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Plus de femmes élues locales, mais la décentralisation du pouvoir ne passe pas

Plus de femmes élues locales, mais la décentralisation du pouvoir ne passe pas








Le visage (mâle et élitiste) du pouvoir politique en Haïti a changé. Le pouvoir local compte un nombre record de femmes : 41,30 % des élu-e-s des Assemblées des sections communales (ASEC) sont des femmes, contre 34,10 % pour les Conseils des assemblées des sections communales (CASEC) et 34,04 % pour les municipalités. Cette féminisation sans précédent des sphères politiques locales résulte du quota d’au moins 30 % de femmes rendu obligatoire sur les listes de candidatures pour les élections locales d’octobre 2015 et de janvier 2017.

Certes, la participation des femmes au pouvoir local remonte à longtemps. C’est aux élections municipales de 1955 que les Haïtiennes ont voté pour la première fois. Et les premières femmes élues à une fonction politique en Haïti ont été des maires. Soulignons que ce fait historique ne traduit pas un penchant naturel des Haïtiennes pour les sphères politiques locales. Il s’est plutôt imposé par la force des choses (notamment de la misogynie politique). Il relève plus précisément d’une tentative d’assignation des femmes au pouvoir local, considéré comme micro-pouvoir, ou pouvoir de moindre importance. En effet, la Constitution de 1950 qui a consacré les droits politiques des femmes a été l’oeuvre d’hommes politiques qui, en plus d’être misogynes, avaient une conception raciste du pouvoir. Ils croyaient que seules des personnes d’un certain genre et/ ou statut (une élite masculine, en l’occurrence) détenaient l’aptitude à gérer les affaires publiques et d’en saisir les enjeux. À l’opposé, ils préjugeaient les Haïtiennes démunies de cette aptitude. Ainsi, cette Constitution a-t-elle établi les droits politiques des femmes au niveau municipal dans un premier temps, avec promesse de plein exercice de ces droits trois ans après leur participation aux élections municipales.

Au-delà de ces considérations historiques, l’élection d’un nombre record de femmes au pouvoir local portait de grands enjeux. En plus de changer le visage du pouvoir politique, elle signifiait que plus d’acteurs de la scène politique adopteraient des politiques en faveur des couches sociales les plus vulnérables. Non pas que les nouvelles élues locales soient meilleures que les figures politiques traditionnelles. Elles ont vécu l’expérience de la double exclusion de genre et de classe. Car la grande majorité d’entre elles proviennent des couches sociales historiquement défavorisées. Elles sont donc potentiellement plus attentives aux mécanismes d’exclusion dans leurs modes d’exercice du pouvoir. L’élection de ces femmes ouvrait également la voie à une véritable autonomisation des collectivités territoriales par rapport au pouvoir central. En somme, cette forte présence des femmes au niveau local laissait envisager une double décentralisation (de genre et/ou politique) du pouvoir en Haïti.

Environ deux ans plus tard, cette double décentralisation ne se réalise pas. La conjoncture politique actuelle ne s’y prête pas. Le président Jovenel Moïse ne croit pas en l’autonomisation des collectivités territoriales. Il ne déploie aucun effort en la matière. À l’instar de ses récents prédécesseurs, il pratique l’hyper-présidentialisme. Mais il va plus loin qu’eux, il exacerbe le mal. Par exemple, pour les besoins de sa caravane du changement, il a transféré au pouvoir central des projets qui, en principe, tombent sous la responsabilité des municipalités. Selon un article de Le Nouvelliste paru le 26 janvier dernier, le ministre de la Planification de l’époque, Aviol Fleurant – via un protocole –, a concédé au ministère de l’Intérieur l’exécution de 26 projets qui concernent la réhabilitation de places publiques, de cimetières ou encore la construction de marchés publics, etc.


Alors que le président prive les entités locales des fonds indispensables à leur travail et leur fonctionnement quotidiens, il ne se gêne pas par tous les moyens d’instrumentaliser les élu-e-s locales. Pour se refaire une virginité politique – suite aux protestations de juillet dernier, lesquelles ont ébranlé son pouvoir – il a réuni les maires lors d’un cérémonial au Champ de mars (la plus grande place du pays) pour leur faire don de camions-poubelles. Par la manière dont il a procédé, le président Jovenel Moïse a humilié les maires, des élues au même titre que lui. Pis encore, il a réduit le champ d’action des municipalités à sa plus simple expression, à savoir le ramassage d’ordures. À moitié victimes, à moitié complices de leur vassalisation, certains maires se sont prêté au jeu. Ils ont même félicité Jovenel Moïse pour être le premier président de l’histoire à poser un geste aussi noble.

Un rapport de domination en entraine toujours un autre. Si le président néglige les collectivités territoriales. Il méprise aussi les femmes. En tant que garant de la bonne marche des institutions, il ne construit pas un cadre institutionnel propice au développement de leur leadership. À cette misogynie au plus haut sommet de l’État se greffe le sexisme interne au pouvoir local. Ainsi, les élues locales sont-elles rarement cheffes des cartels. Elles occupent le plus souvent la deuxième ou la troisième place. Ainsi, en raison de leur positionnement genré, influencent-elles peu les décisions politiques. Le pouvoir local, à l’instar du pouvoir central, repose sur le culte des chefs. À titre d’exemple, la moyenne des citoyen-ne-s de la région métropolitaine ne connaissent pas Rose Trinita Louis ou Kettyna Bellabe, respectivement maires assesseures de Delmas et de Port-au-Prince. Alors que le 8 mars dernier Ralph Youri Chévry a signé un arrêté communal en faveur de l’égalité des sexes, il ne prêche pas par l’exemple. Entre Kettyna Bellabe et lui, s’est constituée une division sexuelle du travail politique. Lui prend la meilleure part bien entendu. Il participe en solo aux rencontres internationales, signe ou délivre en solo les messages officiels et intervient le plus souvent dans la presse. Tandis que la maire assesseure de Port-au-Prince s’occupe des questions qui sont au prolongement des rôles sociaux comme les visites au centre pour personnes âgées de Delmas 2, la distribution de kits scolaires, la commémoration des dates clés de l’histoire des luttes de femmes, etc. Entre Wilson Jeudy et Rose Trinita Louis, la ségrégation sexuelle du travail est plus serrée. Par exemple, quand Rose Trinita Louis fait quelque chose, le compte Twitter de la mairie indique qu’elle agit « au nom du conseil municipal [de Delmas] dirigé par le maire Wilson Jeudy ». Mais, on ne fait pas de procès en féminisme ni à Ralph Youri Chévry ni à Wilson Jeudy. Nombreux sont ceux estiment que le premier fait plutôt bien son job tandis que le second accomplit un excellent travail. Comme si on pouvait faire du bon ou de l’excellent travail sans prendre en compte l’égalité de sexes !

Natacha Clergé



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