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Michel Hector : le dernier des Mohicans !

Michel Hector : le dernier des Mohicans !








Michel Hector est parti. Avec lui se tournent des chapitres entiers de notre histoire. L’homme fut un acteur de nos différents mouvements politiques depuis le début des années 50 jusqu’aux confins des années 2000. Tous ceux qui l’ont pratiqué dans son intimité ont toujours été frappés par son caractère trempé et ses convictions. Son allure austère, presque martiale, jure avec sa convivialité et son esthétique courtoise. Un dandy qui adorait recevoir et malgré son grand âge a fasciné ses amis par sa « sportivité intellectuelle ». Un vrai gentleman doué d’un sens de l’amitié et qui sait faire preuve d’une générosité intellectuelle débordante pour ses collaborateurs de la Société haïtienne d’histoire, de géographie et de géologie et ceux du Centre de recherches de la faculté des Sciences humaines. Si pour certains de ses étudiants, il est d’un type plutôt acariâtre ; c’est tout simplement parce qu’il ne transigeait pas avec le temps. Car, pour lui après l’heure, ce n’est plus l’heure. Michel Hector était discret, jusqu’au stoïcisme. Il n’a jamais porté ses douleurs en écharpe. Les meurtrissures de la lutte politique, le départ inattendu d’un de ses fils sont autant d’évènements de sa vie qu’il a traversée avec une rare dignité. S’il passe pour un historien marxiste, en raison de son passé de militant emblématique de la gauche historique haïtienne - il était avec Roger Gaillard, Jean-Jacques Dessalines Ambroise et Mario Rameau, l’un des jeunes cadres brillants du PPLN (Parti populaire de libération nationale) -, il n’est pourtant pas resté un dogmatique. S’il s’est toujours assumé de gauche et un historien des masses, il n’a jamais réduit le courant tumultueux de l’Histoire à la seule lutte des classes. Son parcours de chercheur s’est irrigué de l’apport de courants historiques latino-américains.

Grand lecteur des aventures du monde contemporain, Hector s’était familiarisé avec les sinuosités et les détours inattendus du processus historique. Il avait surtout visité les moindres recoins de notre histoire. Il passe pour être un des spécialistes de la Genèse de l’État haïtien. « Dès le début du fonctionnement de cet État surgissent des difficultés insurmontables pour le maintien de l’alliance patriotique […]. Les nombreuses oppositions d’intérêts vont déboucher sur l’assassinat de Dessalines sous les yeux indifférents des cultivateurs. »

Toute chose qui s’explique par le fait que durant la courte expérience dessalinienne aucune avancée réelle ne s’est produite quant aux revendications des petits paysans sur les questions agraires. De plus, la religion populaire a été sévèrement réprimée. Et, notre premier empereur s’est trouvé piégé entre le marteau et l’enclume de forces opposées. Selon Hector : « Les tentatives de maintien de l’économie de plantation sans les rapports esclavagistes constituent selon les conditions de l’époque une voie de passage vers un capitalisme agraire […]. La politique économique d’alors comporte donc quelque dynamisme, surtout d’un point de vue développementaliste ». Toussaint, Dessalines et Christophe ont donc nourri un projet de nation et n’ont pas été en fin de compte que des généraux traîneurs de sabre. Sous Christophe, la nationalisation des terres et la lutte pour l’élargissement du secteur public de la propriété terrienne, ainsi que la création d’un secteur commercial d’État, annonçaient un projet économique assez sophistiqué pour l’époque et conforme aux intérêts de la jeune nation, dans le sillage de ce que certains historiens appellent l’idéal dessalinien. Michel Hector, l’un des plus grands théoriciens de la fondation de notre État a aussi beaucoup étudié nos différents mouvements populaires et ce qu’ils ont charrié comme projet de société. Il a su faire une radiographie de nos échecs trop souvent répétés, il n’a cependant - chose étonnante et combien vivifiante - jamais proclamé la mort de l’espérance.

Michel Hector a voulu encourager les jeunes de son pays à produire. Il était toujours prêt à animer des ateliers pour étudiants et écoliers. J’ai eu le bonheur de le recevoir en plusieurs occasions, dans le cadre de rencontres avec des écoliers, et malgré son prestige académique et son passé de militant du bonheur humain, il était d’une grande humilité. Sa voix « chantonnante » arrivait à nos oreilles comme un hymne permanent au savoir.

La consœur Nancy Roc a relevé sur sa page Facebook, une citation de Michel Hector qui résume tout l’homme : « Des pistes neuves doivent être explorées, sans dogmatisme… sans aucun pragmatisme dépourvu de perspective […]. Il faut une réflexion plurielle et des débats ouverts accompagnant l’engagement... »

Cette phrase sonne comme une volée de cloches dans la conjoncture. C’est peut-être aussi le testament du dernier des Mohicans.

Roody Edmé



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