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Elles m’ont rendu machiste

Elles m’ont rendu machiste








Habitant la zone défavorisée qu’est Delmas 4, j’évoluais dans un monde qui m’invitait à faire de la drogue ou devrais-je dire de la marijuana un passe-temps favori. De jour en jour, je m’y enfonçais un peu plus, le destin me paraissait noir. J’étais au lycée, plus précisément en classe de philo et pour tout dire, je pensais arrêter les cours dès la rhéto, mais il a fallu qu’on élimine officiellement le bac 1 pour me donner une chance d’y arriver. Quoi de plus normal, avec 5 de moyenne, la philo était à moi. Nonobstant, cette tendance à la « médiocrité », je voulais au moins atteindre ce but. D’ailleurs, c’est le seul objectif auquel je pouvais prétendre adhérer, je n’avais pas vraiment de soutien financier. Un diplôme. Rien qu’un seul et j’accepterais ma situation d’homme pauvre et sans avenir. J’accepterais de me rabattre sur la marijuana.

Elle m’attendait, je la sentais impatiente d’embrasser mes lèvres. Mon avenir était là. D’ailleurs, certaines personnes de mon quartier ne comprenaient pas mon obstination à vouloir obtenir mon diplôme de fin d’études classiques. Je n’avais pas d’argent pour me lancer à la poursuite d’un autre rêve. Du coup, elles me disaient n’avoir nullement besoin d’apprendre la chimie, qu’il y aurait automatiquement de l’alchimie entre un joint et moi. Pas de chichi. Pas d’heures à écouter un professeur qui ne savait rien de tes problèmes. Avec un joint, la symbiose était totale, fusionnelle.

J’ai, surtout, le souvenir d’elles. De ces coquines qui nous allumaient mes potes et moi dans le quartier. De ces filles frivoles qui n’avaient aucune pudeur et qui n’avaient jamais foutu un pied à l’école, bien que nous soyons en plein 21e siècle. Elles étaient baroques, comme le dirait mon ancien professeur de littérature en secondaire 1. Des filles faciles selon certains, mais elles nous donnaient beaucoup de bonheur. Pour elles, la norme était que nous les prenions de force : voilà ce qui leur semblait normal. Ou d’affirmer notre supériorité quand, réunies sous la fenêtre de la pièce qui me servait de chambre, de salon et de cuisine, elles papotaient. J’en étais venu à les écouter à chaque rencontre. Pas le choix, il fallait échapper à mes potes qui m’offraient un joint. Je devais repousser l’échéance, repousser mon destin. Alors je m’enfermais à clé, feignant d’être sorti.

À ces moments, elles parlaient de banalités, de choses futiles et puériles. Mais ce qui m’intéressait était leur soif d’amour. Avec elles, j’ai appris à séduire, à plaire, à donner, à prendre, à piétiner. Elles étaient ma boussole, me montrant le chemin pour me transformer en ce que je devins plus tard.

Je me souviens de Vanessa. Ce n’était pas elle ma meuf. Cependant, je ne puis oublier son amour démesuré pour Johnny. Ce Johnny, fumeur de BÒZ qui la trainait de force par les cheveux pour lui flanquer une raclée pour avoir fait des yeux doux au nouveau voisin. La joie qui émanait de sa voix ne me laissait plus de marge quand elle racontait ses misères. Celles-là mêmes que le fameux Johnny rattrapait par des parties de jambes en l’air « torrides » en échange d’un pardon. Jouissif, voilà le mot qu’elle utilisait pour décrire la violence gratuite dont elle était victime. Elle finissait toujours par dire qu’elle était coupable d’avoir mal agi envers son bourreau. Et que Johnny n’aurait pas réagi ainsi s’il ne l’aimait pas. Drôle d’amour ! Les autres je ne les voyais pas, mais je sentais leur excitation. Je sentais combien elles enviaient Vanessa. Son homme l’aimait. Ça ne faisait pas l’ombre d’un doute.

(…) deux semaines plus tard, ma meuf s’était lancée à ma poursuite. Venant de ce même groupe de filles, ses idées étaient bien arrêtées : me rendre jaloux et m’amener à lui prouver de manière douteuse mon soi-disant amour. (…) J’ai tenu un mois avant de la perdre. Il semble que je n’étais pas assez aimant. Je ne lui ai pas suffisamment montré ce grand amour que je disais habiter mon être. Pourtant je l’aimais, ma beauté vulgaire. Ou peut-être, ce que je prenais pour de l’amour ne l’était-il pas. Tout au moins, j’ai compris que leur logique en amour était de le démontrer par des réactions violentes.

