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Maigre bilan de l’Académie du créole haïtien (2014-2019) : les leçons d’une dérive prévisible

Maigre bilan de l’Académie du créole haïtien (2014-2019) : les leçons d’une dérive prévisible








La « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an » (« Loi portant création de l’Académie du créole haïtien »), publiée uniquement en créole dans Le Moniteur, est datée du 7 avril 2014. Cette micro-structure est donc vieille de cinq ans et les éléments de bilan public de son action appellent une sereine réflexion. Selon la « Loi portant création de l’Académie du créole haïtien », sa mission consiste, entre autres, à « c) faire tout le nécessaire pour assurer un grand prestige et un très haut rayonnement du créole auprès du peuple haïtien et à d’autres populations dans le monde ; e) faire en sorte que les institutions de l’État appliquent la Constitution en publiant tous les documents officiels dans la langue créole ; f) soumettre des propositions quant aux façons d’utiliser la langue créole dans les communications publiques au pays ».

Il importe de souligner, en amont, que les termes mêmes de la mission de cette micro structure consignée dans la « Loi portant création de l’Académie du créole haïtien » définissent son statut : il s’agit d’une instance « déclarative » destinée à formuler des « propositions » et des « recommandations » sans pouvoir légal contraignant. Ainsi, il s’agit de « faire tout le nécessaire », de « faire en sorte », de « soumettre des propositions ». Instance « déclarative » qui par nature ne peut faire que des « propositions » et des « recommandations », l’Académie du créole haïtien (Akademi kreyòl ayisyen, AKA) n’est pas une institution d’aménagement linguistique issue d’un énoncé de politique linguistique de l’État ciblant nos deux langues officielles, le créole et le français. À l’aune d’un bilan quinquennal de l’action menée par l’AKA, il est essentiel de savoir que la « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an », consignée dans Le Moniteur du 7 avril 2014, est une loi déclarative, uniquement, qui n’accorde aucun pouvoir juridique d’aménagement linguistique à l’Académie créole. On retiendra donc qu’aux termes de la « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an », cette instance ne peut qu’émettre des « avis » et des « recommandations » qui n’ont aucune force légale contraignante (voir, là-dessus, notre article « Pour une académie créole régie par une loi fondatrice d’aménagement linguistique », 26 novembre 2014).

C’est certainement en cela que réside l’une des principales causes du maigre bilan, sur une période de cinq ans, de l’action menée par l’Académie créole. Celle-ci s’est révélée incapable de mesurer et de faire le lien entre l’étroitesse de son mandat et son maigre bilan. L’Académie créole rejette ainsi sur « les autorités de l’État haïtien » le maigre bilan de son action ces dernières années. Dans un article publié par Le Nouvelliste le 1er mars 2018, « L’Académie du créole haïtien réclame le support de l’État », les représentants de l’AKA exposent que « Faisant face à d’innombrables difficultés, les académiciens ont fait remarquer que les autorités de l’État haïtien ne soutiennent pas les actions et les travaux de l’Académie du créole haïtien. Selon Pierre Michel Chéry, l’État devrait prendre des mesures exigeant l’usage du créole dans toutes les sphères de la société. Rien n’en est fait cependant (sic) ». En demandant à l’État de « prendre des mesures exigeant l’usage du créole dans toutes les sphères de la société », l’AKA atteste de la sorte que c’est à l’État et non pas à elle de prendre de telles mesures. C’est donc dans la négation improductive d’une vision pionnière de l’aménagement linguistique que les promoteurs trop empressés de l’Académie créole ont décidé de se substituer à l’État en créant une sorte de lobby linguistique, un micro groupe de pression quasi-privé dont l’action n’émane pas de l’État et n’est pas assumée par l’État. Au passage on notera que le créole est déjà présent dans toutes les sphères de la société, tandis qu’il ne bénéficie pas de mesures contraignantes quant à son aménagement institutionnel.

