S'identifier Contact Avis
 
23.12° C
  à Port-au-Prince
Radio Pacific 101.5 fm - En direct
Le Journal Dernière heure Actualité Édito Tribune Société Économie Culture Diaspora Sport rpacific101.5 FM  
× Immobilier Appartements Maisons Locaux commercial Locaux pour Bureau Terrains Véhicules Voitures Camions Tout Terrains Minibus Motos Divers Animaux Articles ménagers Ordinateurs et pièces Équipement électronique Équipement industriel Équipement lourd Diverses études Légal Bijoux et montres Smartphone et tablettes Vêtements Jeux video
Journée mondiale de la santé mentale sous le thème de la prévention du suicide: perceptions et perspectives en Haïti.

Journée mondiale de la santé mentale sous le thème de la prévention du suicide: perceptions et perspectives en Haïti.








La Journée mondiale de la santé mentale de ce 10 octobre 2019 est placée sous le thème de la prévention du suicide. Dans la situation actuelle de désespoir du pays, cette journée offre une opportunité de réfléchir sur la problématique du suicide en Haïti, de distinguer les conceptions correctes des incorrectes et survoler les grandes lignes d’une stratégie multisectorielle de prévention du suicide en Haïti.

Le suicide est un fléau mondial. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rapporte que 800,000 personnes s’ôtent la vie chaque année dans le monde, ce qui signifie qu’à chaque 40 secondes qui passent, une personne s’enlève la vie quelque part sur cette planète. Plus de 79 % des ces suicides s’étaient produits dans les pays en voie de développement en 2016[i]. Ce n’est donc pas seulement un problème des pays riches. Le suicide est la deuxième cause de mort chez les jeunes de 15 à 29 ans selon l’OMS. En Haïti, où les jeunes constituent la majorité de la population, c’est donc une menace qu’il nous faut prendre au sérieux.

Nous n’avons pas trouvé l’incidence du suicide en Haïti dans de notre revue des documents officiels de l’État haïtien. Néanmoins, une étude conduite dans une commune du département du Centre a révélé un taux de 6 % d’habitants avec idéation suicidaire.[ii] Ces chercheurs n’ont pas cherché le nombre de personnes qui ont accompli des tentatives de suicide, mais les cas de suicide par empoisonnement aux pesticides ont préoccupé les autorités locales assez pour qu’ils prennent la décision de réduire l’accès à ces poisons dans la commune. Selon la Banque mondiale, en 2016, 12 sur chaque 100,000 personnes en Haïti se sont suicidées en Haïti.[iii] L’OPS (Organisation panaméricaine de santé) a aussi publié un rapport qui montre un nombre similaire.[iv] Cela veut dire que près de 1200 personnes ont perdu leurs vies à cause suicide en Haïti. C’est plus que la quantité de personnes tuées par l’ouragan Mathieu de cette même année-là. Le problème du suicide en Haïti est comparable à un ouragan ! On peut alors se demander: pourquoi n’y a-t-il pas une plus grande attention portée sur un phénomène qui détruit autant de vies?

La réponse se trouve dans les choix de politiques publiques, mais aussi dans les fausses conceptions qui vont de pair avec la stigmatisation et les tabous qui entourent la question du suicide. D’une part, certains ont honte de confier qu’ils ont des idées suicidaires, qu’ils ont un proche qui a accompli, tenté un suicide ou qui a eu des idées suicidaires. D’autre part, certains culpabilisent et diabolisent même ceux qui ont souffert d’idéations suicidaires, de tentatives ou de suicide accompli. Cet article ne va pas explorer les raisons du tabou autour du suicide, mais notons que cette gêne et ces tabous inhibent l’appel à l’aide de ceux qui souffrent. Les fausses conceptions n’aident pas non plus. Beaucoup croient en Haïti que les « Haïtiens ne se suicident pas » ou ne se suicident que rarement. Même des spécialistes proclament cela ex cathedra dans des conférences ou à la télévision, sans statistiques à l’appui. Serait-ce un essentialisme selon lequel l’Haïtien ne peut se suicider? Pourtant, dans une étude menée en Haïti, alors que 75 % des prestataires de santé croyaient que le suicide, n’était pas un problème sérieux, ni fréquent dans la communauté où ils travaillaient, la majorité des habitants de la communauté (88 %) ont déclaré que le suicide était un problème sérieux et assez prévalent dans leur communauté.[v] Cette divergence témoigne que les professionnels peuvent être éloignés de la réalité du suicide dans les communautés.

