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Haïti : la ruée vers le précipice

Haïti : la ruée vers le précipice



Au cours de son existence, il n’est personne qui ne soit hanté par l’idée de rafler le gros lot à la loterie. En Haïti actuellement, tous les coins regorgent de jeux de hasard (loto, borlette, ti wobo, casino, etc.). Les projets (Mandala, RX4, etc.) prétextant promouvoir l’entraide ne cessent de foisonner. Les uns sont plus mirobolants et plus trompeurs que les autres. Même ceux qui sont connus pour leur finesse d’esprit sont bernés par ces appâts. D’autres mettent continûment d’énormes sommes dans les paris les plus risqués sans jamais empocher un iota ! Afin d’élucider de tels comportements, tout passera au crible du néo behaviorisme et de la théorie sociocognitive de Albert Bandura.

En effet, le néo behavioriste Clark L. Hull (1943 ; 1952) affirme que pour agir, un organisme doit avoir un besoin et le résultat de son action doit être renforcé positivement/récompense ou négativement/punition (cité par Lieury, 2008). Selon Hull, toute motivation est la somme du besoin et du renforcement (Motivation = besoin + renforcement). Sur cette base, les gens qui se livrent corps et âme à ces jeux et projets sont motivés par un brûlant désir de satisfaire un besoin. Vu que de nos jours la terre d’Haïti foisonne en misère et en chômage, le besoin ici coïncide au minimum pour subsister. En fait, ce besoin est si pressant que, en dépit de l’évidence de l’infime probabilité mathématique de percevoir cette somme tant espérée, la réflexion et la circonspection sont mises en veilleuse. Pour l’heure, l’important est d’assouvir sa faim coûte que coûte. Ainsi faut-il comprendre que ce sont les urgents besoins et l’éventuelle possibilité de multiplier son argent qui sont sous-jacents à cette précipitation effrénée sur ces jeux et ces projets.

Quoique le mécanisme du renforcement ne soit pas à négliger dans ce qui pousse un individu à agir, Albert Bandura (1974) pense cependant que la loi de Hull ne suffit pas pour expliquer certains comportements comme les jeux d’argent en particulier. Car, en général, les joueurs perdent plus qu’ils gagnent. Les esprits les plus malins demanderaient alors : comment expliquer qu’un joueur qui ne gagne pas/ou très peu continue-t-il à jouer ? Aussi énigmatique que cette interrogation puisse paraître, elle est cependant loin d’être considérée comme un mystère. Heureusement, « le mystère se célèbre, l’énigme se résout » (Houssaye).

En effet, dans la théorie sociocognitive, Bandura (1974) postule que le langage et l’image mentale permettent d’imaginer, y compris des situations qui ne se réalisent pas (cité par Lieury, 2008). D’après Bandura, l’homme peut intérioriser et anticiper un renforcement, sans le recevoir réellement. L’anticipation du renforcement agit donc comme un véritable renforcement. Se basant sur cette théorie, il est alors facile d’expliquer la lancinante préoccupation voulant comprendre pourquoi certains joueurs qui n’arrivent guère à gagner/ou presque pas ne jette pas l’éponge et continue à jouer, à s’aventurer. En fait, l’entêtement de ces joueurs est dû à l’anticipation du renforcement, à savoir la pharaonique somme qu’il va pouvoir empocher bientôt.

De plus, avant même de s’aventurer dans ces jeux ou ces projets, dans la tête de ce joueur, c’est gagné d’avance, la récompense (la grosse somme) est d’ores et déjà entre ses mains. D’ailleurs, même s’il perd, il croit dur comme fer qu’il gagnera au prochain coup. Aucune réelle considération pour les éventuels écueils. Dépourvue du moindre minimum, pour cette catégorie non sans importance de la population, c’est la formule sésame pouvant lui permettre de multiplier sa modique somme, de se procurer d’un certain mieux-être, d’ouvrir toutes les portes dans cette société pourvoyeuse d’échec, d’exclusion et de désespoir. Point besoin de dire combien il est écœurant de constater que pour une grande portion de la population haïtienne, la possibilité de manger, de se vêtir, de payer le loyer, de réaliser son rêve, entre autres, dépend des caprices du sort du hasard !

En clair, c’est une vérité de la palisse que la motivation n’est pas uniquement la résultante d’une contrainte externe. Voilà pourquoi Robert Vallerand et Edgar Thill (1993) mettent l’accent sur la motivation intrinsèque (cité par Carré, Fenouillet et al., 2009). La motivation intrinsèque consiste à faire une activité pour le plaisir inhérent à celle-ci. Ainsi, il est à reconnaître qu’il y a des férus des jeux de hasard, lesquels jouent seulement pour le plaisir de jouer. Ce nombre est très insignifiant. Toutefois, en Haïti, il est évident que ceux qui s’y adonnent le font en vue de s’extirper de ce pesant et douloureux marasme économique, de se faire un nom.

En résumé, tant que rien n’est fait pour sortir cette frange non négligeable de la population sous le joug éhonté de cette atroce misère, elle va continuer à se précipiter en masse sur ces types d’aventures. Car, aussi périlleux qu’ils puissent paraître, ces jeux et ces projets resteront pour elle la solution idoine, le seul moyen infaillible pour accéder à ce bien-être social et économique tant rêvé. Cela laisse entrevoir que les propriétaires de ces jeux et de ces fallacieux projets ont encore un bel avenir devant eux. Car, privée du strict minimum économique, d’éducation et de toute protection des structures étatiques, cette malheureuse population va continuer à se leurrer, à se jeter ingénument dans la fosse aux lions pour se faire dévorer. Dans ce cas précis, espérons que ces joueurs arriveront à ce que Maier et Séligman (1976) appellent la « résignation acquise/apprise », laquelle correspond à une perte de motivation venant des apprentissages antérieurs (cité par Lieury, 2008). Ensuite, pour freiner cette ruade, espérons qu’ils se révoltent enfin contre l’irresponsabilité de l’État haïtien, grand producteur de misère par excellence.

Jean Frédéric GRÉGOIRE, étudiant finissant en psychologie (Faculté d’Ethnologie/UEH)

Références bibliographiques

Carré, P., Fenouillet, F., & al. (2009). Traité de psychologie de la motivation. Paris : Dunod.

Lieury, A. (2008). Manuel visuel de psychologie cognitive. Paris : Dunod.




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