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Éclipse de la paysannerie en Haïti : voyage de l’histoire à la réalité actuelle

Éclipse de la paysannerie en Haïti : voyage de l’histoire à la réalité actuelle








La paysannerie se tait, reste docile au point où l’on peut se demander si le paysan sait vraiment ce qui se passe ou comprend ce qui se joue aujourd’hui dans le pays? Où sont passés les leaders paysans d’autrefois ? Est-ce une bonne chose ou non (avantages ou inconvénients) que de garder ce silence et de rester en-dehors ?

La société paysanne est marquée à l’origine par deux comportements radicalement opposés. D’une part, la docilité inculquée dans les plantations par la brutalité du système colonial. Ce qui a entrainé la peur et la résignation face à ce système, vis-à-vis duquel l’esclave se sentait impuissant. C’est la tendance qui a longtemps marqué la grande majorité des esclaves face à une minorité de colons blancs, ayant aussi leurs complices parmi les noirs qui avaient plusieurs rôles. Le comportement actuel du paysan semble être une réplique parfaite de cette tendance, face au système actuel qui a l’étoffe d’un héritier assermenté ou légitime du système colonial.

D’autre part, il y avait les rebelles qui n’ont jamais accepté leurs conditions de sous-hommes, qui ont fui les plantations pour aller s’installer dans les montagnes, en menant des attaques sporadiques contre les colons et leurs biens, par différents moyens : le feu, l’empoisonnement de sources d’eau, l’abattage de bétails, etc. Ces marrons entretenaient une forme de guérilla avant la lettre. Ils l’ont fait à leur compte, en ayant la claire conscience et la conviction que ce système devait disparaitre. On les a retrouvés aussi dans le mouvement insurrectionnel de Goman dans la Grand-Anse, dans celui des Piquets dans le Sud avec Jean-Jacques Acaau et des Cacos dans le Centre avec Charlemagne Péralte. Plus tôt encore, soit entre 1915 et 1920, ce sont les paysans qui ont mené la résistance armée face à l'occupation américaine.

Les derniers rebelles paysans semblent remonter à 1991. Ils ont disparu avec la chute de Lavalas, par mort d’homme, par persécution, par octroi de visas pour les chasser du pays. Les rebelles au système dominant, qui sont encore disponibles en Haïti, ne forment pas une masse critique et ne tissent pas de liens solides entre eux. Conscients de cette faiblesse, certains font alliance avec des partis et leaders politiques qui n’ont pas nécessairement le même agenda social. D’autres croient dans une autre approche, en posant des actions sociales et/ou en prenant leur plume pour s’exprimer d’une façon ou d’une autre. Ce qui rappelle en quelque sorte la résistance non violente des esclaves par suicide ou par avortement suite à un viol pour éviter à leurs progénitures de connaître la même déchéance humaine.

Il est clair aujourd’hui que la société paysanne vit en-dehors des tensions politiques dans les villes. Elle n’est pas impliquée dans les actions dans les rues, pour ou contre, ni dans les déclarations publiques. Le paysan va plutôt aux marchés, dans les champs, au gadyè, à l’église, à l’école, comme si tout était normal ou comme s’il n’était pas concerné par ce qui se passe. Dans un sens, il n’a pas tort. La paysannerie est une perpétuelle victime du système, hier et aujourd’hui. Par exemple, le paysan possède une solide connaissance empirique du sol et des cultures, acquise sur le tas et transmise de génération en génération. Il ne lui manque qu’une touche technique pour faire des merveilles pour sa famille et le pays. Malheureusement, malgré sa grande contribution à l’assiette alimentaire et fiscale du pays, l’État, dont les dirigeants comptent aussi parmi eux certains de ses fils devenus citadins et membres de l’élite, lui a refusé non seulement une justice foncière et l’encadrement minimal nécessaire, mais aussi il donne priorité à l’importation dont il tire environ 60 % de ses revenus.

Face au mépris que leur vouent les dirigeants haïtiens et les élites haïtiennes, les paysans ont emprunté des chemins qui leur ont coûté massivement la vie, comme le massacre en 1937 de près de 40.000 paysans en République dominicaine, comme les naufrages à répétition de leur bateau de fortune au large des Îles Turks and Caicos, de Nassau Bahamas ou des côtes de Miami. Selon le professeur Damien François: «Ce sont des fils de paysans parqués dans les bidonvilles, qui ont été sauvagement massacrés à Port-au-Prince en juin 1957, parce qu'ils ont été partisans de Daniel Fignolé. Ce sont en majorité des paysans et des fils de paysans qui ont payé encore de septembre 1991 à octobre 1994 un prix énorme en perte de vies humaines et en horribles souffrances, parce qu'ils avaient soutenu le Président Aristide ».

Jusqu’ici, il n’a jamais été la priorité d’aucun gouvernement et parlement, incluant ceux qui durant ces 20 dernières années se sont appuyés sur lui pour aller aux élections et pour conquérir le pouvoir. Et le professeur D. François d’ajouter : « Malgré des gouvernements remplis d'agronomes, nos paysans sont restés avec les mêmes instruments moyenâgeux dans leurs champs, sans encadrement technique et financier. Nos campagnes sont encore aujourd'hui sans routes, sans électricité, sans écoles, sans centres de santé. L'État haïtien continue de tenir ses paysans dans le mépris et le dénuement ».

Si tout cela peut expliquer sa posture vis-à-vis de la crise actuelle, il faut reconnaître par contre que se mettre en retrait équivaut à ce qu’on appelle « bien compter mal calculer ». En politique, comme espace d’influence, de négociation et de prise de décision, il n’y a pas de cadeau. C’est une question de rapport de force. Il est malheureux de constater qu’un leader paysan chevronné de la trempe Chavannes Jean-Baptiste a dû se rétracter lors des dernières élections. Il faut chercher à comprendre pourquoi, afin de mieux orienter la lutte paysanne vers un autre destin.

Si, en raison de l’exode rural massif, la société haïtienne est plus urbaine aujourd’hui, elle reste certes virtuellement majoritaire. Bon nombre de ceux/celles qui habitent aujourd’hui en ville ne sont pas nécessairement des citadins. Si tel est le cas, n’est-il pas venu le temps de transformer cette variable quantitative en une vraie force sociopolitique capable de rééquilibrer les rapports et orienter aussi les ressources à son avantage pour changer définitivement son statut dans la société globale, au lieu de compter sur les miettes qui tomberaient de la table des autres ? C’est maintenant qu’il faut agir. Comme l’a dit Rosaling Miles, cité par John Daly1 : « Si rien n’est plus puissant qu’une idée dont le temps est venu, peu de choses sont aussi ennuyeuses qu’une idée dont le temps est passé ». Alors, paysans de tout le pays, debout pour un autre combat, le bon qui doit signifier aussi pour vous progrès, abondance, accès à une meilleure qualité de vie et un pays souverain.

Abner Septembre,
sociologue / Centre Banyen @ Vallue, 3 octobre 2019



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