S'identifier Contact Avis
 
24° C
  à Port-au-Prince
Radio Pacific 101.5 fm - En direct
Le Journal Dernière heure Actualité Édito Tribune Société Économie Culture Diaspora Sport rpacific101.5 FM  
× Immobilier Appartements Maisons Locaux commercial Locaux pour Bureau Terrains Véhicules Voitures Camions Tout Terrains Minibus Motos Divers Animaux Articles ménagers Ordinateurs et pièces Équipement électronique Équipement industriel Équipement lourd Diverses études Légal Bijoux et montres Smartphone et tablettes Vêtements Jeux video


À quoi se réfère-t-on quand on parle d’ « intellectuel » en Haïti ?



Ainsi que l’annonce la quatrième de couverture, cet ouvrage est une adaptation de la thèse de doctorat en histoire contemporaine soutenue par l’auteur en 2014 à la prestigieuse École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) à Paris. La thèse est intitulée « Genèse d’une « idée avantageuse d’Haïti » : socio-histoire de l’engagement des intellectuels haïtiens (1801-1860) » et cette légère modification du titre provoque une importante différence que nous examinerons plus loin. Le docteur Délide Joseph est lauréat du Prix de thèse Maryse Condé 2014 du Comité national pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage (CNMHE), France, et son livre a obtenu le Prix d’Histoire 2015 de la savante Société haïtienne d’Histoire, de Géographie et de Géologie (SHHGG) en partenariat avec la Fondation Roger Gaillard. Il est aisé de comprendre que les textes académiques doivent se soumettre à certaines exigences normatives qui peuvent alourdir une publication destinée à un public plus large et que cela a pu porter le docteur Délide Joseph à effectuer quelques changements à sa thèse doctorale.

Délide Joseph a donc remplacé le titre originel de sa thèse « Genèse d’une « idée avantageuse d’Haïti » par un nouveau titre, celui du livre devenu « L’État haïtien et ses intellectuels ». Mais avec cette modification surgit un nouveau problème. Il s’agit de faire la lumière autour du terme « intellectuel », terme particulièrement chargé dans le contexte haïtien. Dans la tradition française (et occidentale, en général), le terme « intellectuel » utilisé en tant que substantif est relativement récent. Sa genèse s’inscrit dans le développement de la célèbre « Affaire Dreyfus », en France, vers la fin des années 1890. Rappelons brièvement quelques fondamentaux au sujet de l’affaire Dreyfus.[1] Alfred Dreyfus était un officier d’artillerie français d’origine alsacienne et juive, accusé de trahison et d’intelligences avec une puissance étrangère (l’Allemagne), jugé coupable par le Conseil de Guerre et condamné en 1894 à purger une peine de prison à perpétuité en Guyane française pour avoir communiqué des secrets militaires à l’ambassade d’Allemagne à Paris. Cet événement donna lieu à un procès retentissant à la suite duquel un groupe de pétitionnaires, parmi lesquels les écrivains français Émile Zola, Anatole France, Marcel Proust prirent la défense du capitaine Dreyfus et demandèrent la révision du procès. Zola s’investit alors complètement dans son combat pour Dreyfus, dénonça la presse largement antidreyfusarde et engagea un combat passionné contre l’injustice, l’intolérance et l’iniquité de la condamnation du capitaine Dreyfus.