Les rectifications orthographiques proposées par l’Académie du créole haïtien le 1er juin 2017 ont été contestées à l’interne et à l’externe. Ainsi, dans un virulent réquisitoire paru sur le site Potomitan le 17 février 2018, « Lèt tou louvri pou akademisyen nan Akademi kreyòl ayisyen », le linguiste Michel Degraff, membre fondateur de l’AKA, s’insurge contre l’« entèdiksyon kont fòm kout nan premye vèsyon bilten Aka (oktòb 2016) selon desizyon inilateral pastè Pauris Jean-Baptiste (prezidan AKA) ». Cette décision, dit-il, va à l’encontre des travaux menés par la « Commission scientifique » de l’AKA : « Egzanp : Foto sa a se mwen epi Foto sa a se pa m. Sa se 2 fraz ki pa gen menm sans epi se fòm kout ak fòm long pwonon an (mwen oswa m) ki ede n idantifye diferans semantik la. » En dépit de la demande de rectification de Michel Degraff, responsable de la « Commission scientifique » de l’AKA, le Secrétariat exécutif de l’Académie a autorisé la publication, au nom des académiciens, du « conseil » traitant des « formes courtes » en créole. Il s’en est suivi la décision de Michel Degraff de ne pas représenter sa candidature comme membre du Conseil d’administration (KAd). Ciblant le manque de transparence de l’AKA où des instances se prononcent ou agissent sans en aviser d’autres, Michel Degraff a également démissionné le 5 avril 2017 de son poste de coordonnateur de la « Commission scientifique » de l’AKA. Cette démission précède celle de l’académicien Frenand Léger, le 18 décembre 2017, au motif, selon Michel Degraff, d’une situation explosive à l’AKA décrite par Frenand Léger dans sa lettre de démission en termes de « biznis prive », « deriv », « koken », « magouy », « malonèt », « medyòk », « gwo ponyèt », « tonton makout », « malvèsasyon ».

À propos des rectificationsorthographiques proposées par l’Académie du créole haïtien, « Lemète Zéphyr, professeur à la Faculté de linguistique appliquée (FLA) et à l’École normale supérieure (ENS), émet des réserves quant à la résolution de l’AKA sur l’orthographe du créole haïtien. D’entrée de jeu, le professeur rappelle que la majorité des propositions faites par l’Akademi kreyòl ayisyen ne présentent rien de nouveau dans la mesure où elles étaient déjà appliquées dans les pratiques rédactionnelles en créole haïtien des professionnels de niveau avancé. M. Zéphyr, après analyse des différentes dispositions prises par les académiciens haïtiens, a répertorié au moins quatre principales lacunes au sein de la première résolution de l’AKA. Il s’agit selon le didacticien de faiblesses stylistiques, sociolinguistiques, logiques et phonologiques. » (« Lemète Zéphyr dénonce les lacunes de la résolution de l’Aka sur l’orthographe du créole », Montray kreyòl, 19 juin 2017)

