de Saint-Domingue où les Blancs se faisaient portraiturer pour exhiber leurs richesses. C’est une peinture héroïque dans laquelle le chef de l’État se fait exalter. Notons que « la première période de l’art haïtien a hérité de l’esthétique des bandes de révoltés de 1791. Une démarche partisane où chaque groupe avait son poète pour attaquer et dénigrer l’autre. Chaque classe avait son parler-tyran. Cette esthétique propagandiste va être développée surtout après la mort de Jean-Jacques Dessalines. Une littérature satirique, pamphlétaire destinée à des fins polémiques entre les deux pouvoirs. C’est une esthétique objective puisqu’elle s’effectuait à la 3e personne », dit Sterlin Ulysse.

En 1830, cette esthétique de parti va prendre fin dans la littérature pour devenir sociale. Toutefois, elle va se perpétuer dans la peinture durant tout le XIXe siècle. Dans la littérature, l’artiste sera le maitre de sa parole. Il fallait entendre jusqu’aux XXe siècle, soit après la fin de l’occupation américaine et même pendant pour faire face à la modernité dans l’art haïtien du seul fait que les subalternes seront désormais représentés avec le mouvement indigéniste haïtien. Tout cela pour vous dire brièvement que l’esthétique haïtienne n’a pas commencé avec l’art naïf ou les primitifs et je me suis appuyé sur des lectures de Michel Philippe Lerebours, Sterlin Ulysse et Carlo A. Célius

L.N. : Quel est votre regard critique sur l’art contemporain haïtien ?

O.A.D. : Hérité de la tradition philosophique de Jacques Poulain, dans la dynamique de l’anthropologie de la parole, j’appréhende l’art sous l’aspect de dialogue. Quand le dialogue n’existe pas dans la société, l’artiste est capable de le montrer dans sa création.

Autrement dit, il donne naissance à l’art ou encore produit des œuvres d’art comme forme langagière qui favorise le dialogue favorablement entre les humains. C’est-à-dire quand l’homme ne cherche pas le consensus dans l’échange avec autrui, il devient artiste et produire des artéfacts pour jouir le bonheur consensuel et rend possible l’appréhension de son monde cognitif et affectif. Il entend que son allocutaire ou son récepteur puisse jouir son œuvre de façon gratifiante comme il anticipe cette satisfaction commune qui lui rappelle la voix de la mère dans le babille. C’est ainsi, puisque le vivant humain a engendré son psychisme et ses institutions sous le modèle de la communication, l’ensemble des créations de l’art contemporain haïtien, extirpées dans le réel par les artistes, leurs beautés artistiques ne sont pas gratuites, elles rendent compte de la dégénérescence du dialogue dans la société.

Autrement dit, comme l’homme politique pragmatiste qui fait abstraction de la vérité pour jouir l’autre comme il entend se jouir en mettant toute sorte de mécanismes sur pied pour arriver à ses fins, les artistes contemporains haïtiens expérimentent tous les matériaux possibles, même ceux qui n’étaient pas conventionnellement admis dans le champ de l’art. Cette prosopopée mimétique traduit la mise en commun tronqué des choses à l’instar de l’institution politique pragmatiste qui tente de réduire les humains en une seule communauté, sans contraintes, comme s’il existerait de l’harmonie entre les groupes et lui-même pour mystifier la réalité des choses dans un prisme d’unité psychique. Avec l’art contemporain, tout est sujet de profanation, tout est expérience artistique. Tout est expérimentation pour une démarche consensuelle. Par leur puissance critique dialogique, les œuvres des artistes contemporains, spécialement ceux des Atis rezistans, sont des cris de révolte contre l’écart du dialogue dans la société haïtienne.

Le National : Avez-vous un dernier mot ?

Orso Antonio Dorélus: L’art n’est pas mort, car il y a encore des artistes qui s’y expérimentent…
Propos recueillis par :

Lesly Succès



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