C’est à cette occasion qu’il rédigea son célèbre texte « J’accuse » qui est en quelque sorte l’acte fondateur de la naissance des intellectuels. L’article d’Émile Zola intitulé « J’accuse » est publié le 13 janvier 1898 en première page du quotidien parisien L’Aurore sous la forme d’une lettre ouverte au Président français de l’époque, Félix Faure. Le mot « intellectuel » en tant que substantif apparait pour la première fois sous la plume de Georges Clémenceau, rédacteur en chef du journal L’Aurore, le 23 janvier 1898. Le lendemain de la parution de l’article de Zola (14 janvier 1898), un appel intitulé « Manifeste des intellectuels » qui constituait une vigoureuse prise de position en faveur du capitaine Dreyfus et de la révision de son procès, est signé par de nombreux écrivains et universitaires parmi lesquels Anatole France, Gustave Lanson et Marcel Proust. Georges Clémenceau les salue dans l’Aurore du 23 janvier : « N’est-ce pas un signe, tous ces intellectuels, venus de tous les coins de l’horizon, qui se groupent sur une idée et s’y tiennent inébranlables ?(…) J’y voudrais voir l’origine d’un mouvement d’opinion au-dessus de tous les intérêts divers, et c’est dans cette pacifique révolte de l’esprit français que je mettrais à l’heure où tout nous manque mes espérances d’avenir. »[2]Le mot « intellectuel » sera ensuite utilisé avec une valeur péjorative par les antidreyfusards, comme l’écrivain Maurice Barrès critiquant « ces aristocrates de la pensée » qui « tiennent à affirmer qu’ils ne pensent pas comme la vile foule » (Le Journal du 1er fév. 1898)

Au cours du XXe siècle, l’intellectuel désigne « un homme d’esprit engagé d’une manière ou d’une autre dans le débat civique » (Jacques Julliard, Michel Winock (direction) : Dictionnaire des intellectuels français, Paris, Seuil, 1996). L’intellectuel apparait alors comme porteur d’une vérité critique à l’égard d’une situation ou d’une idéologie. (La Croix).
Cette brève histoire du terme « intellectuel » sert à rappeler le contexte dans lequel le mot a pris naissance en France et le mythe, le rôle qui lui est longtemps resté attaché. Le rôle de l’intellectuel est« de lutter contre les formes de pouvoir là où il en est à la fois l’objet et l’instrument, dans l’ordre du savoir, de la vérité, de la conscience, du discours. Longtemps, par conscience et avec éloquence, l’intellectuel a été celui qui disait que le roi est nu. Anti-Machiavels, les « intellectuels » ont usé de leur autorité (est-elle morale, est-elle autre ?), de leur position de savoir et de leur rapport à la vérité pour refuser d’être les conseillers du Prince. » (Nioche-Sibony 2013 :135).

L’usage du terme « intellectuel » chez le professeur Délide Joseph suit un chemin tout à fait différent. En effet, l’ouvrage du professeur se propose d’analyser la construction de l’État d’Haïti sous un angle juridique que l’auteur fait remonter à la décision de Toussaint Louverture, général en chef de la colonie de Saint-Domingue, et de préparer une Constitution pour la colonie de Saint-Domingue. Promulguée le 3 juillet 1801, cette Constitution pose les fondations du nouvel État haïtien qui commencerait ainsi en 1801 et pas en 1804. Pour Délide Joseph, « la Constitution de 1801 légitime et entérine un modèle social haïtien qui répond entre autres aux exigences communément admises de la « politique de civilisation ». (p.17). Les « bâtisseurs » de cette Constitution de 1801 représentent ceux que Joseph appelle les « intellectuels » haïtiens.Ce sont, d’après Joseph, « des civils dont les fonctions s’associent de manière spécifique au pouvoir politico-militaire. Dans un monde de chefs et de généraux, qui tirent de leur clientèle et de leur soldatesque les moyens de leur ambition, les intellectuels ont d’abord pour rôle de dire le droit, fonction paradoxale, mais essentielle dans un monde où règne la violence politique. (p.18).

Nous sommes loin alors de la sémantique du substantif « intellectuel » qui, à l’époque (1801-1860) n’était pas encore entré dans le vocabulaire politique français, comme nous venons de le voir, ---même si l’adjectif « intellectuel » était déjà présent depuis un certain temps. Quand il y est entré, à partir de 1898, il a constamment fait référence à un homme de savoir ou d’étude qui prend des risques, qui s’attaque aux pouvoirs, qui se constitue même en contre-pouvoir, mettant en cause les autorités supérieures. Alors que dans l’optique de Délide Joseph, dans le cas de l’intellectuel haïtien, « il s’agit de légitimer le pouvoir, toujours acquis ou conservé par la force, en rédigeant des lois et des constitutions. » (p.18).

