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Le sorgho local acheté pour la fabrication de la bière : gain ou perte pour le petit producteur haïtien ?

Le sorgho local acheté pour la fabrication de la bière : gain ou perte pour le petit producteur haïtien ?








Comme le riz et le maïs, le sorgho a toujours été l’un des produits de base de l’alimentation des ménages en Haïti. Chaque année, les producteurs de sorgho haïtiens acheminent leur production sur le marché local pour la vente à la consommation. Mais depuis quelque temps, le sorgho, produit sur le territoire national, est acheté par un gros client et est utilisé à d’autres fins. La petite céréale est très demandée par une agro-industrie de la région métropolitaine qui l’achète comme matière première, pour la fabrication de produits maltés et de boissons alcoolisées, de la bière en particulier.

Le sorgho ou « Pitimi », comme on l’appelle en créole, est cultivé sur un peu plus de 120 000 hectares à travers le pays suivant les données du recensement agricole de 2009. Le département du Centre, qui en est la principale région productrice, couvre à lui seul 25 % de cette superficie. Généralement trouvé en culture associée, le Sorghum bicolore est planté toute l’année, en agriculture irriguée comme en agriculture pluviale. La variété locale, dont le cycle dure neuf (9) mois et dont le rendement se situe entre 0.75 et 1 tonne par hectare, est attaquée depuis plusieurs années par des pucerons, particulièrement le Melanaphis sacchari, provoquant un déclin rapide de sa production au niveau du secteur agricole. D’autres variétés à cycle plus court (3 à 4 mois), telles que le « Papèsèk » et le « Papèpichon », ont été distribuées à des agriculteurs dans divers départements du pays, en vue de pallier ce déficit de production de sorgho, dû surtout à la non-tolérance de la variété dite locale à ces types d’insectes. Environ 300 tonnes de semences ont été fournies à cet effet par le Centre de recherche haïtien sur la bioénergie et l’agriculture durable (CHIBAS), d’après le généticien et chercheur en agronomie, le Dr Gaël Pressoir, avec qui on a eu un entretien.

Depuis septembre 2012, un programme du nom de SMASH (Smallholder Alliance for Sorghum in Haïti) est lancé dans l’objectif d’améliorer le rendement du sorgo en Haïti, en proposant un meilleur itinéraire technique de cette culture aux agriculteurs locaux. SMASH, dont la traduction française suivant le site du programme est « Alliance des petits planteurs pour le sorgho en Haïti », est implémenté par l’entreprise PAPYRUS S.A et financé par la BID et l’USAID en partenariat avec la BRANA. Selon les responsables du programme, le but est de permettre aux petits planteurs haïtiens d’augmenter leurs productions afin de générer beaucoup plus de revenus. Ainsi, SMASH achète du sorgho auprès des petits planteurs haïtiens au profit de la BRANA pour la fabrication de la bière. Pour pouvoir atteindre ces objectifs, le programme offre aux producteurs un accompagnement technique, incluant des séances de formation, des services de battage après récolte, de labourage et de sarclage. Ces deux (2) derniers sont alloués sous forme de crédit que le cultivateur doit rembourser en nature, soit en une quantité de sorgho équivalente à la somme dépensée par les accompagnateurs pour la réalisation des travaux.

Actuellement sur les marchés régionaux, le prix de la marmite de sorgho (non décortiqué) atteint 150 gourdes. En période de rareté, le prix atteint facilement 300 gourdes. Cependant les fabricants de bière achètent la marmite à 100 gourdes cette année, selon des données qu’on a eues du département d’achat. Un prix qu’ils ont fixé auprès des cultivateurs locaux.

Suivant ce que nous a rapporté le Dr Gaël Pressoir, la production locale de sorgho en ce moment est de l’ordre de 40 000 tonnes contre 100 000 tonnes en 2014, avant l’apparition des aphides. Et le coût de production d’une (1) tonne de sorgho en Haïti est environ 20 000 gourdes. Donc le coût de la marmite (2.5 kg) de sorgho est en moyenne 47.5 gourdes. Ainsi, suivant notre analyse, l’agriculteur qui produit 300 marmites (0.75 t) sur un hectare obtient une marge de 25 000 gourdes (sans les coûts de transport et de manutention) avec le prix du marché, et 10 000 gourdes avec SMASH. Et même si avec l’accompagnement technique le cultivateur arriverait à produire 400 marmites, soit 100 marmites de plus, la marge de ce planteur serait toujours inférieure à celle du producteur qui lui produit 300 marmites, mais vend sur le marché local pour la consommation alimentaire. Donc, ceci ne peut-il constituer un déficit en termes de revenus pour le planteur qui a choisi de vendre son sorgho à la brasserie ?

