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« Ceci n’est pas un conte », un espace dialogique et de révolution esthétique

« Ceci n’est pas un conte », un espace dialogique et de révolution esthétique



Le dialogue favorise la pensée chez l’homme. C’est ce que Denis Diderot expérimente à travers son conte « Ceci n’est pas un conte » écrit en 1772, comme dans toutes ses autres œuvres d’ailleurs. Dépouillé de la manière traditionnelle qu’on écrivait les contes dans lesquels l’auditeur était passif comme dans certaines représentations théâtrales (Jacques Rancière, 2008: 8-9) ou cinématographiques, Diderot tend à établir un échange avec ce dernier tout au long de la progression du récit comme dans la vraie vie. Cette proposition de grille d'analyse peut-êtremobilisée aussi pour apprécier les lodyans de Maurice Sixto.


L’apport de Diderot au conte ou sa révolution (esthétique)

Denis Diderot s’identifie au conte historique. Celui-ci qui est construit suivant un cadre réaliste, vraisemblable, conforme à la vérité. Dans « Ceci n’est pas un conte », il fait rupture à l’écriture traditionnelle du conte pour échanger avec son auditeur. Le narrateur semble être incarné par l’auteur, lequel s’adresse à un personnage qu’il charge de jouer le rôle du lecteur (Dominique Lanni, 2009: 18). Puisqu’il insère un auditeur actif dans son conte, de manière ironique, il le qualifie de mauvais conte. Ce qu’il tient à affirmer tout au début du conte:

« Lorsqu’on fait un conte, c’est à quelqu’un qui l’écoute; et pour peu que le conte dure, il est rare que le conteur ne soit pas interrompu quelquefois par son auditeur. Voilà pourquoi j’ai introduit dans le récit qu’on va lire, et qui n’est pas un conte, ou qui est un mauvais conte (Diderot: 311).»

Denis Diderot propose une autre forme d’écriture du conte qui met en symbiose « l’oraliture » et l’écriture. C’est-à-dire aucune des deux formes de traduction de la pensée n’est privilégiée. En plus, il a voulu retranscrire ce qui s’opère dans la réalité et non forger une technique d’écriture ou littéraire qui ne prend pas en compte ce que l'œuvre entend mimer ou reproduire. Il a voulu être objectif dans ce qu’il veut traduire dans son œuvre pour que celle-ci rende témoignage de la réalité. Son conte diffère celui du conte traditionnel qui ne représente pas le réel dans tous ses détails. Il est l’expression fidèle de la nature. C'est une autre forme esthétique ou de réceptivité qui pousse le lecteur à se poser des questions sur la nature de l'œuvre.

Le dénouement du conte

À travers ce conte, il invite le récepteur à donner son avis sur la question de l’homme et la femme sont deux bêtes très-malfaisants: « et vous concluez de là ?»(Diderot:312). Pour s’illustrer, en premier lieu, Diderot met en scène l’histoire d’une femme mauvaise dont Mme Reymer, cupide qui n'est jamais satisfaite des sacrifices de son mari, M. Tanié; un homme bon. En deuxième lieu, un homme très-méchant M. Gardeil, ingrat envers sa conjointe malade, Mlle de la Chaux, une femme très-bonne.

L’insertion de l’auditeur permet à Diderot d’expérimenter le dialogue afin de donner assise à la conception réaliste du conte. Moyennant, faudra-t-il préciser aussi quelques interventions de l’interlocuteur n’apportent rien sur le plan informatif. Elles ont pour fonction de donner au lecteur l’impression qu’il s’agit d’une conversation réelle:

« Si l’histoire est courte, les préliminaires sont longs… Cela était fort beau, mais cela ne pouvait durer...Ce qu’elle aurait fait quinze jours, un mois plus tard, (Diderot: 313).»

Cependant la présence active du récepteur permet à Diderot d’être sûr être écouté puisque à chaque énonciation, son récepteur entend lui arrêter avec des questionnements ou des affirmations pour faire progresser l’histoire.