L’ouvrage de Délide Joseph est divisé en deux parties. La première, intitulée Vie et mort des intellectuels haïtiens (1801-1860) est constituée de quatre chapitres ; la deuxième intitulée Projet d’État des intellectuels haïtiens de 1801 à 1860 en comprend trois.

Sociogenèse des intellectuels haïtiens au XIXe siècle

Le premier chapitre dresse une sociogenèse des intellectuels haïtiens. Joseph montre que les intellectuels haïtiens qui ont participé à la construction de l’état louverturien appartiennent aux nouvelles élites politiques et économiques et représentent une minorité sociale dans laquelle figurent très peu de Noirs. L’État construit par la Constitution de 1801 sous l’impulsion du gouverneur général Toussaint Louverture est dominé par la présence des « hommes instruits », ceux qui ont accès au savoir, « c’est-à-dire ceux qui proviennent de la catégorie sociale des anciens propriétaires où les Noirs sont très peu représentés. » (p.31). Les intellectuels haïtiens qui ont évolué dans le corps social haïtien entre 1801 et 1860 représentent, d’après le professeur Délide Joseph, une minorité sociale privilégiée « qui se distingue nettement de la société haïtienne dans son ensemble et qui se rapproche d’autres catégories sociales que sont les élites politiques et économiques de la société. » (p.33). Le corpus réuni par Joseph comprend un ensemble de 140 acteurs (138 hommes et 2 femmes) qui s’organisent, explique le professeur, en sociétés : les sociétés philanthropiques, les cercles mondains. Ce sont également des rédacteurs dans les périodiques haïtiens.

Le milieu dans lequel évoluent ces « hommes instruits », ces « intellectuels » est marqué par la domination : une domination masculine (très peu de femmes), laïque (l’article 6 de la Constitution de 1801 érige la religion catholique en unique et seule religion d’État), géographique (Port-au-Prince, la capitale, règne sur ce « petit monde de l’esprit », « contrairement à l’idée défendue par certains chercheurs et géographes sur la faible représentativité de la capitale avant l’Occupation américaine d’Haïti de 1915. » (p.44). Le chapitre se termine avec une présentation des « étrangers » au sein du champ intellectuel haïtien. Il y a parmi eux des « blancs » (Joseph en relève 33), mais aussi des « noirs » (Joseph en relève 6), comme Étienne Mentor, né à la Martinique et Félix Darfour, originaire du Soudan occidental. Joseph souligne le bon accueil réservé aux intellectuels étrangers. Pour lui, le champ intellectuel haïtien est un milieu « dont le recrutement se révèle relativement ouvert aux étrangers, mais assez peu ouvert aux classes sociales moyennes urbaines, et hermétiquement fermé aux classes défavorisées urbaines et rurales. » (p.66).

Pouvoir et savoir chez les intellectuels haïtiens au XIXe siècle

Le chapitre 2 étudie le « Parcours de formation et rapport social entre pouvoir et savoir chez les intellectuels haïtiens ». C’est un chapitre clé pour comprendre l’essentiel de l’argumentation du professeur Délide Joseph et la place des « intellectuels » dans la société haïtienne. Au départ, il y a le projet de Toussaint Louverture qui vise « à former un corps d’administrateurs compétents et patriotes pour la relance de l’économie et de la société saint-dominguoise. L’Institution nationale des colonies, établissement scolaire fondé en 1797, va être, dès lors, ce lieu de formation des futures élites sociales et culturelles de la société. » (p.70). L’objectif de l’État louverturien était de doter la société saint-dominguoise d’une légitimité scientifique (« civilisation-régénération-progrès ») et technique, ensuite de réorganiser la société sur la base du savoir. À l’Institution nationale des colonies, le contenu pédagogique favorisait d’abord l’éducation morale puis les leçons de mathématiques, de chimie et de physique expérimentale, d’écriture, de langues anciennes, de langues vivantes, d’architecture et fortifications. Pour le professeur Joseph, « les élites coloniales retrouvent dans cette institution l’outil indispensable à la reproduction sociale et culturelle qui faisait jusqu’à présent défaut à la colonie de Saint-Domingue régénérée. » Cependant, à l’avènement du Consulat, l’établissement est alors fermé et les élèves envoyés dans des fermes agricoles ou enrôlés comme « enfants-soldats » dans les régiments.