Au bilan quinquennal de l’Académie du créole haïtien, il faut également noter que cette micro structure a inscrit plusieurs de ses actions dans la plus grande confusion théorique. Ainsi en a-t-il été des pseudo « droits linguistiques des enfants » en Haïti. Le 14 septembre 2016, Le National publiait un article titré « L’Akademi kreyòl ayisyen plaide pour le respect des droits linguistiques des enfants en Haïti ». Cet article annonçait la tenue à Port-au-Prince, le 16 septembre 2016, d’un Forum organisé par l’Akademi kreyòl ayisyen(AKA) en collaboration avec le ministère de l’Éducation sur le thème « Respectons le droit linguistique des enfants ». Nous avons démontré l’inanité de cette vision dans un texte daté du 20 septembre 2016, « Les « droits linguistiques des enfants » en Haïti : mal-vision et aberration conceptuelle à l’Akademi kreyòl ayisyen ». Dans cet article, nous avons précisé qu’à contre-courant des sciences du langage, la catégorie « droits linguistiques des enfants » est une aberration découlant d’une mal-vision de la configuration sociolinguistique d’Haïti et de l’obligation qu’a l’État d’aménager les deux langues officielles du pays. L’Akademi kreyòl promeut une impasse consistant à poser une douteuse catégorisation des droits linguistiques au pays : il y aurait donc des « droits linguistiques » des enfants aux côtés de ceux des optométristes, des vieillards, des boulangers, des marins, des chauffeurs de taxi, des sages-femmes, des musiciens, etc., avec des particularités sinon des oppositions… La jurilinguistique ne reconnaît pas de droits linguistiques spécifiques aux… madan sara, aux avocats, aux enfants, etc. Il n’y a pas de droits linguistiques « à la carte », grenn pa grenn osnon depaman : les droits linguistiques sont universels et s’appliquent à une population selon son histoire et selon ses caractéristiques sociologiques. À l’échelle internationale, la « Déclaration universelle des droits linguistiques » a été proclamée à Barcelone entre le 6 et le 8 juin 1996, durant la Conférence mondiale des droits linguistiques. Cette Déclaration stipule que « Tous les peuples ont donc le droit d’exprimer et de développer leur culture, leur langue et leurs normes d’organisation, se dotant pour cela de leurs propres structures politiques, éducatives, de communication et d’administration publique ».

Également au bilan de son action, l’Académie du créole haïtien a passé des accords stratégiques avec le ministère de l’Éducation. L’accord du 8 juillet 2015 entre l’AKA et le ministère de l’Éducation en est un bon exemple.

L’objectif principal de cet accord est ainsi libellé : « Atik 1. Dokiman sa ase yon Pwotokòl akò ki angaje ministè Edikasyon nasyonal ak fòmasyon pwofesyonèl (MENFP) ak Akademi kreyòl ayisyen an (AKA) sou fason pou yo kalobore pou pèmèt lang kreyòl la sèvi nan tout nivo anndan sistèm edikatif ayisyen an ak nan administrasyon MENFP. » À bien comprendre cet objectif, on constate qu’il y a ici encore confusion entre la nature déclarative de l’Académie et ses prétentions exécutives : il s’agit de « permettre » l’utilisation de la langue créole à tous les niveaux du système éducatif et dans l’administration du ministère de l’Éducation –et non pas de rendre son usage obligatoire et d’encadrer pareil usage. La mesure annoncée n’est nullement contraignante ni mesurable, aucun règlement d’application n’ayant prévu les mécanismes de sa mise en oeuvre pour laquelle d’ailleurs l’Académie créole n’a aucune ressource professionnelle permanente et de haute qualité, aucune infrastructure logistique destinée à en asseoir la mise en oeuvre et à en mesurer l’effectivité. Manifestement il s’est agi d’un accord cosmétique qui n’a occasionné aucun résultat mesurable, ce qui a donné lieu à la foudre colérique de l’Académie créole : « Leurs flèches se sont aussi dirigées contre le ministère de l’Éducation nationale. Le problème linguistique en milieu scolaire, en abordant ce point avec un peu d’énervement, les académiciens estiment que le ministère de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle (MENFP) méprise et néglige l’apprentissage dans la langue créole. Pour eux, le MENFP devrait prendre des mesures adéquates pour que l’apprentissage soit effectif dans la langue maternelle. » (« L’Académie du créole haïtien réclame le support de l’État », Le Nouvelliste, 1er mars 2018.) Par ailleurs il faut également retenir, en termes de bilan de l’action de l’AKA, que celle-ci entendait agir, avec l’accord du 8 juillet 2015, au titre d’une institution d’aménagement linguistique –ce qui n’est nullement prévu dans la « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an » du 7 avril 2014. La confusion des genres – et surtout de mandat — est ici de première évidence : l’accord du 8 juillet 2015 entre l’AKA et le ministère de l’Éducation a été l’occasion pour l’Académie créole de se draper de certaines attributions d’aménagement linguistique alors même que la « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an » ne le lui permet pas (voir, là-dessus, notre article du 15 juillet 2015, « « Accord du 8 juillet 2015 - Du défaut originel de vision à l’Académie du créole haïtien et au ministère de l’Éducation nationale ».)