Un agriculteur du nom de Bolivar à Fond-des-Nègres, qui à lui seul en 2017 a fourni près de 32 tonnes de sorgho pour la fabrication de bière, affirme que le revenu par hectare qu’il a généré en vendant sa production aux producteurs de boissons est inférieur à celui qu’il a obtenu durant les années précédentes, quand il la vendait sur le marché local. Ce qui lui a poussé à abandonner son nouveau client. Cependant, il a reconnu que c’est pour la première fois qu’il avait cultivé 25 hectares en sorgho, contre un à deux hectares avant le programme.

Un autre agriculteur dénommé Ti Énok, du côté de l’ouest à Thomazeau, a déclaré qu’avec sa production en 2016, il aurait pu générer deux (2) fois plus d’argent s’il ne l’avait pas vendu à SMASH. D’ailleurs, à cette époque, le prix moyen de la marmite était de 100 gourdes sur le marché et 52 gourdes pour le programme.

Du point de vue du Dr Gaël Pressoir, cette nouvelle chaine d’approvisionnement a un impact assez positif sur le secteur agricole. Ces genres de programmes, dit-il, incitent les agriculteurs à produire par le fait qu’ils ont un marché sûr pour écouler leur produit. Il explique que c’est normal que les agriculteurs se plaignent du prix des agro-industriels s’ils le comparent à celui du marché. Mais l’avantage majeur qu’il faut considérer selon lui, c’est l’achat en volume de toute la production du petit planteur. Contrairement à la vente sur le marché local qui se fait en grande partie en détail et qui est étalée sur une période relativement longue, l’industrie a la capacité d’acheter tout le volume de sorgho produit et en assurer le transport. Ce qui diminue chez le producteur le risque des pertes au cours des va-et-vient durant les jours de marché et pendant la manutention. Ces contre-coûts sont importants à considérer selon l’expert. Il propose un élargissement du programme sur d’autres départements du pays. Ce qui, pour lui, peut contribuer considérablement à la relance de la production de sorgho et la reconsidération de l’image de la filière.

De son côté, Jacques Thomas, spécialiste en développement agricole et en gestion de projet et ancien ministre de l’Agriculture, ne pense pas qu’on peut parler de perte pour le producteur dans la mesure où l’agro-industrie facilite le développement de l’agriculture. L’utilisation des denrées agricoles comme matières premières constitue une opportunité capitale pour le secteur agricole. Selon lui, le paquet technique offert par SMASH à travers les séances de formation et les services d’opérations culturales doit être vu et considéré comme des investissements. Le coût de ces facteurs n’est souvent pas pris en compte par le cultivateur bénéficiaire. À ce niveau, selon lui, le ministère doit pouvoir intervenir à travers les directions départementales dans le but de permettre au petit producteur, par des méthodes adaptées, de comprendre les investissements agricoles et de déterminer ses dépenses et ses rentrées avec l’aide de jeunes cadres dans le domaine. Le montage d’un compte d’exploitation pour chaque planteur et pour chaque culture pourrait mieux, selon lui, faciliter les calculs de gain ou de perte, surtout par rapport à la fluctuation du marché des produits agricoles.

En considérant que pendant les périodes de rareté le prix du sorgho peut doubler sur le marché et que celui des producteurs de boissons reste stable toute l’année, le petit producteur de sorgho, comme tout individu rationnel, va-t-il continuer à approvisionner les fabricants de bière par rapport au prix observé ? Un ajustement du prix d’achat du sorgho des industriels pendant ces périodes ne serait-il pas mieux pour les deux parties ?

D’après les résultats d’une petite enquête qu’on a menée à Fond-des-Nègres, le labourage représente près de 45 % du coût de production de sorgho. Donc, en offrant gratuitement le service de labourage aux cultivateurs et en arrivant à augmenter leur production avec les assistances techniques pour une meilleure disponibilité du produit sur le marché, SMASH diminuerait considérablement les dépenses de production et du coup faciliterait une baisse du prix de vente sur le marché, surtout en période de récolte. Ce qui diminuerait la compétitivité par rapport au prix d’achat du programme et limiterait d’éventuelles pertes significatives en termes de revenus du côté des cultivateurs.

Mais la contradiction persiste entre ce que prônent les acheteurs de la BRANA et ce qui se présente réellement comme faits aux petits cultivateurs de sorgho haïtiens. Il reste à savoir à quel niveau le gain ou la perte de revenu du producteur de sorgho haïtien peut avoir des impacts sur la durabilité d’un tel projet.

Rhalf Kerby JEAN LOUIS,
Ing-Agr / Étudiant en Sociologie à la FASCH
rhalfkerbyjeanlouis@gmail.com



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