Entre les années 1790 et le début des années 1800, il se constitue une nouvelle couche sociale dont les membres, ayant fait carrière dans l’institution militaire, ayant acquis des biens vacants et des titres nouveaux durant la période révolutionnaire, « se considèrent comme les égaux des grandes familles de planteurs de Saint-Domingue et adoptent le même comportement social qui consiste à envoyer leurs enfants s’éduquer en métropole, …reproduisant ainsi la même stratégie qui consiste à envoyer leurs enfants en France au lieu de développer un système scolaire autonome et performant en Haïti. » (p.75). Les premiers intellectuels haïtiens font de leur séjour d’études à Paris un passage obligé qui leur permettra d’étudier au foyer de la civilisation. Joseph explique que « ce voyage de formation est largement pensé et mûri, il se prépare longtemps à l’avance, d’autant plus que dans certaines familles, il s’effectue de père en fils et relève d’une tradition sociale. » (p.80).

Le séjour d’études en Europe, en France en particulier, des jeunes Haïtiens représente un moment fondamental dans leur existence. Joseph explique que « dans la mesure où ils sont supposés s’être « civilisés » grâce au contact européen, ces jeunes lettrés, une fois de retour, sont à même de « civiliser » un État haïtien hébergeant encore une masse perçue comme barbare dans son rapport à l’Europe. » (p.92). Ils s’impliquent passionnément dans les affaires qui passionnent ou bousculent la France. Joseph souligne qu’ils défendent pleinement la politique d’expansion coloniale de la France en Afrique et critiquent les États-Unis qui ne possèdent pas une culture aussi aboutie et enrichie que celle retrouvée en France (p.92). Délide Joseph pose ainsi une question fondamentale, essentielle : « Comment ces intellectuels vont-ils concilier le modèle universel tiré de leur formation occidentale avec les spécificités locales qu’ils découvrent dans la société haïtienne ? Quel modèle social sortira de cette confrontation, à l’évidence, dichotomique et incompatible ? » (p.92).

La question linguistique s’est inscrite au cœur de la perspective de refondation sociale et intellectuelle d’Haïti telle que l’ont conçue les « lettrés » de l’époque. Cependant, le professeur Joseph s’attache à dépasser « la francophilie, voire la francolâtrie de l’élite haïtienne » (p.111) au cours de la première moitié du XIXe siècle, pour souligner chez ces intellectuels « une stratégie de positionnement et l’utilisation d’une langue considérée à l’époque comme outil indispensable d’accès à la civilisation et au progrès. L’utilisation de cette langue s’inscrit d’ailleurs de manière constante dans le projet d’élaborer une « image avantageuse d’Haïti » (p.112). Il va sans dire alors que pour ces intellectuels haïtiens, le créole était destiné à être rejeté. Délide Joseph écrit que pour ces intellectuels haïtiens, le créole « ne jouit pas de cette prestigieuse dénomination de langue, et est confiné dans un statut de dialecte grossier et incapable de les accompagner dans cette noble mission de « régénération des Noirs » puisqu’il est une « corruption du français » », affirme d’ailleurs William George Smith » (p.113).

Projet social des intellectuels haïtiens et son implémentation

Les chapitres 3 et 4 développent le projet social des intellectuels haïtiens et les modalités de son implémentation dans la société haïtienne. Pendant toute la première moitié du XIXe siècle, les « intellectuels haïtiens » n’ont cessé de mettre en avant les notions de « civilisation », de « progrès », de « travail » et de « régénération de l’homme noir » dans la construction de l’État haïtien. Après un bref exposé du concept de « civilisation » dans l’histoire des idées en Occident, Délide Joseph montre comment les lettrés haïtiens vont s’emparer de ce concept pour l’appliquer à la nation haïtienne. L’Europe symbolise le point d’aboutissement de la civilisation et Haïti, selon les lettrés haïtiens, est destinée à rejoindre le « concert des nations civilisées ». Joseph affirme que « Chez les intellectuels haïtiens, « civilisation » a une connotation méliorative ; compris comme mouvement ou comme idéal, le terme est associé aux idées de progrès, de perfectionnement et, comme état social, il draine souvent avec lui des jugements de valeur et évoque ce qu’il y a de bien dans la société haïtienne, ou du moins condamne ce qu’il y a de mauvais. » (p.123).

