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Plaidoyer en faveur de l’école et de l’éducation en Haïti

Plaidoyer en faveur de l’école et de l’éducation en Haïti



Depuis quelque temps, soit toute de suite après l’ouverture officielle de l’année scolaire 2019-2020 au début du mois de septembre 2019, nous constatons avec amertume la fermeture tumultueuse des écoles en Haïti. Depuis lors, les portes des écoles sont restées fermées. Au préjudice de la communauté nationale, cette situation a trop duré. D’ailleurs elle compromet le développement socio-économique du pays, elle déstabilise les institutions de l’État et compromet, par voie de conséquence, l’avenir de la nation. En aucun cas, l’école, un bien culturel national, arraché au prix de longues luttes, ne peut être mise en veilleuse au profit de la politique. C’est inquiétant ! L’école n’est pas une institution de l’État qu’on peut laisser en arrière-plan et s’en approprier au moment voulu. Bien au contraire, l’enseignement prodigué à l’école doit précéder la quintessence des mouvements sociaux. C’est pourquoi elle doit pouvoir fonctionner sans perturbation ni interruption. Aucune société ne peut évoluer ou avancer dans le sens du progrès continu sans les écoles.

Hier, quelques-uns de nos ancêtres furent les marrons du syllabaire, après l’indépendance d’Haïti certains d’entre nous sont devenus des promoteurs du syllabaire. Aujourd’hui avec la fermeture des écoles au sein de la République nous avons la responsabilité politique de nous constituer en défenseurs du syllabaire. Plus que jamais nous ne devons reconnaitre que ceux qui veulent nous confisquer le droit conquis pour pouvoir aller à l’école et s’instruire librement, ceux qui veulent nous ramener à l’état de servitude. Certes, l’école en Haïti mérite d’être réformée, nous ne pourrions rien réaliser de la sorte si elle reste fermée

Ce texte veut être une alerte, le cri d’alarme d’un citoyen inquiet et concerné, un défenseur du syllabaire, qui appelle de tous ses vœux à la réouverture des classes. C’est un plaidoyer en faveur de l’école et de l’éducation en Haïti. L’absence de l’école dans la dynamique politique actuelle est une indication que quelque chose ne tourne pas rond dans la société haïtienne. Cette situation délétère est illustrée par une polarisation politique extrême. Dans le cas spécifique de l’école, le mieux serait qu’un accord (minimum) soit trouvé entre les protagonistes en vue d’assurer la reprise des activités. Les protagonistes politiques, de tout bord, du haut de leur patriotisme, sont donc appelés à défendre le fonctionnement régulier de l’école et à promouvoir l’éducation dans le pays !

Plaidoyer en faveur de l’école.

Il y a une pensée morale en français, apprise à l’école, qui scande avec justesse que : « l’école élève une nation ». En effet, l’école est un bien collectif, c’est la clef de voûte qui permet aux individus au sein d’une communauté nationale de s’instruire, de créer, de coopérer, de produire, de prospérer, d’innover et de se projeter à l’horizon. Il est constaté que les nations qui influencent les destinées du monde sont les nations dans lesquelles l’école est généralisée et se trouve à la portée de la grande majorité de la population ; donc l’école est garantie et protégée.

Il n’est recommandé à personne d’interrompre la marche ascendante de l’école. D’ailleurs, même dans des pays qui sont en guerre contre d’autres États ou vivent une situation navrante de guerre civile, les belligérants s’arrangent, autant se peut, pour laisser fonctionner l’école. Haïti n’est pas en guerre contre aucune nation du monde, elle n’est pas non plus en guerre civile, pourtant l’école ne fonctionne pas aujourd’hui. Cet état de fait doit changer, il est dans l’intérêt national de tous que l’école fonctionne pendant que les acteurs et les agents politiques s’impliquent eux-mêmes dans la résolution de la crise du système politique qui tenaille la nation.

