S'identifier Contact Avis
 
25° C
  à Port-au-Prince
Radio Pacific 101.5 fm - En direct
Le Journal Dernière heure Actualité Édito Tribune Société Économie Culture Diaspora Sport rpacific101.5 FM  
× Immobilier Appartements Maisons Locaux commercial Locaux pour Bureau Terrains Véhicules Voitures Camions Tout Terrains Minibus Motos Divers Animaux Articles ménagers Ordinateurs et pièces Équipement électronique Équipement industriel Équipement lourd Diverses études Légal Bijoux et montres Smartphone et tablettes Vêtements Jeux video


La saga du canon et de la prison



Le dernier livre de l’écrivain Michel Soukar paru aux Éditions C3sera bientôt disponible en librairie. « Le sang du citoyen » est préfacépar le professeur de littérature à l’Université de Varsovie, JósefKwaterko.


Voilà une tranche d’histoire venant de Jacmel que Michel Soukar, journaliste, historien, commentateur politique de radio, nous sert sous la forme d’une « short story » à l’américaine. Les Jacméliens connaissent cette histoire qui a intégré le folklore de la Cité.Le titre ne pouvait être si bien choisi,vu l’histoire des luttes politiques qui ont traversé et saccagé cette ville – et le pays même –noyée dans des ruisseaux de sang de patriotes tombés dans les échauffourées. Dans cette dernière nouvelle de Soukar, la triade canon-prison-sang symbolise le temps et l’espace de la solitude du militant engagé dans ce bref voyage au bout de la souffrance et de la mort.

L’historicité des événements étant attestée, l’écrivain traîne sa plume dans l’univers lyrique où sa sensibilité littéraire confère à la narration historique, par fresques interposées, un rythme harmonieux qui fait la grande joie du lecteur. Il faut comprendre la magie du verbe de Michel Soukar, comment il est passé de la narratrice omnisciente (la grand-mère qui raconte) aux protagonistes eux-mêmes qui livrent au public leur fond de conscience. Ces fresques superposées qui tournent comme une spirale (Chicoye-Pauline-Sextus-Chicoye-Pauline-Colin-Sextus etc…) débouchent sur une dynamique littéraire nouvelle, nous faisantpénétrer dans la psyché des personnages : l’angoisse et la tourmente de Pauline, la femme de Chicoye, la détermination de celui-ci et le sadisme du général Berrouët. Ce va-et-vient narratif a la vertu de créer le suspense pour celui qui ne connaissait pas la fin tragique de cette tranche d’histoire jacmélienne. Il dit aussi que la mécanique de l’histoire s’accommode assez bien de la sensibilité littéraire.

Au fil des pages, nous apprenons que le socle révolutionnaire de la démarche politique de NormilChicoye est enfoui dans le quotidien d’une lutte qui implique ses progénitures : Rossini et les autres, et sa compagne Pauline. De l’autre côté de la barricade, le lecteur découvre le général Sextus Berrouët, un fasciste avant la lettre, vieux routier des coups durs contre la liberté et l’humanisme, qui ne vit que pour satisfaire ce serment qu’il avait fait de «fusiller» Chicoye. Le personnage associe l’honneur au sang qu’il doit faire couler tant par vengeance que par croyance idéologique. L’auteur décrit l’aisance, la facilité, le naturel avec lesquels ce général qui, peut-être, n’a livré bataille que contre les civils désarmés, prépare sa vengeance. La philosophe juive-allemande Hannah Arendt et son concept de la « banalité du mal » vient à l’esprit du lecteur effaré devant tant de cynisme, de sadisme, de cruauté qui ne font pas palpiter le cœur de pierre de ce «militaire». Placé sous la loupe du critique, le récit met aussi en relief la fatalité du mal. La fatalité de l’inhumanité. Le mal est en ce général et au-dedans de lui. Il est comme l’incarnation de Lucifer dans cette contrée du sud-est du pays. Tout comme le sort du militant NormilChicoye est de mourir pour une cause qu’il juge noble. Les pétitions des citoyens et les prises de position de la presse (L’écho) montrent que le papier noirci ne résiste pas à la dureté du fer des baïonnettes.

L’esthétique du conflit et de l’initiation

À mesure qu’on avance dans la lecture de cette nouvelle de Soukar, l’on constate l’émergence de l’esthétique du conflit et de l’initiation.

D’abord l’initiation. Le lecteur avisé se croirait en plein dans le rite similairement décrit par l’écrivain américain Nathanaël Hawthorne dans Le Jeune Maître Brown.Rossini, le fils de NormilChicoye, suit un rite d’initiation dans la lutte contre l’oppression : il a connu les soubresauts de la clandestinité avec son père et la solitude de la prison. Il a passé le test. Son père le lui dit avec autant de fierté dissimulée que d’émotion contenue : «Cette séparation va faire de toi un homme…»

Ensuite le conflit. Michel Soukar met en exergue le conflit idéologique entre les tendances politiques de l’époque : la lutte entre les libéraux et les conservateurs. Si l’engagement politique des intellectuels est une chose souhaitable, il faut croire qu’en Haïti, la pratique politique est devenue leur «tombeau». Pourquoi l’éthique perd toujours la bataille face à la force brute et idiote ? Pourquoi la médiocrité dame toujours le pion à l’intelligence dans un pays comme le nôtre ? Allez lire les réflexions aussi ineptes qu’idiotes du général Sextus, sans compter son inhumanité face à l’idéal de liberté et de démocratie qui anime le citoyen Chicoye. Au bout du compte, c’est Citizen Chicoye qui tombera sous les balles assassines des soldats du général. Son sang sera purificateur.

