S'identifier Contact Avis
 
27.25° C
  à Port-au-Prince
Radio Pacific 101.5 fm - En direct
Le Journal Dernière heure Actualité Édito Tribune Société Économie Culture Diaspora Sport rpacific101.5 FM  
× Immobilier Appartements Maisons Locaux commercial Locaux pour Bureau Terrains Véhicules Voitures Camions Tout Terrains Minibus Motos Divers Animaux Articles ménagers Ordinateurs et pièces Équipement électronique Équipement industriel Équipement lourd Diverses études Légal Bijoux et montres Smartphone et tablettes Vêtements Jeux video
Pour une gouvernance incitative et optimale de l’eau en Haïti

Pour une gouvernance incitative et optimale de l’eau en Haïti








L’eau est d’une importance capitale pour le développement durable. Une distribution d’une quantité d’eau suffisante et de qualité à tous est d’ailleurs prise en compte dans les Objectifs de développement durable (ODD, objectif 6). Selon un rapport de l’ONU en 2015, le monde devra faire face à un déficit hydrique global de 40 % dès 2030. La rareté de l’eau fera du problème du stress hydrique, le principal problème du 21e siècle. Déjà en 1996, l’économiste américain Lawrence Summers arguait que l’eau serait pour le 21e siècle ce que le pétrole était pour le 20e.

En Haïti, l’accès à l’eau traitée pour les ménages est un problème colossal. Actuellement, dans des communes comme Cornillon, Anse-Rouge, île de la Tortue pour ne citer que celles-là, ce problème prend l’ampleur d’une crise humanitaire qui devrait interpeller nos décideurs publics à prendre des mesures non seulement conjoncturelles, mais aussi structurelles afin de pallier durablement au problème d’allocation efficiente et équitable de l’eau en Haïti. Bien que le pays dispose de grandes potentialités en eau souterraine et de surface, l’exploitation de ces ressources requiert principalement une gouvernance incitative et optimale. En effet, Haïti dispose d’une pluviométrie très alléchante. Ce que les techniciens en la matière appellent le cycle de l’eau permet d’évaluer en Haïti une pluviométrie de 1 400 mm/m2/an avec des variantes locales très remarquables. Selon un rapport de l’ONG PROTOS en 2006, deux régions mobilisent près de 2/3 des ressources potentielles du pays : la région Sud- Ouest avec le bassin de la Grand-Anse et la région Centre-Nord avec le bassin de l’Artibonite. À titre d’exemple selon le rapport, la pluviométrie va de 3 600 mm/an au niveau de la presqu’île Sud à 400 mm/an dans le Nord-Ouest. En une année, c’est donc 40 milliards de m3 d’eau qui arrose le pays. Toutefois, le problème est que, faute de gouvernance, plus de la moitié de cette eau retourne vers l’atmosphère, et près de 90 % de l’autre moitié qui ruisselle ou s’infiltre dans le sol, va à la mer. Cela pose un problème de gaspillage d’une ressource extrêmement importante pour la marche d’un État de droit en Haïti. Trois ménages sur dix (32 %) consomment de l’eau non traitée et dans certaines zones rurales, plus de 40 % de la population haïtienne ont besoin de parcourir une distante estimer à 30 MNS de marche pour s’offrir de l’eau, selon l’ONU (2018).

Ces situations, si rien n’est fait, peuvent se dégrader tenant compte que d’ici 2050 la population haïtienne est projetée d’atteindre les 20 millions d’habitants, ce qui aura comme conséquence directe une plus forte densité démographique, qui résulterait sur plus de pressions sur les ressources hydriques du pays. Les ressources actuellement mobilisables sont de trois milliards de m3/an, ce qui donne une disponibilité de près de 1600 m3/per capita. En référence au Water Stress index, qui fixe le seuil de stress hydrique à 1700 m3/an la situation haïtienne n’est pas catastrophique, mais si tout reste constant, le pays tombera dès 2050 en situation de pénurie (seuil de 1000 m3/an per capita), car, la disponibilité chuterait de 700 m3/an per capita. Nous le répétons encore, nous croyons que le problème est dans une gouvernance optimale et incitative de cette ressource. Haïti dispose d’une quantité suffisante de ressources en eau pour satisfaire les besoins locaux et pour exporter notamment vers les pays de la CARICOM, car sur 14 milliards de m3 de ressources en eau renouvelable, seulement 10 % sont actuellement exploitées. Une bonne exploitation et allocation de ces ressources demandent une intervention intelligente de l’État et du secteur privé.

