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Quand Jean-Claude Bajeux dénonçait le mépris du créole par certains Haïtiens

Quand Jean-Claude Bajeux dénonçait le mépris du créole par certains Haïtiens








Retour sur « Mosochwazi pawòl ki ekri an kreyòl ayisyen »

Né le 17 septembre 1931 et mort le 5 août 2011, Jean-Claude Bajeux avait plusieurs codes à son arc. Entre autres études, il était philosophe, traducteur, spécialiste de la littérature antillaise. Il a contribué à la rédaction de la revue créole Sèl des Pères spiritains de Brooklyn alors qu’il vivait en exil dans les années 70. Poète, enseignant, écrivain, il était l’auteur de plusieurs ouvrages. En 1999, il a publié, aux Éditions Antilia, une anthologie bilingue (créole-français) de la littérature créole : « Mosochwazi pawòl ki ekri an kreyòl ayisyen / Anthologie de la littérature créole haïtienne ». Ce livre est présenté en sept chapitres avec des sujets /thèmes variés sous la plume des meilleurs écrivains haïtiens du 18e au 20e siècle :

- Premiers textes

- Littérature orale

- Poèmes

- Théâtre

- Romans et récits

- Essais

Cette entreprise revêt une importance capitale pour l’auteur. D’abord, il affiche sa volonté assumée d’un bilinguisme créole – français vivace et effectif ; le titre de l’ouvrage l’atteste et de fait, tous les textes créoles sont traduits en français. De plus, l’objectif sous-jacent de ce travail colossal vise à fournir la preuve de la richesse du créole, de ses immenses possibilités à remplir toutes les fonctions, à traiter de tout sujet, de toute problématique concernant l’être humain. De ce fait, l’enseignant de créole et de français dispose d’une variété importante de textes authentiques exploitables selon ses objectifs pédagogiques. Aujourd’hui, on s’intéressera à l’introduction de cette œuvre consacrée à la dénonciation du mépris vis-à-vis du créole.

Le point de vue de Jean-Claude Bajeux sur le créole dans l’introduction de son livre : la dénonciation du mépris d’un groupe d’Haïtiens vis-à-vis de leur propre langue (les propos d’introduction de JC Bajeux datent respectivement de 1983 et 1994).

Dans l’introduction de l’ouvrage, Jean-Claude Bajeux dénonce le mépris dont le créole est victime de la part des lettrés « qui écrivent l’histoire » et qui ignorent de façon singulière « ceux qui la font ». De plus, comme les archives ne résistent pas aux caprices des climats tropicaux (destruction par le feu et les thermites), c’est la mémoire humaine qui sert de courroie de transmission de la parole racontée de génération en génération, rapporte-t-il. Selon lui, le créole naitrait des rapports entre les Blancs et les Esclaves venus d’Afrique dans le cadre du trafic négrier. Et c’est cette langue qui serait utilisée par les marins portugais et les Africains sur les côtes africaines dans les relations commerciales. Issu des langues des colons européens, le créole est le moyen de communication de toutes les plantations, aux Seychelles, à Madagascar, dans les Caraïbes, à Sainte-Lucie, à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Dominique, à Saint-Domingue jusqu’à la Louisiane aux États-Unis. Ainsi, comme le soulignait Bajeux, c’est la seule langue de communication entre les colons et les Africains et les esclaves africains entre eux.

Les linguistes étudient l’évolution de cette nouvelle langue (le créole) en la comparant au français, ils en font une étude diachronique en tentant des réflexions scientifiques sur ses règles de fonctionnement. Une étude qui ne serait qu’à son début selon Jean-Claude Bajeux (à l’époque de la publication du livre « Mosochwazi pawòl ki ekri nan lang kreyòl ayisyen », 1999). Dans la foulée, il consigne quelques études consacrées à la langue créole :

- la thèse de doctorat de Suzanne Sylvain (1936),

- Moreau de Saint-Méry dans son œuvre en trois tomes a consacré un chapitre à la langue créole, transcrit La Chanson de Lisette, attribuée à Duvivier de Mahautière (1777)

- les Idylles et Chansons (1808) et L’Entrée du Roi dans sa ville, publiée en 1818 à l’Imprimerie Royale de Milot par Comte DesRosiers.

Il note à l’époque de ces publications l’absence d’une étude scientifique sur le vocabulaire créole, celle d’un dictionnaire étymologique du créole, bref, celle d’une anthologie.

