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Quand Port-au-Prince se meurt !

Quand Port-au-Prince se meurt !



La capitale d’Haïti fut, dans les années 50, l’une des plus belles villes de la région. Des quartiers boisés comme Bois Verna ou Turgeau surgissaient de belles demeures en bois finement sculptés ayant appartenu à une bourgeoisie sur le déclin. Les rues d’une rare propreté juraient avec celles qui agressent aujourd’hui notre quotidien. Ceux qui ont grandi dans les années 60 se souviennent encore du centre-ville, avec ses magasins modernes, ses néons qui illuminaient des soirs calmes et encore rafraîchis par le vent qui remontait du bord de mer.

Un peu plus bas, le Down town coulissait le long de la mer. Des restaurants et des bars dansants égayaient le bas de la ville. Des places magnifiques et bien entretenues servaient de lieux d’études ou de détente pour des jeunes bacheliers. De la musique classique s’échappant des haut-parleurs animait les jets d’eau multicolores qui faisaient les délices des enfants.

On pouvait se rendre en ville toutes les heures du jour et de la nuit. L’Institut français d’Haïti, situé à l’époque au Bicentenaire, Cité de l’exposition, faisait office d’une véritable ruche culturelle. Il y avait quasiment tous les soirs un spectacle, du théâtre, un montage de texte ou un documentaire sur une région du monde. Des conférences où défilaient de grands noms de l’intellectualité haïtienne et française. Jean Dominique, Pradel Pompilus, Roger Gaillard, Hervé Denis, ou des auteurs français comme André Malreaux, Jean Marie Le Clézio ou Alain Robbe-Grillet, le pape à l’époque du nouveau roman.

Ce dernier accepta non sans une certaine élégance que je lui fasse des questions plutôt osées sur cette nouvelle manière de concevoir la mort du personnage à travers une écriture blanche. Le roman devenait sous la plume des Nathalie Sarraute et de Robbe-Grillet, uniquement l’aventure d’une écriture, au détriment de l’écriture d’une aventure. C’était le temps où l’on se devait, avant tout, de jouir du plaisir du texte. Roland Barthes et Julia Kristeva et les ouvrages de la petite collection Maspéro trônaient au chevet des jeunes de l’époque avides de changer le monde.

Les concerts inoubliables de Georges Moustaky méritent aussi de figurer dans les heures de gloire de notre vieille capitale. Charmé par l’incomparable mélodie de notre « Haïti chérie », il l’a inséré dans son répertoire musical après l’avoir fait traduire en français par notre consœur Huguette Hérard.

Le Champ-de-Mars aussi tenait son rang de cœur battant de la ville : le Rex Théâtre et ses films cultes comme « Autant en emporte le vent », ou « Devine qui vient diner ? », « Docteur Givago », les épisodes de Sisi pour les jeunes filles romantiques. Qu’on se rappelle aussi les visites saisonnières de la Compagnie Jean Gosselin, les pièces d’Hervé Denis, de Syto Cavé, de Frankétienne ou François Latour qui faisaient le bonheur d’un public élégant et cultivé ; ou encore de jeunes romantiques qui profitaient des salles obscures pour faire du chahut contre la dictature. Il y avait aussi le Paramount et ses festivals du dimanche, le Capitole et ses sélections de films fantastiques ou ses succès à l’italienne dans lesquels se distinguaient les œuvres de Fellini et Ettore Scola.

Plus tard furent créés le ciné Triomphe et ses salles en dolby stéréo. Avec lui, le cinéma triomphait et tout le Port-au-Prince de la culture longeait le long tapis rouge du lobby de ce complexe de trois salles, pour la séance de 19 heures du dimanche soir.

La chape de plomb de la dictature ne parvenait pas à mettre sous éteignoir certains clubs culturels de quartier d’où émergeaient des textes de qualité et de brillants diseurs.

Aujourd’hui, les temps sont durs. La ville est triste et a honte de son présent. Elle tremble sous le poids d’amas de détritus s’étalant sans vergogne dans presque toutes les artères de la capitale. Et le soir venu, un noir épais s’abat sur elle, et comme un prédateur le couvre de ses ailes sombres. Les quelques lampions qui résistent encore aux forces de l’ombre ne font que donner aux rues un aspect plus sinistre.

Quant aux rares feux de signalisation, les mauvaises langues disent qu’ils ne sont là que comme décoration.

Les édiles viennent dans un communiqué annoncer la fermeture de l’unique décharge de Truitier. Qui donc a pris cette décision ? Qui est en charge de régler ce genre de problèmes ? se demande-t-on ? Port-au-Prince avec ses rues sales et tristes est un microcosme de la mal-gouvernance.

Aux dernières nouvelles, la décharge a été rouverte. Mais vous aurez compris qu’il en faut beaucoup plus pour que la capitale renaisse de ses cendres. On attend encore la matérialisation des plans de rénovation d’une ville devenue une sévère balafre au visage de nos élites.

Roody Edmé




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