Quatre mois plus tard, je sortais à nouveau avec une meuf. Cette fois-ci, j’ai pris le soin de choisir une de mon école. N’ayant pas d’argent à offrir pour les sorties amoureuses, j’optais pour une copine qui me paraissait mûre. Étant dans la même classe que moi, on était amenés à se voir tous les jours. Une seule chose semblait compter, la nourriture. Ne va pas croire qu’elle était gourmande, car ce ne fut pas le cas, cependant sa gourmandise était de l’avarice. Et, elle n’était pas sans savoir que je n’avais pas un sou vaillant. Alors que les premiers mois qui ont suivi nos moments de conversation elle me donnait l’impression que le peu pouvait lui suffire.

Sa vision de l’avenir était, quoiqu’elle soit en classe terminale, aussi étriquée. Au bout de ce qui devait nous faire deux mois de couple, je me suis mis à me questionner. Quand on est un sans-le-sou comme moi, une fille arriviste n’est pas l’idéale. Les deux mois qui ont suivi, elle parlait constamment de son besoin de fric. J’aurais été fier d’avoir une copine avec plein de rêves dans les yeux, qui sait que je me serais noyé dedans. Mais…

Elle voulait d’un homme lui apportant sur un plateau la moitié du monde. Je ne comprenais pas alors le but de ses études. Elle rêvait d’un homme pour ses dépenses, et moi je plongeais dans l’abîme du désespoir. Le fond m’appelait. Elle ne me toléra pas longtemps avant de tracer sa route sans demander son reste. Aujourd’hui, je me demande ce qu’elle est devenue. Avec de telles idées, je ne serais pas étonné de savoir qu’elle est « Madan papa ».

Bien que cela ne dure que deux mois, je fus affecté par cette relation et par la précédente. J’étais face à ma misérable vie. Il me fallait une copine. C’était la seule personne capable de m’apporter de la couleur. Je me devais de trouver une meuf, c’est sur cette pensée que des éclats de rire me parvinrent de la fenêtre.

« Encore une réunion », me dis-je à moi-même.

Ce n’était pas la voix de Vanessa. Tout de suite, je reconnus la voix aiguë de mon ex. Paraît-il qu’elle avait déniché l’homme aimant que je ne fus. Celui qui par les coups, les bleus qu’il laisserait sur sa peau d’ébène, devait lui prouver un amour possessif, mais surtout le vrai amour. Soudain, j’eus un bond dans le coeur. Je venais d’entendre mon nom, je tendis l’oreille pour écouter, mais l’une d’elles leur intima le silence. Je l’entendais rappeler que je pouvais probablement les entendre, cependant mon ex répondit sans hésitation que je ne devais pas être chez moi. J’esquissai un sourire cynique, et me félicitai de ne lui avoir jamais dit que certaines fois je m’enfermais à l’intérieur. Elles reprirent leur conversation. « Marozo misye te ye », entendis-je de la voix de mon ex.

Selon elles, je n’avais pas de couilles. Je n’étais pas un homme, un vrai. Ces mots m’ont fait l’effet d’une douche froide. Je connaissais certes le degré de leurs bêtises, mais se pourrait-il qu’elles aient raison. Elles sont quand même des femmes, elles savent ce qui est bon pour elles. Furieusement, un tas d’émotions m’envahirent. J’étais désespéré.

Je venais de tout perdre et comme je n’avais pas assez étudié, j’allais aussi échouer à l’examen qui approchait sans m’en rendre compte. Je connaissais mon destin à Delmas 4. Je ne pouvais pousser plus loin l’échéance, alors je me laissai choir sur une chaise, fixant un point invisible sur le plafond. Fermant doucement les yeux, je remis les armes et me laissai envahir par leur rire cruel. Mon revolver ne contenait qu’une balle, l’adversaire n’aurait pas flanché même après avoir fait feu, sans compter que j’avais déjà un genou à terre. Ma mort était proche. Elles avaient gagné, les sales go. Je sentais mon égo de mâle se réveiller. (...) Je devenais machiste.

Et, en cette journée internationale de la femme, un joint aux lèvres, je repensais à elles. Elles qui m’ont montré la voie.

Laika Mezil



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