Jean-Claude Bajeux constate aussi le peu d’œuvres écrites en créole, les difficultés matérielles (éditeurs-imprimeurs) s’opposant à la « constitution d’une littérature, c’est-à-dire, d’un corpus de textes accessibles à la collectivité et transcendant le temps ». Une preuve que non seulement les colons –créoles ou non- utilisaient bien la langue créole, mais aussi qu’ils étaient les seuls à publier dans la langue vernaculaire, mis à part le texte de Dessalines rapporté par Descourtilz et quelques chansons retrouvées pêle-mêle. En témoignent les exemples de Sonthonax et de Leclerc qui voulaient transmettre leurs messages aux esclaves. Le premier a publié ses trois proclamations en créole, le second a traduit la proclamation de Bonaparte de 1802 en créole. Une nécessité politique pour atteindre la masse des créolisants, les colons ne pouvant pas le faire oralement et ne pouvant compter non plus sur des intermédiaires.

Cependant, si les chefs rebelles haïtiens n’avaient pas besoin de la médiation de l’écriture pour s’adresser au peuple, étant en contact linguistique direct avec lui, l’absence de littérature officielle de 1804 à 1885 n’est guère justifiée. C’est à ce niveau que ces interrogations de l’auteur prennent tout leur sens :

« Pourquoi La Dessalinienne, composée par Justin Lhérisson en 1903, n’a-t-elle pas, jusqu’à nos jours, de traduction officielle en créole ?

Pourquoi le Catéchisme créole de Mgr. Kersuzan (1922) interrompt-il la continuité pour inscrire en français « le Notre Père » ?

Pourquoi la République d’Haïti n’a-t-elle, depuis son indépendance en 1804, aucun texte juridique en créole, ni ses constitutions ni le Code civil ni le Code pénal, tandis que les contrats et les décisions juridiques s’écrivent dans le baragouin juridique ironisé par Rabelais et Molière ? »

Et, poursuivant le constat amer du mépris de la langue des Haïtiennes et Haïtiens, Jean-Claude Bajeux dénonce le spectaculaire silence créole dans la vie politique haïtienne au niveau de l’écrit en tenant compte que « l’écrasante majorité du peuple haïtien (90 %) ne parle et ne comprend que le créole et que seule une infime minorité accède au bilinguisme ». Souligne dans la foulée la très forte pression exercée pour obtenir la traduction en créole de la constitution du 29 mars 1987 ainsi que sa publication officielle.

Par ailleurs, plusieurs faits et épisodes rapportés dans l’ouvrage prouvent que le créole dépasse un simple problème linguistique. Par exemple, la satisfaction, la joie, la surprise de l’éditeur d’Optique de lire un extrait du discours en créole du président Paul Magloire dans la tribune de La Havane le 23 juillet 1954 avec ce commentaire : « Un président de la République d’Haïti, peut-être pour la première fois dans l’histoire de ce pays, a parlé créole à une assemblée de ses compatriotes sur la terre étrangère ». En outre, vu le tournant que prennent les discussions sur ces deux langues, la situation sociale des monolingues et des bilingues, les fonctions occupées par les uns et les autres (gouvernants/gouvernés), la différence établie entre les deux langues, dans leur distribution sociale, correspond à des objectifs qui affectent le politique et l’inconscient. « La bataille linguistique n’est donc pas purement académique : il s’agit bien d’une lutte vitale pour obtenir, partager, contrôler, conserver le pouvoir. […] La langue est alors « goulot d’étranglement et instrument d’enfermement. La dualité français – créole s’enracine donc dans un phénomène vital : la bataille pour le pouvoir ».

L’homme de lettres finit ce long propos d’introduction en mettant l’accent sur ce « contexte d’apartheid » où la simple traduction de la Constitution de 1987 était considérée comme subversive. De plus, « un indice d’infériorité est attaché à la langue créole » au point que « l’immigré haïtien, créolophone, déclare, en inscrivant ses enfants à l’école, que sa langue est le français ». Même des lettrés haïtiens (Louis-Joseph Janvier, Dantès Bellegarde, etc.) assimilaient le peuple haïtien à « un peuple latin parlant français ». En dernier lieu, si l’on comprend la position de la grande masse d’esclaves venant directement de l’Afrique en choisissant le français et le français seulement lors de la proclamation de l’indépendance –le créole n’était pas encore écrit- ce choix ne saurait justifier le long entêtement des gouvernements haïtiens à nier le créole jusqu’à la réforme Bernard (circulaire de janvier 1980). Car, ce déni de « la réalité nationale de la langue créole est aussi un exemple saisissant de la domination de l’imaginaire ».

Finalement, la dualité créole-français aura été considérée comme une lutte pour le pouvoir. En effet, la crainte serait de voir le créole changer de statut, c’est-à-dire accéder à l’écrit, car une telle mutation signifierait égalité et donc permettrait l’accès au pouvoir des 90 % de créolophones.