Dans l’esprit des défenseurs de l’idéologie dominante de l’époque, la religion catholique symbolise l’un des liens les plus solides qui doivent rattacher la nation haïtienne à la « civilisation ». Joseph cite l’historien Beaubrun Ardouin : « La civilisation, à laquelle Haïti doit aspirer, se rattache à celle des nations chrétiennes. »[3] Le catholicisme est alors constitutif de l’identité des intellectuels haïtiens et il rattache, à ce titre, l’État au « monde moderne » dont l’Europe est le berceau et auquel le jeune État aspire à se comparer (p.126). Pour Joseph, « dans une société haïtienne de la première moitié du XIXe siècle dominée par une masse rurale ayant des pratiques religieuses héritées de l’Afrique (et des valeurs différentes), la religion catholique est une arme de différenciation sociale et de domination politique et symbolique » (p.130).

Il est important cependant de rappeler qu’après l’assassinat de l’empereur Dessalines en 1806, Haïti était divisée entre le royaume du Nord dirigé par Henri Christophe président de 1806 à 1811, puis roi de 1811 à 1820 ; et la république de l’Ouest sous le commandement d’Alexandre Pétion, président de 1807 à 1818, puis de Jean-Pierre Boyer, président de 1818 à 1843. Dans le cadre de cette division politique, Délide Joseph rappelle que « si les lettrés du Royaume du Nord sont restés attachés à l’Angleterre, c’est surtout la France qui aura la faveur des intellectuels de l’Ouest, et, vers 1820, de toute la République d’Haïti. Beaubrun Ardouin voit dans la France l’unique et entière référence qu’Haïti doit emprunter pour atteindre la civilisation. » (p.134).

Les intellectuels haïtiens dans l’emploi public au 19e siècle

Le chapitre 4 constitue en quelque sorte un prolongement du chapitre 3. Le professeur Joseph y montre à partir de données et de graphes la répartition des intellectuels selon les fonctions occupées de 1801 à 1860. En termes de pourcentage, les fonctions les plus nombreuses occupées par ces intellectuels étaient celles de ministre, de secrétaire d'État, de diplomate, de Sénateur, de Député (93%) ; puis venaient celles de Directeur, Employé des Ministères, Magistrat (20%) ; puis il y avait celles de Négociant, Commerçant, Avocat, Journaliste, Notaire (20%). Délide Joseph souligne : « Qu’ils soient médecins, avocats, magistrats, militaires, fonctionnaires, journalistes, traducteurs ou enseignants, les intellectuels pensent leurs activités comme un ensemble cohérent dont le patriotisme, le prestige et la réussite sociale sont les principaux ressorts. » (p.153). Faut-il vraiment accorder un large crédit au patriotisme dont ces intellectuels se paraient ? On pourrait en douter en lisant cette analyse de Joseph selon laquelle « la voie principale d’ascension sociale dans cette société agraire et inégale est la bureaucratie. L’emploi public est la seule perspective d’avenir pour bien des intellectuels haïtiens, ou plutôt celle d’une minorité de la société urbaine, alphabétisée qui trouve là la consécration de son talent. » (p.154-155). L’auteur renforce l’idée que le salut des intellectuels ne saurait être atteint hors de la tutelle de l’État haïtien. Dans l’Ouest, plusieurs lettrés manifestent une dépendance assumée et loyale vis-à-vis du pouvoir et du président Jean-Pierre Boyer. Pour Joseph, il a émergé dès l’avènement de Toussaint Louverture au pouvoir à Saint-Domingue, une figure nouvelle, « celle de l’écrivain intellectuel engagé au service du pouvoir, capable d’user de multiples biais dans l’espace public, politique et littéraire. » (p.148). Joseph cite deux incarnations de ce modèle : Juste Chanlatte et Baron Pompée Valentin de Vastey qui ont servi dans la bureaucratie domestique du roi Henry 1er et de la famille royale. Par contre, dans l’Ouest, nous dit le professeur Délide Joseph, et surtout après la réunification, ces intellectuels cherchent par divers moyens à obtenir une reconnaissance et une considération publiques.