L’école est une activité continue. Elle représente le manger et le boire des enfants. Elle est essentielle pour les parents et les membres d’une communauté. Elle représente le moteur de développement socio-économique d’une nation. Bref, l’école est primordiale au sein d’une société. L’école doit être protégée, à tous les instants, par les instances de l’État, la police, les maitres et maitresses, les professeurs, les agents éducatifs, les syndicalistes, les protagonistes politiques et par tout un chacun. L’école ne peut pas être une activité secondaire à la politique et dépendante d’elle. Au contraire, l’école doit être démêlée de la politique quotidienne, car elle concerne l’État (dans son essence pérenne) au premier chef, la formation des citoyens et des citoyennes et la nation (dans son évolution temporelle relative au présent et à l’avenir).

L’école a toute son importance en Haïti, un État formé à la suite de luttes et de guerres menées contre l’esclavagisme et le colonialisme. Oui, ici plus qu’ailleurs, l’école a une importance historique particulière. La métropole française, les grands planteurs, les maitres d’esclaves avaient toujours refusé l’accès de l’école aux Noirs et aux esclaves de la colonie de Saint-Domingue, qui par leur sueur et leur travail au quotidien leur offraient la richesse matérielle et l’opulence économique. Durant la période coloniale, les esclaves qui parvenaient à griffonner leur nom et lire gauchement quelques lignes étaient des exceptions. L’historien haïtien Jean Fouchard les considère comme « Les marrons du syllabaire » du fait qu’ils ont dû « marronner » (faire du marron en quelque sorte) pour y parvenir. Par exemple, Toussaint-Louverture, ancien esclave, devenu Gouverneur général de Saint-Domingue, puis de toute l’ile d’Haïti, le Précurseur de l’indépendance d’Haïti, qui avait appris à lire à 40 ans d’âge, était l’un de ses fameux marrons du syllabaire. Le cas du général Toussaint est illustratif. D’une part, c’est un exemple qui montre que l’école, l’éducation, peut affranchir l’individu et la faire atteindre des sommets insoupçonnés. D’autre part, il montre que rien n’était gagné à l’avance.

Ce fut seulement après la proclamation de l’indépendance en 1804 que le général Jean-Jacques Dessalines, le fondateur de l’État haïtien, instituait les premières écoles dans le pays. Depuis lors, les écoles tendent à s’étendre (lentement). En ce sens, l’école représente une conquête résultant de la révolution victorieuse. Nous ne pouvons pas la banaliser, la boycotter, la jeter en pâture ; nous devons plutôt la valoriser et la promouvoir. De 1804 à nos jours, tout ce que nous avions pu réaliser de par nous-mêmes, tels que sur la scène régionale et internationale, c’est grâce à l’école. L’école nous a permis, par exemple, de discuter notre existence d’État dans le concert des nations. Ce n’est qu’une étape, avec le temps d’autres phases méritent d’être achevées. En effet, aujourd’hui nous sommes encore loin de ce que devrait l’école en termes de qualité et de quantité, mais nous devons persévérer. Après 215 ans d’indépendance, notre pays accuse encore un fort taux d’analphabétisme, se chiffrant à plus de 50 % de la population. Ce n’est pas sans raison d’ailleurs que les indicateurs de développement humain (IDH) sont très critiques en Haïti par rapport aux voisins de notre région géographique, la Caraïbe. L’école est perturbée à tout vent. Il est temps de nous ressaisir et repartir pour de bon.