Le réalisme de Diderot

L’histoire du conte est vraisemblable. Il s'inspire du réel pour construire son œuvre. Dans le conte, il est à la fois narrateur omniprésent et super-narrateur. Aucun détail ne l’échappe pour pouvoir s'identifier dans la conception de l’esthétique du tableau. C’est-à-dire, il est à la fois narrateur et ce personnage qui assiste à toutes les scènes et qui est capable de rendre compte les moindres attitudes et les émotions des personnages du récit:

« Il était à genoux au bord de son lit, la bouche collée sur sa main et le visage caché dans les couvertures, qui, en étouffant son murmure, ne le rendaient que plus triste et plus effrayant. La porte de la chambre s’ouvrit; il releva brusquement la tête; il vit le postillon qui venait lui annoncer que les chevaux étaient à la chaise. Il fit un cri et recacha son visage sous les couvertures. Après un moment de silence, il se leva ; il dit à son amie : « Embrassez-moi, madame; embrasse-moi encore une fois, car tu ne me verras plus (Diderot: 318).»

Denis Diderot situe son conte avec des éléments spatio-temporels ou géographiques, comme une histoire réelle et avec des personnages de son époque ou encore des référencialités. Exemple: la colonie de Saint-Domingue et le Canada, la rue Sainte Marguerite, Nancy, Mme de Pompidou, etc. Diderot semble-t-il vécu avec les personnages du conte suivant la façon dont il décrit respectivement, Madame Reymer et Monsieur Tanié:

« Une Alsacienne belle, mais belle à faire accourir les vieillards et à arrêter tout court les jeunes gens » et Tanié, « un nouveau débarqué de Nancy », « pauvre », qui « en devint éperdument amoureux. » Gardeil, « Un petit homme bourru, taciturne et caustique ; le visage sec, le teint basané ; en tout, une figure mince et chétive ; laid, si un homme peut l’être avec la physionomie de l’esprit » et Mme de la Chaux, « …ses grands yeux noirs, brillants et doux, et que le son de sa voix touchante retentisse dans mon oreille et trouble mon cœur. Créature charmante! créature unique! tu n’es plus ! Il y a près de vingt ans que tu n’es plus ; et mon cœur se serre encore à ton souvenir. (Ceci n'est pas un conte)»

La dimension téléologique du conte

Le conte met en scène le statut de l’individu dans un couple et dégage une finalité pratique afin d'inviter l’auditeur à faire une introspection. En bon fataliste, Diderot fait de la mort le catalyseur pour influencer cette prise de conscience qu’il cherche chez son allocutaire. Cette histoire tragique (ou ce drame conjugal), terminée avec la mort de Mme de la Chaux et M. Tanié, n’est pas gratuite mais cela contribue à déclencher l’affect de sympathisassions et même d’empathie chez son allocutaire.

Par la proposition démonstrative, il entend véhiculer sa démarche de vérité. C’est-à-dire, la vérité n’existe que par l’acte performatif. À chaque thèse il construit une histoire pour l’illustrer. C’est ce qu’il opère à travers l’exemple de mauvais homme, M. Gardeil et tout comme pour l’exemple de mauvaise femme; Mme Reymer. Autrement dit chez Diderot, la parole a pour essence de faire voir (Jacques Rancière, 2001: 21). Il ne suffit pas seulement de l’énoncer, il faut pouvoir la démontrer avec des exemples à l’appui. Même après démonstration, d’autres questionnements peuvent surgir. Ce qu'il critique dans cet extrait bien avant de commencer son conte. Cette démarche qui consiste à se projeter dans les choses dans une visée solipsiste qui nie toute neutralité.

« C’est que bon gré, mal gré qu’on en ait, on se prête au ton donné ; qu’en entrant dans une société, d’usage, on arrange à la porte d’un appartement jusqu’à sa physionomie sur celles qu’on voit ; qu’on contrefait le plaisant, quand on est triste ; le triste, quand on serait tenté d’être plaisant ; qu’on ne veut être étranger à quoi que ce soit ; que le littérateur politique ; que le politique métaphysique ; que le métaphysicien moralise ; que le moraliste parle finance ; le financier, belles-lettres ou géométrie ; que, plutôt que d’écouter ou se taire, chacun bavarde de ce qu’il ignore, et que tous s’ennuient par sotte vanité ou par politesse (Diderot: 312.»