Deuxième partie : Projet d’État des Intellectuels haïtiens de 1801 à 1860

Intitulée « Projet d’État des intellectuels haïtiens entre 1801 et 1860 », cette deuxième partie est répartie en 3 chapitres : 5, 6 et 7. Le chapitre 5 intitulé « Pouvoir et Légitimation des Figures de l’État » examine la politique des premiers gouvernements du nouvel État. Il s’agissait de restructurer la force armée indigène qui a conduit la guerre révolutionnaire, puis de procéder à l’organisation administrative du territoire.Mais, la construction de l’État s’avère difficile. Les intellectuels prennent des décisions fondamentales et essentielles comme l’interdiction de faire usage de vente et d’achat d’êtres humains. L’esclavage est reconnu comme impropre à la société haïtienne et une dépravation de l’être humain. (p.188). Délide Joseph pose les questions suivantes : « Comment offrir une pluralité [de juges ou de magistrats ou de commissaires] quand une seule personne dans une commune sait lire ? Comment peut-il y avoir des liens entre les autorités civiles des départements et de la capitale quand on pense qu’en 1843, il n’y a que 2 routes carrossables en Haïti, l’une reliant Cap-Haïtien à Port-au-Prince, et l’autre la ville des Cayes à la capitale ? Comment créer une institution stable quand l’État ne dispose pas de moyens financiers pour rémunérer ses employés ?

Selon Joseph, « les femmes sont entièrement absentes des postes proposés dans l’administration publique haïtienne.Elles sont également absentes de l’armée bien qu’elles aient activement participé aux guerres de l’Indépendance. Elles sont ainsi écartées de la jouissance des privilèges attribués aux hauts fonctionnaires publics, dont les donations de caféteries, de sucreries, de cacaoyères et de grands domaines proportionnés au grade occupé. » (p. 198).

Une crise éclata en 1843 quand les Libéraux rendent public leur programme politique dans le Manifeste de Praslin. Une ère nouvelle d’agitations et de discorde débute. Conformément au vœu du Manifeste, un gouvernement provisoire est mis en place. Un conseil consultatif composé de 8 membres assiste ce gouvernement. Parmi les conseillers d’État, on retrouve les intellectuels influents ayant participé au mouvement et qui vont occuper la scène politique : David Saint-Preux, Honoré Féry, Hérard Dumesle, Jacques Hypolite, Francklin, Lhérisson, Jean-Paul. Une nouvelle Constitution est élaborée en cette année. Mais, cette Constitution ne tient pas les promesses contenues dans le Manifeste de Praslin. Délide Joseph conclut que « Les nouveaux dirigeants reconduisent donc la politique d’exclusion et de discrimination pratiquée envers les catégories subalternes de la population haïtienne. » Il s’interroge : « Le libéralisme professé et défendu n’est-il pas un plaidoyer pour le maintien des intérêts des propriétaires en général et des classes possédantes en particulier ? »…Cette constitution, à la fois novatrice dans ses propositions et controversée dans ses principes, n’est en fait jamais appliquée. Elle demeure, à l’instar d’autres propositions édictées par les penseurs de l’État haïtien, un rêve. » (p.205).