Nous ne pouvons pas nous payer le luxe de fermer les écoles (indéfiniment), même sous un prétexte justificatif de vouloir résoudre un problème politique. Actuellement il y a plus de 2 millions d’enfants, écoliers et écolières, qui ne fréquentent pas les salles de classe, sans mentionner les jeunes des écoles secondaires, professionnelles et universitaires qui sont aux abois. Une journée sans école dans un pays appauvri comme Haïti est déjà une question problématique ; l’économie du pays en pâtit. Trois mois sans école est vraiment trop à supporter ; c’est vraiment une perte sèche au niveau économique, social et culturel. À côté des aspects sociaux, formels, culturels, cognitifs, pédagogiques, psychologiques, l’école est une activité socio-économique qui permet à plusieurs secteurs de la vie nationale (maitres, professeurs, directeurs d’école, chauffeurs de taxi et de moto, détaillants et petits commerçants et autres agents économiques) de gagner leur vie au quotidien dans la chaine sociale de production et de commercialisation. C’est pourquoi il est appelé aux acteurs de la « classe politique » qui tiennent le fonctionnement de l’école en leurs mains à se dépasser en vue de permettre la reprise des activités scolaires et éducatives le plus tôt et le mieux que possible. Qui aime son pays s’engage à son épanouissement dans de meilleures conditions possible. L’école, émancipatrice, a la vertu d’offrir un cadre d’épanouissement nécessaire au développement socio-économique. L’école républicaine démocratique ne connaît pas de partisanerie politique à l’égard des enfants, elle instruit les citoyens et les citoyennes en vue d’émanciper la nation des tares et des scories qui la tiennent en détresse.

Chers compatriotes, de toute tendance politique, agissons tous et toutes pour la réouverture des classes. L’école a des ramifications avec tous les segments de la vie en société, elle nous lie l’un à l’autre. La fermeture des classes a une grande incidence sur les 2,7 millions de personnes qui se trouvent actuellement dans une situation d’insécurité alimentaire.

Notre situation est alarmante : en fermant l’école ou en forçant la fermeture de l’école, les responsables de cette initiative malencontreuse fomentent, sans doute malgré eux, l’obscurantisme reproché fort souvent à plusieurs hommes politiques haïtiens, dont le Président Jean-Pierre Boyer. En même temps, ils renforcent, sans trop en tenir compte, la paupérisation de centaines de personnes qui vivent des activités liées à l’école. Je veux bien croire que personne ne veut porter cette lourde responsabilité de pratiquer l’obscurantisme politique ni de contribuer à l’appauvrissement de ses propres compatriotes. La meilleure façon de démontrer ses bonnes intentions, c’est d’encourager la réouverture des salles de classe et de prendre des dispositions réelles pour cette réouverture, si nécessaire.

Plaidoyer en faveur de l’éducation.

L’école ne peut pas être un instrument de pression ou de chantage entre les mains d’un secteur politiques quelconque pour satisfaire son propre agenda politique. L’école ne peut pas être confisquée à des fins inavouées. Au lieu de faire sortir les enfants des classes de classes, il est plus utile de faire entrer ceux qui n’y ont pas encore accès. Lancer des pierres sur des établissements scolaires et/ou jeter des excréments humains à l’intérieur d’une institution d’enseignement sont des actes répréhensibles, aussi bien antisociaux, antipatriotiques qu’anti-productifs. L’environnement de l’école doit être protégé des protestations politiques quotidiennes. En toute circonstance, les élèves, les étudiants doivent se sentir en sécurité dans les salles de classe. De même, les professeurs et les agents de l’éducation doivent avoir tout le loisir de mener à bien leurs activités éducatives.

L’école doit être comprise comme un droit démocratique pour tous, dans une société qui évolue selon les principes de l’état de droit. L’école profite à l’individu qu’à la société dans laquelle il évolue. L’école c’est la voie royale par laquelle une personne peut atteindre l’émancipation, l’épanouissement de soi. Elle vise, entre autres, le développement intégral, harmonieux et équilibré de l’individu par l’acquisition d’un ensemble de savoirs, de savoir-faire, de techniques, de connaissances, d’attitudes et de comportements qui sont essentiels pour générer des avoirs, acquérir des biens et services, s’intégrer de mieux en mieux dans sa communauté et participer à son évolution. En général, l’éducation a un impact positif sur l’emploi, les revenus, la santé, la réduction de la pauvreté, la création de richesses, l’augmentation de la production. Priver les enfants et les jeunes des bienfaits que l’école est susceptible de leur offrir, c’est leur confisquer, par exemple, un bien-être matériel, éventuellement une vie fondée sur des principaux moraux et des apprentissages utiles à leur épanouissement.