La théorie économique s’est longtemps intéressée à l’allocation des ressources rares dans un contexte d’offre limitée et demande illimitée. C’est le « core » de la microéconomie qui veut que les ressources soient allouées suivant deux critères : efficience et équité. Le premier est défini en tant qu’efficience au sens de Pareto, du nom du très grand économiste, sociologue et mathématicien italien Vilfredo Pareto. L’efficience économique signifie qu’on ne peut pas améliorer le bien-être de quelqu’un sans nuire à celui de l’autre. Le second, pour sa part, prend en compte la notion de justice (fairness). Plus récemment, la théorie économique s’est évoluée avec les travaux de ceux qu’on reconnait comme les économistes de l’école néo-institutionnelle. Aux concepts basiques de la microéconomie classique, s’ajoutent d’autres outils comme les droits de propriété, les coûts de transaction, la faillite du marché et du gouvernement, le design des contrats, etc. afin de parfaire la littérature, la rendant mieux armée pour intervenir sur des champs divers de la vie en société. L’eau aussi (plus précisément son allocation) bien que sa nature et son importance en fait une ressource délicate pour l’économiste, est quand même traitée suivant les outils théorique et pratique de l’économie. Généralement, l’eau est vue comme trop spéciale et trop essentielle pour être considérée comme un bien économique, donc faisant objet d’une allocation par le marché. Pour les tenants de cette doctrine, dite Public Trust Doctrine en économie, la propriété et la provision de l’eau doivent être laissées à l’État parce que l’eau est une ressource publique et des coûts-faibles d’accès devraient être vus comme un droit humain fondamental. Toutefois, rien de cette doctrine ne clarifie comment et pourquoi la gestion bureaucratique de cette ressource serait meilleure d’une gestion par le marché. Cependant, nous spécifions que le marché à ses limites, et l’une est la provision de bien dit non-rival et non-exclusif : bien public. Dans de telles situations qui occasionnent soit des externalités positives ou négatives, le marché peut sous produire et surproduire, ce qui nous amène tout droit vers une allocation inefficiente. L’eau, qu’elle soit souterraine ou de surface, présente des coûts onéreux de séparation (Bounding), de mesure et fait souvent état d’un bien public et privé interconnecté (Libecap, 2008). Il est ainsi délicat de définir, techniquement des droits de propriétés sur l’eau due à ses caractéristiques. Cependant, la gestion bureaucratique et la provision de l’eau par l’État posent deux problèmes qui font que malgré tout, l’alternative du marché peut bien fonctionner et fonctionne bien quand il y a une association ou un partenariat entre le privé et l’État. Ces problèmes sont respectivement l’absence de prétendant résiduel (no residual claimant) et la rivalité que la production bureaucratique elle-même implique. Ce qui fait que personne n’est véritablement responsable de la maintenance et de la qualité même du bien, cela, entre autres, conduit souvent au gaspillage, à des conflits et fait objet de ce que l’économiste Garett Hardin a appelé la tragédie du bien commun.

Toutes ces ambiguïtés en matière d’allocation de l’eau font que certains pays comme l’Espagne, les USA, le Chili, la Tunisie (où les cas sont d’une plus grande réussite) optent pour un mariage entre l’État et le privé à travers des mécanismes ouverts et très concurrentiels comme : les droits de l’eau, adjudication de l’eau (water auctions) et les banques de l’eau (water banks). D’un strict point de vue économique, le marché devrait avoir plusieurs acheteurs et vendeurs identiques qui font face à des coûts de transactions identiques, chacun avec une information complète des règles du jeu et bien sûr une autorité régulatrice capable de garantir les droits de propriété, faire appliquer les contrats, gérer les risques inhérents au secteur et réduire les incertitudes.

En somme, les décideurs publics doivent prendre plus au sérieux le problème d’allocation de l’eau en Haïti dans le souci de consolider l’État de droit. Selon la banque mondiale (2017), chaque 1 $ investi dans l’eau permet d’économiser 7 $ en services de santé et en productivité en Amérique latine et dans les Caraïbes. Le secteur est donc d’une grande importance pour la croissance économique et la réduction des inégalités dans le pays. L’eau fait objet de gaspillage, de sous-exploitation et souvent de qualité mauvaise. En ce sens, des besoins d’investissement dans le secteur se font voir. L’État, bien entendu, ne peut pas à lui seul répondre à ces besoins d’investissements, il doit par conséquent établir une gouvernance incitative, optimale, ouverte et concurrentielle pour le privé et les autres acteurs qui interviennent dans le secteur afin de parvenir à des résultats efficient et équitable. À cette fin, il faut non seulement plus d’investissement public dans le secteur de l’eau, mais surtout remanier les codes civil et rural de façon incitative, prenant en compte les exigences du réalisme économique.

Le dernier rapport du World Resources Institute (2013) sur le stress hydrique à travers le monde a prévu, dès 2040, une situation de stress hydrique élevé pour Haïti que ce soit dans son scénario optimiste (score : 3.22 sur 5) ou dans son scénario pessimiste (score : 3.27 sur 5). Le marché de l’industrie de l’eau est estimé en 2018 à 695.9 milliards de dollars, en augmentation de près de 132 % par rapport à sa valeur en 2000 (Global outlook of the water industry 2018). Avec une population qui croît aussi rapide et un contexte mondial de l’eau de plus en plus intéressant pour l’exportation de cette ressource, des politiques publiques conséquentes doivent être nécessairement apportées par l’État. S’il est vrai que des progrès se sont accomplis sur ces dix dernières années en matière des dépenses publiques et de la participation du secteur privé dans l’eau, monts et merveilles restent à accomplir pour contrer le problème du stress hydrique au niveau de plusieurs communautés haïtiennes et pour en faire d’Haïti une puissance de l’eau, rien qu’au niveau de la CARICOM.

Johnny Joseph,
Applied Economist, CTPEA,
Group Croissance



Articles connexes


Afficher plus [2189]