Les politiques éducatives mises en place par les intellectuels haïtiens

Les chapitres 6 et 7 sont les deux derniers chapitres de la deuxième partie de l’ouvrage. Le chapitre 6 évoque des figures de l’État éducateur chez les intellectuels haïtiens à travers les politiques éducatives conçues et mises en œuvre en Haïti à partir de l’année 1801, jusqu’au mois de mars 1860, date de la signature du Concordat avec le Vatican, aux termes duquel l’État haïtien délègue au clergé catholique concordataire la mission d’instruire la jeunesse haïtienne. Joseph examine l’organisation générale de l’enseignement en Haïti, les obligations de l’instruction publique, le cadre général des niveaux supérieurs, le personnel enseignant, la formation des cadres supérieurs et subalternes. L’enseignement dans les écoles urbaines est essentiellement dispensé en langue française. Joseph précise cependant que « l’usage de la langue créole n’ [est] mentionné dans aucun document consulté pour la période » (p.234).Se fondant sur cette évidence, Joseph pense qu’elle [la langue créole] était formellement interdite dans les classes ou les cours des écoles, hors les écoles rurales et certains établissements du niveau primaire dans les villes. (p.234). L’insistance à magnifier le rôle de la langue française dans la construction de la civilisation d’Haïti disparait peu à peu avec le mouvement libéral de 1843 qui « initie un programme à caractère plus généraliste, qui souhaite inculquer aux enfants une culture générale sur la civilisation européenne ainsi que sur les autres parties du monde. » Selon Joseph, « Les intellectuels libéraux de 1843 écartent l’idée, généralement répandue à l’époque en Europe, de l’incapacité des « peuples noirs » à la civilisation et à être de véritables acteurs de l’Histoire. Les libéraux de 1843 véhiculent une « image avantageuse d’Haïti » à travers l’acte d’enseignement de l’histoire d’Haïti. » (p.235).

Pour le professeur Délide Joseph, l’évaluation de l’enseignement public haïtien durant la période comprise entre 1801 et 1860 reste sans appel : la préoccupation principale des intellectuels et des gouvernants haïtiens était de faire de l’enseignement public « un instrument au service de la « mission civilisatrice » de la tradition occidentale et « la projection à l’extérieur d’une « image avantageuse d’Haïti »…La doctrine véhiculée à travers les déclarations publiques et les enseignements dispensés consiste à conduire les masses haïtiennes à intérioriser l’idée de l’infériorité de leurs traditions et de leurs valeurs culturelles. L’imposition d’une civilisation (celle de l’écrit) autre que la leur (celle de l’oralité) obéit à un canevas bien pensé, à savoir qu’elle doit commencer par une altération méthodique et organisée des valeurs fondamentales sur lesquelles sont bâties les traditions populaires haïtiennes. » (p.244-45).

Le chapitre 7 est consacré à un débat qui a fait fureur chez les intellectuels haïtiens pendant tout le XIXe siècle. Ce débat tourne autour des questions de nationalité, de citoyenneté, de migration et de participation du capital étranger dans l’économie haïtienne. Quand est-on Haïtien ? Qu’est-ce que la conscience nationale ? Qu’est-ce que la conscience raciale ? En quoi consiste le concept de citoyenneté ? Pour Délide Joseph, « Le concept de citoyenneté dans l’espace haïtien est au cœur de la construction de l’État…Quelle différence ces intellectuels établissent-ils entre la notion de citoyenneté et celle de nationalité ? » (p.258). Après avoir rendu compte de l’influence grandissante des commerçants étrangers ou naturalisés haïtiens, Joseph consacre une partie importante de ce chapitre à examiner le cas célèbre de Félix Darfour, un lettré étranger, mais noir. Voici comment le professeur Délide Joseph résume le « cas atypique, singulier et éminemment intéressant de Félix Darfour » :«Véritable accusateur de l’État postcolonial haïtien, il est applaudi, encouragé et soutenu par certains quand il dénonce le monopole des commerçants étrangers et le despotisme présidentiel du gouvernement de Jean-Pierre Boyer, mais quand il remet en cause l’organisation sociale du pays structurée à partir de l’idéologie de couleur et en particulier le « mulâtrisme », il est sifflé, abandonné et trahi par ceux-là mêmes qui autrefois acclamaient ses critiques contre le monopole commercial des étrangers. » (p.274).