C’est le doute épistémologique chez lui qui n’a rien à voir avec la paranoïaque. Ceci dit, pour Diderot aucune vérité n’est universelle. Tout peut être nuancé sans pour autant tomber dans une sorte de relativisme abusif. Il en perpétuelle de remise en cause ou de questionner les fondements des affirmations. D’ailleurs son ouvrage « La lettre sur les aveugles » en illustre, celui-ci qui est une critique faite à l’endroit de René Descartes sur l’acquisition de la connaissance. Bref ! De même qu’il existe de mauvaise femme, il existe aussi de mauvais homme. Tout comme il existe de bonne femme et de bon homme:

« Et puis, s’il y a des femmes très méchantes et des hommes très bons, il y a aussi des femmes très bonnes et des hommes très méchants, (Diderot: 319).»

La dimension pragmatique de son conte, par sa présence physique, il entend réaliser ses actes de parole dans le dénouement de l’histoire: « Ce que je vais montrer», (Diderot: 319). Il fait ce qu’il a dit. Et celle esthétique permet de vivre une histoire vraie, inspirée du réel pour favoriser des effets de changements de type comportementaux et psychologiques ou encore éthique. Car tant que l'histoire a l'apparence du réel, elle agit mieux sur le psychisme du récepteur. Diderot invite son auditeur à la réflexion, à une méditation morale pendant qu’il évite lui-même de répondre ou de conclure:

« On me demandera si je n’ai jamais ni trahi, ni trompé, ni délaissé aucune femme sans sujet. Si je voulais répondre à ces questions, ma réponse ne demeurerait pas sans réplique, et ce serait une dispute à ne finir qu’au jugement dernier. Mais mettez la main sur la conscience, et dites-moi, vous, monsieur l’apologiste des trompeurs et des infidèles, si vous prendriez le docteur de Toulouse pour votre ami ?… Vous hésitez ? Tout est dit ; et sur ce, je prie Dieu de tenir en sa sainte garde toute femme à qui il vous prendra fantaisie d’adresser votre hommage, (Diderot: 332.»

La leçon morale est ambivalente chez lui puisque son œuvre est toujours pendante ou inachevable. Elle n’est pas aisée à déterminer tant elle est ambiguë pour ainsi dire suivant sa conception les doutes et les interrogations doivent primer sur les idées reçues et les certitudes (Lanni, 2009:19). En d'autres termes, malheureusement, ce conte qui a commencé avec cet argument : « Il faut avouer qu’il y a des hommes bien bons et des femmes bien méchantes (Diderot:314)», auquel le lecteur devrait s’attendre à une affirmation ou confirmation n’est pas le cas. Conscient peut-être que l'homme ne peut pas penser une proposition sans la pensée vraie, Diderot laisse la conscience de son auditeur lui parle.

Quid la vérité esthétique et historique des contes

Il est vrai que Diderot agit de manière performative lorsqu’il entend non seulement insérer l’auditeur dans le conte et de construire une intrigue inspirée de cette affirmation: « il faut avouer qu’il y a des hommes bien bons et des femmes bien méchantes.», cependant, on est loin de savoir si les personnages avaient effectivement existé et si Diderot avait vécu l’histoire qu’il raconte.

En somme, Denis Diderot utilise la fiction littéraire pour penser dans un cadre représentatif du réel. Avec « Ceci n’est pas un conte », il construit une histoire à deux facettes, ayant une finalité morale, pour illustrer une thèse et montrer son opérationnalisation dans le réel. C’est-à-dire, il extirpe la matière de son œuvre dans le réel pour accoucher sa dimension esthétique et pragmatique. Comme tous les autres contes philosophiques de l’auteur, ce dernier consiste à faire réfléchir. L’insertion du récepteur évoque le rôle d’un lecteur actif pour une proposition de partage. Son esthétique du tableau permet de saisir sa capacité à rendre compte de tous les détails pour mieux traduire son réalisme. Si Diderot s’identifie à travers également une esthétique inachevable, c’est pour favoriser la réflexion chez son récepteur tout en respectant sa liberté de pensée, son droit de valider ou ne pas valider sa pensée.

Orso Antonio DORELUS
Esthéticien




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