Même en absence de l’épidémiologie du problème, chacun a déjà entendu parler d’un cas de suicide; nous savons que même au cours de la traversée de l’Atlantique, des captifs se jetaient par dessus bord et arrivés à la colonie, d’autres se suicidaient pour échapper ou résister à l’esclavage. Alors, ce genre d’exceptionnalisme haïtien face au suicide ne devrait plus influencer nos décisions. Par ailleurs, nous pouvons comprendre que l’interdiction (sous peine de damnation) mise par le catholicisme sur le suicide a bien fait le jeu des colons qui voulaient aussi empêcher le suicide dans la colonie pour conserver les forces de travail. Ces colons avaient donc intérêt à renforcer la honte et la diabolisation du suicide. Cette stigmatisation a très probablement contribué à construire le tabou qui entoure le suicide et à en faire un problème que l’on ne voudrait même pas voir. De plus, dire que les Haïtiens ne se suicident pas conforte l’inertie des responsables qui n’établissent pas un système de prise en charge des personnes souffrant de ce fléau. Il est essentiel de reconnaître le problème, de faire savoir à tous ceux qui sont submergés par des idéations suicidaires de chercher de l’aide sans aucune honte et que l’État, à un plus haut niveau, portent secours à ceux qui luttent contre les idées et les tentatives de suicide.

Le suicide est évitable.

Le suicide est évitable. Mais sa prévention exige une organisation et un engagement qui vient du plus haut niveau de l’État, se diffusant vers le système de santé, les institutions sociales, les communautés, les individus et leurs proches. La connaissance des facteurs associés aux suicides et des moyens utilisés dans les suicides est nécessaire à leur prévention. Parmi les facteurs associés aux suicides en Haïti, selon l’étude citée plus haut, se trouve la dépression. Les personnes déprimées ont huit fois plus de risques d’avoir des idéations suicidaires. Un autre facteur est l’ensemble des évènements qui entrainent de la honte ou d’autres émotions fortes comme les dettes et les incapacités des gens à prendre soin de leurs familles. Dans d’autres pays, à côté de la dépression, d’autres troubles mentaux, les abus de substances psychoactives, des moments de crises émotionnelles, les maladies et douleurs chroniques font aussi partie des plus importants facteurs de risque de suicide. Une tentative de suicide dans le passé constitue aussi un important facteur de risque. Il peut donc être salutaire d’être attentif à quelqu’un couramment en proie à des idéations suicidaires avec un antécédent de tentative de suicide.

Quant aux moyens utilisés, 20 %, de ceux qui se sont enlevés la vie dans le monde selon l’OMS, l’ont fait avec des pesticides. Parmi les autres moyens se trouvent les cordes dans la pendaison et les armes à feu. Toutes ces méthodes ont été utilisées dans des suicides en Haïti. Les urgences des hôpitaux reçoivent aussi des tentatives de suicide par armes blanches, des produits caustiques et des surdosages de médicaments.

Quand on connaît les facteurs de risques et les méthodes les plus utilisées, on peut prendre des mesures pour diminuer les risques d’auto-agression dans les communautés.

Comment prévenir le suicide?

