S'identifier Contact Avis
 
29° C
  à Port-au-Prince
Radio Pacific 101.5 fm - En direct
Le Journal Dernière heure Actualité Édito Tribune Société Économie Culture Diaspora Sport rpacific101.5 FM  
× Immobilier Appartements Maisons Locaux commercial Locaux pour Bureau Terrains Véhicules Voitures Camions Tout Terrains Minibus Motos Divers Animaux Articles ménagers Ordinateurs et pièces Équipement électronique Équipement industriel Équipement lourd Diverses études Légal Bijoux et montres Smartphone et tablettes Vêtements Jeux video

La chute doit avoir une limite selon Djedly François Joseph

La chute doit avoir une limite selon Djedly François Joseph



Entretien avec Djedly François Joseph étudiant en Sciences Po. Il a accepté de répondre aux questions du journal en vue de commenter la conjoncture socio-politique actuelle.

Le National : Bonjour monsieur Joseph Merci d'accorder cet entretien à Le National. Si vous deviez vous présenter à nos lecteurs, que diriez-vous de vous ?

Djedly François Joseph – Mon nom est Djedly François JOSEPH. Lorsque j’ai terminé mes études secondaires en 2014, j’ai décidé d’intégrer le département de Sciences politiques au Campus Henry Christophe de Limonade. Actuellement, je suis en pleine préparation de mon mémoire qui sera une étude sur l’engagement politique des jeunes en Haïti. La lecture a été un point de départ, car il fallait comprendre avant même de prendre l’habitude, étant étudiant, de publier des articles qui traitaient un peu de tout : littérature, amour, amitié, la réalité sociale dégradante, la mort qui me passionne encore. Je me sentais aussi concerné et préoccupé par le devenir du pays. L’écriture a été un canal, un moyen parmi d’autres pour partager mes réflexions, véhiculer mes idées à travers différentes plateformes. Mais aussi mon amour pour le pays m’a poussé à m’engager dans la vie socio-politique, un peut tôt et cela fait 3 ans depuis que je dirige l’organisation Entre Les Pages dont je suis aussi le co-fondateur. À 24 ans, je continue de découvrir le sens de mon engagement et comme Edgar Morin, je dirais que « il y a une différence entre survivre et vivre…c’est l’appel de la vie qui m’a donné le cran de me lancer dans l’action ».

LN: Si l'on regarde de près la notion "crise en politique" comme le pense Michèle ANSART-DOURLEN, «La notion de crise politique et les modalités de son déni dans les mouvements contestataires et révolutionnaires.», Les cahiers psychologie politique. Peut-on dire réellement que Haïti est un Pays en crise ?

DFJ – Tout d’abord, il faut dire ce qu’on entend par « crise ». Du latin crisis, c’est une manifestation grave d’une maladie, elle peut être soudaine et violente. Dans son acception socio-politique ou économique elle peut traduire une phase grave dans l’évolution des phénomènes, c’est un moment de conflit et de changement dans l’ordre socio-politique lorsque les systèmes ne suffisent plus à apporter des solutions aux divers problèmes. C’est un dysfonctionnement. Mais généralement, la crise s’établit sur une durée moins longue, autrement dit, elle ne peut se pérenniser. Qu’en est-il de la société haïtienne ? Le concept subit une extension quand il faut parler de crise en Haïti. On dit plutôt que le pays est en proie à une « crise structurelle », et ce, depuis la sociogenèse de l’État. Présente, constante, Haïti devient alors une « République de crise » pour emprunter l’expression du philosophe Yves Dorestal.

L. Walky (la société haïtienne est-elle la crise en elle-même, 2013) aborde la question sous plusieurs angles, car la crise que connait cette société, dit-il, est sociale par absence ou faiblesse de lien social pouvant permettre de cimenter une force entre les membres des différents groupes sociaux entre eux (crise du lien social). Elle est aussi sociétale dans la mesure où il y aurait un problème de confiance, de peur de l’autre. C’est une crise du vivre ensemble. Cependant, le Sociologue Geraldo Saint-Armand croit que le pays n’est pas en crise, car cela a toujours été ainsi et souhaite pour une fois que le pays entre en crise pour une transformation radicale afin d’aboutir à une société inclusive, égalitaire et reconquérir la souveraineté nationale.

La « crise » haïtienne est multidimensionnelle : sociale/sociétale, politique, économique, cette dernière qui peut être vue comme conséquence du déclin de nos institutions étatiques comme l’aurait compris A. Beaulière. Et comme je le dis souvent, la société haïtienne est un corps social en souffrance. La société haïtienne est en « souffrance », celle-ci imposée par la structure de la société, à un tel point que l’Haïtien ne peut plus vivre comme humain, ne manifeste aucune appartenance à sa terre, il est en transit dans son propre pays. Il est délaissé par un État sans perspective. Aucune solution structurelle n’a été envisagée. Le pays nécessité une stabilité, au-delà de la politique, elle doit être institutionnelle.

LN: Le pays fait face depuis plusieurs mois à une série de conjonctures. Une situation plutôt récurrente depuis la chute de la dictature des Duvalier. Le pire dans tout cela, il semble qu'il y a un problème d'interlocuteur. Comment cela peut s'expliquer ?