Il faut prendre l’usage du substantif « intellectuel » chez le professeur Délide Joseph dans le sens strict de « lettré », d’ « homme instruit », et pas dans le sens qu’il a acquis à l’occasion de sa genèse à partir de l’Affaire Dreyfus, en France, à la fin des années 1890. En effet, en France et à partir de l’affaire Dreyfus, le substantif « intellectuel » évoquait celui qui se battait pour le triomphe de la vérité et de la justice. L’intellectuel représentait les valeurs universelles.Il était investi de la mission de défendre les opprimés partout où le pouvoir s’érigeait en maitre absolu. Le philosophe français Jean-Paul Sartre représentait le type même de l’intellectuel universel, engagé dans une lutte où la liberté et la justice sont menacées. Pendant longtemps, en France, durant la période de l’après-guerre, entre 1945 et les années 1960, Sartre a joué le rôle de l’intellectuel engagé, c’est-à-dire l’intellectuel de gauche, totalement plongé dans les problèmes de son temps, travaillant collectivement avec d’autres intellectuels engagés, comme Aragon, Camus, Simone de Beauvoir… Soulignons toutefois que le substantif « intellectuel » prit d’autres acceptions chez Michel Foucault, Pierre Bourdieu, Antonio Gramsci tout au long du 20e siècle.

L’importance du livre de Délide Joseph est capitale. Ses recherches méticuleuses, pertinentes ont mis en lumière l’élaboration d’un État exclusivement au service des élites haïtiennes et prétendument au service des masses populaires perçues comme étant trop proches de l’Afrique. La recherche sur laquelle est organisé ce livre met en valeur les notions de « civilisation », de « progrès », de « régénération de l’Homme noir ». Les intellectuels haïtiens affichent fièrement leur attachement à la « civilisation avancée » de la France. Longtemps avant la signature du Concordat avec le Vatican, le système d’enseignement en Haïti avait déjà établi les bases de l’attachement total à la civilisation française.

De plus, les structures de la reproduction sociale de l’enfermement des masses populaires et paysannes dans la pauvreté et l’analphabétisme, qui caractérisent la situation haïtienne actuelle, sont déjà bien en place. La sacralisation de la langue française en tant qu’elle représente le moyen d’expression d’une civilisation basée sur l’écrit, incomparablement supérieure aux pratiques langagières orales de populations « noires », « africaines », isolées dans leurs superstitions, ne date pas d’aujourd’hui. La recherche de Délide Joseph montre à quel point nos structures sociales actuelles demeurent l’héritière des structures érigées entre 1801 et 1860. Il est important de souligner la place accordée par la recherche du professeur Joseph au cas de Félix Darfour, lettré noir d’origine soudanaise, naturalisé haïtien, bien accepté au début dans les milieux intellectuels quand il participait « au climat d’exaltation du patriotisme et de l’idéalisation de la société haïtienne », mais qui finira par être fusillé quand il a voulu « s’opposer au régime établi et aux intérêts des groupes dominants, dérangeant ainsi un ordre qui se consolide ». Délide Joseph pose une conclusion sans appel au sujet des intellectuels haïtiens de la période comprise entre 1801 et 1860 qu’il a étudiés : « Ces intellectuels ne considèrent nullement la langue créole ou les pratiques religieuses du vodou comme valables et porteuses de valeurs universelles. Cette forme de cécité intellectuelle sera largement cultivée et partagée par les nouvelles élites intellectuelles durant la seconde moitié du XIXe siècle haïtien. » (p.306).

Hugues Saint-Fort
New York, novembre 2020

Notes:
[1] Cf. mon texte à paraitre: “Le statut d’intellectuel dans le corps social haïtien : représentations, questions de langue, pouvoir et identité. »
[2] Tiré du journal La Croix: https://www.la-croix.com/print/article/569414 Consulté le 15 novembre 2020.
[3] Cf. Beaubrun Ardouin, Études sur l’histoire d’Haïti, Vol.8, Paris, Imp. De Moquet, 1858, p.63.




Articles connexes


Afficher plus [5250]