En outre de la nécessité d’un partenariat multisectoriel pour prévenir le suicide, un système de santé organisé avec des soignants formés et sensibles à ce problème est fondamental. Dans la composante santé mentale de la politique de santé du ministère de la Santé publique, l’État haïtien a fait choix de l’intégration des soins de la santé mentale dans les soins primaires. Cela veut dire que les soins de santé mentale (y compris le dépistage et la prise en charge des patients à risques suicidaires) seront intégrés dans les services de santé qui sont les plus proches des gens. Un tel modèle permettra aux agents de santé communautaires de reconnaître ceux qui sont à risque et de les référer vers les institutions de santé où les médecins, infirmiers et psychologues pourront les aider à surmonter la crise. Des gens meurent parce qu’ils ont honte de parler à d’autres de leurs problèmes ou parce qu’ils ont peur d’être mal jugés. Un système de santé qui agit aussi au cœur des communautés les sensibilisera dans le but de faire baisser le niveau de stigmatisation. Dans un système intégré, les prestataires peuvent détecter le risque d’auto-agression pour les patients qu’ils reçoivent à leurs niveaux respectifs. Par exemple, si un patient vient consulter avec une dépression, une maladie ou une douleur chronique, des problèmes socio-économiques entrainant de la honte –facteurs qui augmentent le risque de suicide-, l’infirmière ou le médecin à l’entrée de la structure de soins pourra évaluer le risque et prodiguer les supports et les références appropriés. Toutefois, il faut souligner que le modèle préconisé dans le document de politique de santé mentale n’est pas encore en application. Nous revenons donc à la revendication d’un système de santé mentale pour Haïti, accessible et abordable à tous.


À un autre niveau, chaque personne dans la population peut se former dans le but de comprendre et de supporter des proches qui seraient en proie à des idéations suicidaires (voir encadré).
Propositions pour Haïti

Il y a certainement des idées et des propositions sur ce qui peut être fait en Haïti pour prévenir le suicide. Cet article n’a pas pour but de présenter les détails techniques de l’élaboration de système de prévention du suicide. Nous avons revu les certaines informations à propos du suicide en Haïti et attiré l’attention sur ce que chacun peut faire pour soi-même et pour un proche, ainsi que l’attention des responsables sur ce problème de santé publique qu’ils ignorent. Gardons à l’esprit que les interventions isolées ne pourront endiguer le problème. La solution exigera une synergie entre les divers secteurs de l’État (sanitaire et autres) et du secteur privé pour élaborer un plan d’action tout mettant sur pied un système de santé mentale intégré, accessible, abordable, proactif et qui laisse place aux leaders qui ont la confiance des communautés (professeurs, leaders religieux vodous et chrétiens, leaders politiques locaux et autres leaders communautaires). Dans la construction de ce système national de santé mentale, il sera utile pour Haïti d’apprendre des expériences des autres pays, de son histoire avec la psychiatrie, mais de voir aussi ce qui a été fait au niveau du secteur privé haïtien et des ONG. Pour mieux appréhender le problème du suicide quantitativement et qualitativement, un système de surveillance épidémiologique (comme on le fait pour certaines maladies comme le choléra et la diphtérie) et des études sont nécessaires. Des documents de l’OMS fournissant des directives sur l’implémentation de système de surveillance de suicide pourront aider en ce sens. Beaucoup de pays riches et ainsi que des pays a ressources réduites se sont engagés dans le cadre des objectifs de développement durable à réduire leurs taux de suicide. Parmi les multiples chantiers qu’Haïti a l’urgence d’entamer, la prévention du suicide est une obligation de la société envers ceux qui ne voient d’autre issue que la mort.

J. Reginald Fils-Aimé, MD, MMSc.

Références

[i] [i] OMS. Suicide. Key facts. https://www.who.int/news-room/fact-sheets/detail/suicide. Consulté le 2 octobre 2019.
[ii] Wagenaar et al.: Depression, suicidal ideation, and associated factors: a cross-sectional study in rural Haiti. BMC Psychiatry 2012 12:149.

[iii] Banque Mondiale. Suicide Mortality rate (per 100,000) https://data.worldbank.org/indicator/SH.STA.SUIC.P5 . Consulté le 2 octobre 2019.

[iv] Pan American Health Organization. Noncommunicable diseases in the Region of the Americas: facts and figures. Washington, D.C. : PAHO, 2019.

[v] Hagaman AK, Wagenaar BH, McLean KE, Kaiser BN, Winskell K, et al. (2013) Suicide in rural Haiti: Clinical and community perceptions of prevalence, etiology, and prevention. Social Science & Medicine 83: 61-69.




Articles connexes


Afficher plus [3479]