DFJ – Il y a toujours eu un mot qu’ont toujours claironné à tort ou à raison les politiques, c’est celui de « dialogue » qui ressemble maintenant à un mot « valise » dont personne ne comprend le sens. Aujourd’hui, il faut comprendre que l’esprit de dialogue n’a jamais été présent. Il y a toujours la méfiance, la seule qu’il semblerait qu’on ait en commun dirait Dr Dorismond, chez chacun et souvent les prémices sont faussées bien avant que le processus ait pu s’entamer. Personne n’arrive à faire le dépassement de soi. Personne ne veut écouter non plus en raison des divergences sur le statut de l’autre prétendant que lui seul détienne le monopole de la parole vraie – le discours sauveur. Bien évidemment, le problème ne vient surtout pas du message qu’apporte l’autre, il ne s’agit pas d’une incapacité à décoder son message, mais de son statut et sa position. Et même s’il y avait eu un semblant de dialogue, ce n’était qu’un « dialogue de sourds » comme dirait Jean Casimir. Le président Jovenel Moise a piteusement échoué sur ce point. Ses initiatives de dialogue n’ont pas abouti et le climat de méfiance a tout chambardé. C’est dommage que les acteurs, le peuple n’arrive pas à s’entendre lui-même. Bref, ce qui nous amène à une « permanente » transition démocratique.

LN: Nous sommes face une situation de non-gouvernance dans le Pays depuis environ un 1 an. Le président est diminué dans sa fonction. Que peut la politique en pareille circonstance ?

DFJ – Nous sommes actuellement dans une situation chaotique. Je dirais que la politique doit prendre les devants, mais aussi ramener tous les secteurs de la vie nationale. Les acteurs politiques devront inspirer confiance, s’ils le peuvent, aux autres acteurs de la société civile. Aucune sortie n’est possible sans ça. Sinon, nous ne faisons que nous engluer.

LN: Le président de la république est devenu depuis quelque temps la risée de tous. Il ne dirige absolument rien. Certains avancent qu'il est dérangé mentalement. Y a-t-il une déontologie politique ou éthique à évoquer pour protéger un Pays au cas où son président est diagnostiqué d'être un malade mental ?

DFJ – Le président dans sa conférence de presse s’est encore lui-même enfoncé dans le trou. Il fuit ses responsabilités et accuse les autres. C’est un manque d’éthique grave pour le chef de l’État qui a toujours été en déficit de légitimité, toute crédibilité perdue, car n’oublions pas qu’il est épinglé dans le rapport PetroCaribe et veut à tout prix rester au pouvoir : la démission serait l’acte le plus approprié dans un pareil cas.

LN: Haïti vit actuellement une situation singulière avec deux gouvernements (l'un démissionnaire et l'autre nommé). Dans la première adresse à la nation diffusée à 2h00 am le mois dernier, le président en quête de dialogue a annoncé qu'il est favorable à un nouveau gouvernement largement large. Selon vous, cette proposition du président ne révoque-t-elle pas les deux gouvernements ?

DFJ – Ce n’est pas la première fois que le président se montre favorable à une telle démarche qui se veut être inclusive, transparente et démocratique. N’oublions pas non plus que ses gouvernements ont tous été décriés, n’apportant aucune solution jusqu’à en divorcer ou à stagner. Aucun signe d’harmonisation n’apparait pour pouvoir inspirer confiance au reste de la population. Le Premier ministre nommé, Pierre Michel, n’a même pas pu présenter sa politique générale dans les deux chambres. De fait, on ne connait que le gouvernement de Lapin. Il est clair que le président, aux abois, perdu, cherche une solution qui tarde à venir et pense qu’un nouveau gouvernement puisse apporter ce que les deux autres n’ont pas pu. Le budget de l’année fiscale 2017-2018 a été une deuxième fois reconduit. Le chaos s’annonce le 2e lundi du mois de janvier.

LN: Dans son point de presse donné au palais national Le 15 octobre en cours, le président a tenté de rapprocher la révolte populaire à une affaire de rupture de contre avec certains membres de la bourgeoisie. Pensez-vous que la population a été payée pour gagner la rue comme l'a insinué le président de la République ?

DFJ – J’ai une grande difficulté à imaginer que des milliers de personnes aient été payés pour fouler le macadam. La situation catastrophique est évidente. Il suffit de jeter un coup d’œil au taux d’inflation actuel soit 19.5% pour aout 2019. La misère bat son plein. Un peuple opprimé n’a pas d’autres choix que de se rebeller.

LN: Nous assistons à un dénouement malheureux de la conjoncture avec l'installation de deux commissions pour servir d'intermédiaire. Comment analysez-vous cette situation ?

DFJ – Toujours la démarche de dialogue qui n’a jamais abouti à un réel consensus. Il faut alors se demander pourquoi ? Encore la récente démission de 4 membres de la dernière commission de facilitation nous invite à nous interroger. Soit ils ne font pas confiance au président ou ne croient pas dans ce processus de dialogue lui-même. Jusqu’à présent pas d’interlocuteur. Personne. Aucun secteur n’accepte les invitations au dialogue du président. On craint le pire dans les jours qui viennent.

LN: Avez-vous un dernier mot ?

DFJ - Nous sommes arrivés à un carrefour où on ne peut plus se maronner dans le sens de Leslie Péan qui voit l’État haïtien comme un Etat marron constamment en fuite, qui marronne par rapport à l’ensemble du corps social. Il doit prendre ses responsabilités. Et comme je le dis souvent, on doit pouvoir démarrer sur la voie de la Justice. Le rapport Petrocaribe est plongé aux confins des tiroirs, aucune enquête sur les actes d’assassinat, les massacres perpétrés contre la société civile, la mort les journalistes et tant d’autres actes qui restent impunis. On se plaint de la corruption qui pour plus d’un, en particulier le président, est le mal qui gangrène le pays, mais personne n’ose lever le petit doigt. Il est évident qu’aucun secteur ne fonctionne, on se meurt socialement, on se demande probablement où l’on doit commencer : on doit nécessairement emprunter la voie de la Justice, car l’heure est grave. La chute doit avoir une limite.

Lesly SUCCÈS
Pour Le National




Articles connexes


Afficher plus [3529]