Puis le conflit/union existentiel(le) de l’homme avec la nature. Les premiers mots de l’écrivain décrivent la nature : les longues houles de Colombie, le miroir des eaux, le sable noir des rivages de Jacmel. À un certain moment, l’auteur décrit «complicité de la nature» avec la tombée d’une pluie opportune. Plus tard, le héros libéral NormilChicoye s’enfuyant à travers bois sera dans une alliance constante avecelle Il trouve à se nourrir dans sa chevauchée clandestine à travers collines, vallées pour échapper aux militaires qui incendiaient la ville de Petit-Goâve. Soukar décrit ce pandémonium avec un tel réalisme que le lecteur semble entendre le crépitement des flammes dévorant les bois des maisons. Le feu, autre élément naturel dans l’arsenal de la soldatesque tyrannique, symbolise la destruction de la ville, l’urbicide que commet la tyrannie, la passion de la répression, l’énergie du mal et la force de la soldatesque autoritaire.

L’acte transgressif

Dans Le Sang du Citoyen, Michel Soukar prend une liberté que seuls les bons écrivains, sûrs de leur maîtrise de l’espace linguistique, peuvent se payer le luxe prendre. Bien qu’il l’ait mis entre guillemets, il introduit le vocable «cocomaquer », pour traduire le passage à tabac avec le bâton de ce nom, comme un Français aurait parlé d’«embastiller quelqu’un » pour exprimer l’emprisonnement. Peut-être l’auteur aurait-il dû penser à une note de pied pour les lecteurs francophones non-initiés à la culture haïtienne ? Mais Soukar persiste et signe avec des expressions comme « mettre la ville tête en bas » ou «la déveine qui permet au lait de casser les dents du buveur». Des expressions comme «veillatifs» (pour vigilants), «un se croit» (pour décrire un homme suffisant) ou «plume ne grouille» (rien ne bouge) sont légions. Si ces expressions surprennent les lecteurs, elles ne les en placent pas moins l’histoire dans le contexte haïtien. C’est aussi une forme de liberté que les écrivains haïtiens, de Justin Lhérisson à Jacques Roumain en passant par Antoine Innocent, se sont permis de prendre comme une forme de révolte face à la langue du colon français.

C’est avec un art consommé que l’écrivain, dans cette nouvelle historique, entend apporter une réponse à la dimension eschatologique chrétienne de la lutte contre la barbarie. Contre la tyrannie. Que fait Dieu dans le ciel ? Comment peut-il assister à toutes ces tueries, à tous ces massacres, à tout ce carnage en restant muet et sourd aux appels des victimes ? Pourquoi Dieu permet-il aux tyrans de faire toute cette cabale en buvant, comme des vampires assoiffés, le sang des citoyens ?

Le NormilChicoye décrit par Michel Soukar est loin d’être un héros sartrien. Il y a comme une pointe de fatalité dans sa conception de la lutte et de son issue inexorable. Il est vrai que le citoyen Chicoye a opté pour l’engagement, démarche si chère aux personnages de Jean-Paul Sartre. Mais la finalité de la lutte, selon Chicoye, figure dans un registre «déjà écrit». «C’était écrit», lance-t-il à son fils Rossini venu le visiter à la prison avant l’exécution sommaire. Sans jugement. Au mépris des règles de droit.

Le despotisme comme pathologie

On verrait le Chicoye de Soukar plutôt dans l’espace camusien. Le héros Chicoye pataugeant dans l’absurde d’une situation politique où un cancre comme Sextus détient un pouvoir illimité et meurtrier qu’il exerce sauvagement contre un honnête citoyen. D’ailleurs, la marche de NormilChicoye vers le cimetière, vers le peloton, me fait venir à l’esprit la marche de Meursault vers l’échafaud. Comme L’Étranger d’Albert Camus, Chicoye semble «souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de [son] exécution» mais sans les «cris de haine» que voulait Meursault.

Son ultime tirade au Général Sextus Berrouët, acte courageux, définit la liberté comme une vertu et le despotisme comme une sorte de pathologie, un scandale moral et l’horizon de la servilité. Ses derniers mots («Je vais mourir pour avoir soutenu une cause juste…La gloire seule…récompense l’apostolat du combat pour la justice et la liberté…La postérité dira qui de nous deux a tort ou raison») rappellent la conclusion de la plaidoirie de Fidel Castro durant son procès, après l’échec de l’attaque de la caserne de la Moncada, à Santiago, en juillet 1953 : «…il est normal que des hommes de valeur soient emprisonnés ou assassinés dans une République dirigée par un voleur et un criminel. Condamnez-moi, cela n'a aucune importance. L’Histoire m’absoudra ».

C’est à dessein que Michel Soukar ne situe pas dans le temps « Le sang du citoyen » : il n’y a aucune indication de l’époque durant laquelle cette histoire a eu lieu. Assurément parce qu’elle reste partie intégrante de l’histoire universelle. Cette lutte contre l’autoritarisme est plus qu’actuelle. Elle est encore en train d’être menée dans diverses parties du monde moderne.

Quiconque connaît l’histoire de ce général sans état d’âme, s’apercevra que le récit de Michel Soukar est remarquable par son exactitude et l’aspect romancé et l’implication littéraire n’enlèvent rien à la vérité de cet événement.Le langage limpide et imagé de Michel Soukar qu’on retrouve aussi dans ce dernier ouvrage que dans « Cora Geffrard » (2009) ou encore « La dernière nuit de Cincinnatus Leconte » (2013), sert bien le réalisme patriotique qui constitue le socle de ses narrations historiques. Un genre qui décidément semble être le point fort de cet écrivain.

Jean-Robert Hérard




Articles connexes


Afficher plus [5339]