Le fonctionnement opaque à l’Aka est également à mettre en lumière au chapitre du bilan quinquennal de son action. Paru à Port-au-Prince dans Le National du 2 mars 2018, notre article « Crise majeure à l’Académie du créole haïtien » expose le virulent réquisitoire du linguiste Michel Degraff paru sur le site Potomitan le 17 février 2018. Dans ce texte, Michel Degraff s’insurge contre « les « dérives qui affaiblissent le fonctionnement de l’Académie créole ». Rédigée en créole, la « Lèt tou louvri pou akademisyen nan Akademi kreyòl ayisyen » de Michel Degraff cible deux séries d’activités : (1) des publications diffusées au nom de l’AKA et qui risquent d’entamer son intégrité (cf. « six dossiers problématiques ») ; (2) la décision administrative relative aux personnes qui bénéficient de contrats et de « djòbs » à l’AKA, ce qui renvoie à la question de l’intégrité morale de l’AKA. Le réquisitoire de Michel Degraff a très sérieusement documenté plusieurs dérives systémiques de l’Académie créole, en particulier des publications sans consultation de la « Commission scientifique » de l’AKA ; un cas de plagiat dans un article de l’AKA paru dans Le Nouvelliste le 29 mars 2017 ; des contrats accordés à des firmes où travaillent des académiciens : conflits d’intérêts, népotisme et corruption ; des « djòbs » au secrétariat de l’AKA pour la parenté des académiciens. En réponse au réquisitoire de Michel Degraff, l’Akademi kreyòl ayisyen (AKA) a fait paraître à Port-au-Prince, le 8 mars 2018, une « Note publique » rédigée en créole et portant la signature du pasteur Pauris Jean Baptiste président du Conseil d’administration de l’AKA. Nous avons analysé cette « Note publique » dans l’article paru dans Le National du 13 mars 2018, « Crise majeure à l’Académie du créole haïtien : la « Note publique » de l’AKA sème la confusion ». Il ressort de notre analyse que l’Académie créole n’a pas su apporter un démenti crédible au réquisitoire de Michel Degraff. Dans sa « Note publique », l’AKA pose que « pour la vérité et pour l’histoire », elle tiendra prochainement un point de presse sur le conflit qui la traverse. » Ce point de presse n’a jamais eu lieu et la mise à l’écart de Michel Degraff a été de facto entérinée… La « Note publique » de l’AKA, en évacuant/banalisant les questions de fond que soulève Michel Degraff dans son réquisitoire, confirme l’existence d’une sous-culture de l’opacité, de la corruption et de l’impunité au sein de l’AKA, sorte de « kase fèy kouvri sa » : l’omertà sicilienne à l’haïtienne.

Au terme de ce bilan de l’action de l’Académie créole, il ressort qu’elle n’a pas atteint les objectifs de sa mission tels que consignés dans la « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an ». L’impact réel de l’AKA sur la société haïtienne demeure dérisoire même lorsqu’elle se pare de certains attributs d’une institution d’aménagement linguistique. Confuse sur son mandat et sur son rôle, elle n’a pas su, par exemple, « faire en sorte que les institutions de l’État appliquent la Constitution en publiant tous les documents officiels dans la langue créole ». Ses interventions rituelles (Journée internationale de la langue créole, Journée internationale de la langue maternelle, etc.) n’ont pas prise sur la configuration linguistique du pays et l’aménagement du créole, notamment dans le système éducatif haïtien, s’apparente à un voeu pieux objet de récriminations cycliques auprès des « autorités de l’État ». La dérive prévisible de l’Académie du créole haïtien, qui comprend peu de linguistes, tient à son mode de constitution, à l’étroitesse de son mandat, à son fonctionnement opaque ouvrant la voie au népotisme et à la corruption.

Par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue
Montréal, le 4 avril 2019



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