Il y a un lien intrinsèque entre l’école et l’éducation -- les deux s’enchainèrent dans la vie réelle. Comme je plaide pour la réouverture des classes au profit des enfants, autant je défends l’accès à l’éducation pour les jeunes et la population en général. L’éducation peut libérer l’individu de sa torpeur et lui mettre en position privilégiée pour défendre ses droits, s’acquitter de ses devoirs, subvenir à ses besoins, et à ceux de sa famille, de ses proches et contribuer également au développement de son pays. Plus une personne est éduquée, plus elle est maitresse de son destin et de son environnement.

C’est à comprendre que l’école, l’éducation en général, est essentielle au développement d’un pays, au renforcement de l’État et à la constitution réelle de la nation. De ce fait, nous devons tout faire pour débloquer l’école et rendre l’éducation de plus en plus fonctionnelle.

Étant donné que le fonctionnement de l’école devient un enjeu pour des protagonistes politiques du moment, contribuons tous à dépolitiser l’école. À cet effet, les parties en conflit sont priées de parvenir à un accord sur une base fonctionnelle et durable.

À cet égard, je reprends une proposition que j’ai formulée le 24 septembre dernier au cours de l’émission « Le Point » de Radio Métropole. La proposition consiste à la signature d’un accord (même minimal) entre les instances du pouvoir et les secteurs de l’opposition en vue du fonctionnement régulier de l’école en Haïti.

Avec cet accord, qui pourrait s’appeler : « Pacte social et démocratique pour le fonctionnement régulier de l’école », le gouvernement pourra s’assurer désormais de la réouverture des classes. De son côté, l’opposition, qui est appelée à diriger les destinées du pays un jour, aura la garantie qu’à l’avenir l’école ne sera point perturbée par un secteur politique quelconque. En final, c’est la société haïtienne qui gagnera (en particulier les enfants, les parents et les agents de l’éducation). Tout un chacun sera rassuré que le fonctionnement de l’école soit garanti par l’État et protégé par des acteurs clés de la société. Dans la même dynamique, l’éducation pourra suivre son cours.

Pour terminer ce plaidoyer, je crois qu’il est important de souligner que c’est bien l’école, avec tout ce que cela comporte : l’éducation, la science, la recherche, les capitaux, les programmes d’études, les innovations technologiques, qui peuvent contribuer à changer les mentalités des individus et le maldéveloppement des sociétés. La politique, même bien ordonnée, n’est qu’un appoint aux changements de mentalité. Je rêve que demain, plus qu’un syllabaire, chaque élève haïtien aura au moins un gadget électronique fonctionnel en main pour matérialiser ses rêves. En attendant, l’école doit pouvoir fonctionner avec régularité. Les protagonistes de la mouvance politique actuelle sont appelés au rendez-vous pour y contribuer. Répondre à cet appel patriotique, c’est changer d’attitude et inscrire son action dans la voie du renouveau. L’éducation qu’on acquiert au fil des ans permet de mieux saisir les revendications légitimes, politiques, économiques et sociales de la population. Elle exige aussi de nouvelles stratégies de luttes, de nouveaux comportements et des actions innovatrices pouvant capter l’attention et chercher l’adhésion du plus grand nombre dans ses propres intérêts. Ainsi chacun aura plus de chance de réussir dans ses actions.

18-19 novembre 2019

Watson Denis, Ph. D.

watsondenis@yahoo.com
Diplômé de l’École Normale supérieure (ENS) de l’Université d’État d’Haïti (UEH).
Professeur d’histoire de la Caraïbe, de relations internationales et de pensée sociale haïtienne, l’UEH.




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