En clôture de cette introduction/mise au point : Les chemins de la textualité

Vers une littérature créole

- Oswald Durand (Rires et Pleurs, 1896) : deux textes créoles et Choucoune

- Georges Sylvain (1901) : Cric ! Crac ! Fables de La Fontaine (premier livre en créole haïtien)

- Félix Morisseau - Leroy (1953) et Franck Fouché publient Antigone, Œdipe-Roi, diacoute

- Frankétienne (1978) : Pèlen Tèt (pièce de théâtre), Dezafi (roman)

- Sèl (1978) : 55 numéros en créole (à l’étranger) ; Bon Nouvèl (périodique) à parti de 1978

- Boukan, Libète, Jounal fanm (périodiques en créole), après 1986

Ces productions s’ajoutent à « quelques bribes de chansons et de textes recueillis par les colons », mais, selon Bajeux, le point de départ date de 1953 avec Félix Morisseau-Leroy et Franck Fouché. Puis vient s’ajouter à la liste des difficultés d’édition des textes en créole la fameuse question de la graphie du créole haïtien. En effet, ce problème quoique résolu depuis la lettre circulaire du ministre Joseph C. Bernard en janvier 1980, certains auteurs s’acharnent contre la graphie officielle en la reprochant d’être « américanisée », préférant l’écriture « étymologique ». En dépit de ces chicaneries, l’auteur de cette anthologie a choisi d’utiliser l’orthographe officielle du créole pour retranscrire les textes anciens. Il rappelle certains faits et évènements importants dans l’histoire de la première langue des Haïtiennes et Haïtiens. Depuis 1942, le créole était déjà incontournable, notamment dans la campagne antisuperstitieuse de l’église catholique contre la présence du vodou dans la vie paysanne. En effet, on pouvait observer l’usage systématique de cette langue dans la prédication, les chants populaires et l’enseignement catéchistique. Ensuite, la traduction de la bible – Bib la- par la Société Biblique, la décision de faire du créole la langue liturgique à la suite du Concile Vatican II (1964) – d’où la nécessité de traduire les textes sacrés dans cette langue – ont contribué à son essor. Sans oublier, dans cette même, perspective, le rôle des stations de radio dans la diffusion des nouvelles, des chansons et de la publicité. À noter aussi la place non négligeable du créole, durant le règne des Duvalier et après leur chute, dans la vie et la littérature politiques haïtiennes. Enfin, la Constitution du 29 mars 1987 est venue placer le créole au rang de langue officielle au même titre que le français.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Certes, aujourd’hui, la dichotomie officiel/vernaculaire, oral/écrit se fait moins sentir. De plus en plus de locuteurs interviennent en créole, l’écrit est plus présent, notamment à l’école (manuels de créole, examens de créole, dictionnaires en créole, etc.). Il n’en est pas moins vrai que la langue seconde domine toujours le monde de l’écrit (journaux, publications scientifiques, littéraires, etc.). Si le créole oral l’emporte dans les discussions formelles ou informelles, dans la presse parlée, dans les médias sociaux (Facebook, notamment), c’est faute par la majorité des intervenants de pouvoir convenablement communiquer en français. Car le préjugé vis-à-vis des langues créole et française perdure, « l’indice d’infériorité » du créole persiste. Dans beaucoup de situations de communication publique, l’usage de la première langue des Haïtiennes et Haïtiens, la seule langue des 90 % (selon Bajeux, 1999) de la population est tout simplement un choix par défaut. En plein XXIe siècle, certains hauts fonctionnaires de l’État sont de parfaits illettrés. En réalité, l’école haïtienne souffre chroniquement de l’absence de vraies réformes sur le plan didactique ; les institutions scolaires « se borlettisent » de plus en plus. Les disciplines sont de plus en plus mal enseignées-apprises, les langues ne font pas exception à cette « règle ». Aujourd’hui, les intervenants dans la presse parlée se font un point d’honneur de recourir à un discours ne pouvant être analysé, linguistiquement parlant, ni comme du créole à part entière ni comme du français à part entière. Sur le plan sociolinguistique, il s’agit de l’évitement du créole en tant que tel afin de se démarquer du créolophone unilingue. Une façon de revendiquer son statut francophone. Statut difficile à prouver chez beaucoup de ces locuteurs peu à l’aise dans cet exercice ou qu’on ne peut observer dans une situation réelle de communication en français. Il reste beaucoup d’efforts en termes de changement de mentalité et de comportement à effectuer d’abord dans la société en général, ensuite à l’école haïtienne en particulier.

Fortenel Thélusma,
Enseignant-chercheur, Port-au-Prince, Haïti
12 juillet 2019



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