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Promouvoir le créole haïtien ou nager à contre-courant ?



Depuis plusieurs décennies, des revendications sur l’utilisation du créole haïtien fusent de partout et dans toutes les directions. Des petits groupes et associations privées aux institutions publiques, le combat pour la libération de la pensée et de la culture créole haïtienne à travers la langue est mené sur des fronts différents et à partir de stratégies diverses. Il n’en est pas moins de la résistance irrationnelle et délibérée à l’adoption du créole dans certaines sphères vitales pour la pleine émancipation du peuple haïtien et son affranchissement de la pensée unique - pensée émanant de la mondialisation et du néocolonialisme


L’Académie du créole haïtien, depuis sa création en 2014, ne cesse de convier, d’encourager et d’exhorter les institutions publiques et privées à embrasser la cause de la langue créole. Elle préconise avec ardeur la mise en valeur de cette langue à travers des publications, des manifestations académiques, des ateliers de réflexion, des formations, etc. – ce qui est de l’ordre de sa mission [prévue par l’article 213 de la Constitution de 1987]. Malgré un budget serré de trente-cinq millions trente et un mille deux cents (35,031,200) gourdes sans aucun fonds particulier alloué à la recherche scientifique ; malgré les conditions sociopolitiques instables dans lesquelles elle évolue, l’académie continue d’être ce symbole légitime qui renvoie à la lutte pour la préservation et le développement de la langue créole.

Par ailleurs, on ne peut manquer d’être impressionné par le travail de la Faculté de linguistique appliquée sur la représentation et l’image du créole haïtien. Cette institution presque cinquantenaire reste l’un des flambeaux qui ont éclairé et qui éclairent encore aujourd’hui la lanterne des citoyens haïtiens en leur apportant l’outillage scientifique nécessaire à l’analyse linguistique et à la compréhension du rôle de la langue dans une société. Elle a largement contribué à attirer l’attention des autorités publiques et politiques sur la nécessité de faire du créole ce qu’il se doit d’être : la langue de l’éducation, la langue du droit et de la justice, la langue de la vulgarisation des savoirs et de l’expression artistique. Un idéal plutôt légitime puisque selon l’article cinq (5) de la constitution de 1987, tous les Haïtiens sont unis par une langue commune : le créole, qui est l’une des deux langues officielles du pays. Les statistiques sur la question sont parlantes : 98 % des Haïtiens sont unilingues créolophones (ulaval.ca). De surcroît, c’est rendre justice à la science et aux savoirs que de permettre aux Haïtiens d’apprendre dès leurs premiers âges jusqu’à l’université dans leur langue maternelle. Ils apprennent mieux et plus vite (Searle 1987).

Il faut reconnaitre à ces institutions, sans oublier, bien sûr, certains médias traditionnels et les réseaux sociaux, le mérite d’avoir œuvré à briser les barrières linguistiques que l’école dresse autour des apprenants. Toutefois, sans prétention aucune, il serait tout aussi judicieux que ces acteurs considèrent la problématique de la langue et de la culture créole dans sa dimension politicienne et qu’ils se penchent de façon radicale sur la question de la promotion du créole haïtien qui est au cœur des luttes pour la libération de la langue créole, mais dont le concept reste poreux à certains égards. À cet effet, il conviendrait de soulever des questions qui permettent de dissiper ce flou entourant le concept et qui du même pas relancent la problématique de la promotion du créole en Haïti : En quoi cette promotion consiste-t-elle, concrètement ? Quels sont les facteurs clés qui entravent le développement de la langue et de la culture créole en Haïti ? Quelles solutions aux problèmes de résistance à l’adoption et au développement d’une pensée créole et d’une culture créole haïtiennes qui s’exprime à travers la langue créole, la langue de la majorité en Haïti ? Une tentative de réponse à la deuxième question peut permettre d’esquisser une réponse aux deux autres tout en laissant le débat ouvert à d’autres perspectives et propositions.

Dans son ouvrage intitulé « Yon sèl lang ofisyèl », l’académicien Gérard-Marie Tardieu fournit des données importantes sur les principaux freins au développement de la langue créole. L’auteur présente un rapport statistique qui en dit long sur les dimensions du problème. Il remonte à la source même du conflit et montre que la lutte pour la libération de la langue est une nage à contre-courant.

Le créole, selon lui, est à la fois prisonnier et victime d’une tradition séculaire, obsolète et réfractaire à tout changement. Cet état de fait relève du fait que depuis l’indépendance d’Haïti, le 1er Janvier 1804, les documents utilisés dans l’administration publique et dans l’administration privée sont généralement rédigés en français. La majorité de ces documents n’a jamais été traduite.

Le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, du point de vue de l’académicien, demeure l’un des principaux responsables de la situation linguistique du moins chaotique qui empêche une émancipation intellectuelle importante sur le territoire haïtien. Selon son rapport, « Ministè a bay sèlman 12% liv kreyòl, nan sibvansyon ak dotasyon swa +/-200.000 liv kreyòl kont +/-1.800.000 liv franse. Kantite liv kreyòl ministè a prevwa enferyè ak kantite li prevwa pou liv franse yo: 76% franse, 13% angle ak espanyòl, 11% kreyòl ».

Il dénonce le Pouvoir législatif qui ne vote les lois qu’en français ainsi que le ministère de la Culure et de la Communication qui, d’après lui, s‘investit trop peu dans le projet d’émancipation de la langue créole. Il blâme les institutions publiques qui encouragent les gens à utiliser d’autres langues au détriment du créole et condamne sévèrement certaines écoles où les élèves sont contraints de parler et d’écrire en français sous peine de sanction et/ou d’humiliation.

Tout compte fait, il revient à dire que l’État – qui est loin d’être le « peuple » – au lieu d’être le phare dans la lutte pour la préservation et le développement de la langue nationale, est le principal instigateur de la résistance au développement de celle-ci ; ce qui est inhérent à la pérennisation de la culture et à la souveraineté du peuple haïtien. Il faut par conséquent de la volonté et une détermination inébranlable du côté de ceux qui promeuvent le créole pour que celui-ci puisse jouer entièrement son rôle en tant que langue officielle dans le développement du pays. La solution est loin d’être simple, mais les acteurs se doivent de poser des actions concrètes pour renverser les perspectives et contenir cette concurrence anormale et systémique entre le français et le créole. Toutefois, il faut souligner qu’une langue, peu importe son statut, bénéficie ou pâtit de l’image du pays où elle est parlée, du rôle de ce pays sur l’échiquier mondial et de son rayonnement culturel. L’essor ou la désintégration du créole est de fait tributaire du niveau de « développement » d’Haïti en termes d’infrastructure et de son poids sur la scène internationale. Tout développement de cette langue passe inéluctablement par un projet « global » de société basé sur un système de valeurs et motivé par une idéologie progressiste, souverainiste éclairée. Pour monter au mât suiffé, il faut avoir les braies propres.

Jocelyn OTILIEN
Linguiste




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