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Figures symétriques. L’ordre politique haïtien dans le mépris de la pensée universitaire haïtienne

Figures symétriques. L’ordre politique haïtien dans le mépris de la pensée universitaire haïtienne



Depuis plus de deux mois, la société haïtienne, dans toutes ses couches, fait face à une crise qui semble se refuser d’être une opportunité, tant elle perdure. Les acteurs politiques, les décideurs aussi bien nationaux qu’internationaux, ces éternels annonceurs de lendemains meilleurs, recherchent des solutions à la crise comme des sauveteurs en mer qui déploient tous leurs matériels de sauvetage pour tenter de sauver un poisson de la noyade. Et il y a paradoxalement plus de naïfs que d’incrédules à croire que le poisson sera vraiment sauvé. Donc face à cette recherche de solutions cosmétiques à la crise, dans des commissions sans mission réelle populairement dirigée (commission de passation de pouvoir ou de dialogue avec le pouvoir), ne peut-on pas être amené en toute logique à dire que le pays passe maintenant de la crise à une crise de la crise, c’est-à-dire à une situation sociopolitique chaotique engendrée par la crise laissée jusque-là sans solutions ? D’où la nécessité impérieuse de s’interroger sur le rôle de l’université en Haïti. En effet, si l’histoire a un devoir de mémoire — même si elle peut souffrir d’alzheimer, dans le cas fréquent des sociétés postcoloniales qui continuent de définir leurs modalités de présence aux « mondes perpendiculaires » dans une posture coloniale — l’université elle-même a un devoir moral de penser la société, fondamentalement dans son faire politique, son mode de gestion de vies communes à travers l’État qui est chargé de transformer la société en une communauté de gens raisonnables qui n’auront plus l’angoisse existentielle du bien-être collectif. C’est Olivier Reboul qui disait que l’université est « la mémoire critique et intellectuelle d’une société ». Mais est-ce bien le cas en Haïti ? En fait, l’université en Haïti, je veux parler plus spécialement de l’Université d’État d’Haïti (dénomination impropre, selon plus d’un) articule-t-elle une pensée proprement haïtienne capable de penser l’ordre politique haïtien ? Autrement dit, l’ordre politique haïtien n’est-il pas dans le mépris de la pensée universitaire haïtienne (à supposer que celle-ci existe) ? Et pour aller plus loin, l’université haïtienne et la politique haïtienne, dans leur fonctionnement mû par leur ossature structurelle, ne sont-elles pas des figures symétriques, c’est-à-dire que l’une fonctionne à l’image de l’autre ? Ce sont donc là les principales questions auxquelles je me propose de répondre dans cette publication, sans aucune prétention d’être exhaustif ni d’apporter des réponses définitives.

À l’instar d’Émile Zola, j’accuse ! J’accuse les universitaires, les intellectuels qui, par leur silence, se font complices de la crise sociopolitique qui ronge la société haïtienne jusqu’à l’os. Car l’un des rôles de l’intellectuel, et ceci le plus difficile, n’est-il pas de rouvrir le futur, c’est-à-dire de rouvrir, par l’idéologie ou par l’utopie concrète, un horizon d’attente, un horizon d’espérance qui n’existe plus, pour reprendre quasiment en substance le propos d’Elsa Mourgues sur Francois Dosse, spécialisé dans l’histoire des intellectuels, lequel propos est disponible sur ce lien https://ww.franceculture.fr/societe/les-trois-roles-de-lintellectuel-par-francois-dosse? C’est l’idée, selon Elsa Mourgues, que les sociétés, étant appelées à évoluer, ont besoin de se projeter dans l’avenir, véritable projet d’émancipation. C’est donc le rôle des intellectuels de retrouver cette posture un peu prométhéenne qui est de permettre aux sociétés de se former ce projet d’émancipation. Cela dit, les intellectuels haïtiens, intellectuels et universitaires confondus, ont la responsabilité morale de s’engager, avec les lumières de la raison, dans les luttes émancipatrices que mène l’infatigable société haïtienne. Mais du lieu de quelle pensée universitaire haïtienne s’engager ? L’université haïtienne réfléchit-elle assez sur la société haïtienne mal assise sur un ordre politique rattrapé par des pratiques de corruption de toutes sortes ? L’université haïtienne n’est-elle pas elle-même aussi, dans son mode de fonctionnement, rattrapée par ces mêmes pratiques de corruption ?

Tout acte de mépris, s’étant inscrit dans le cadre étroit d’un sentiment de rejet ou d’une mise à l’écart portée à son paroxysme, traduit une volonté mortifère d’exclure du champ de l’existence légitime, par le discours du mépris, l’objet même du mépris. Par là, il en ressort l’idée que l’ordre politique haïtien est victime d’un mépris intellectuel. Laquelle idée laisse comprendre que l’université haïtienne fait litière de l’ordre politique haïtien, du moins, n’instaure aucun régime de pensée visant à penser ce dernier, au point de se définir tous les deux dans un rapport symétrique de dysfonctionnement. L’université haïtienne, les critiques sont unanimes à le reconnaitre, est bel et bien ce milieu où le politique l’emporte sur l’académique (comme si la dimension politique de l’université était là pour occulter la fonction d’enseignement et celle de recherche de celle-là). Ce milieu où les rapports sociaux agonisent dans des rapports de pouvoir. Dans ce milieu politisé, le discours savamment construit et le sens ouvertement critique ont-ils alors droit de cité ? Ont-ils, au-delà de toutes pratiques de corruption, un lieu de libre exercice duquel surgir ?

Dans son article titré « La profession d’universitaire face à la rhétorique de l’arrogance facile » publié dans les colonnes du journal Le National en date du 17 janvier 2017, Milcar Jeff Dorcé parle de la rhétorique de l’arrogance facile qui envahit désormais le milieu universitaire au risque de menacer de mort la profession d’universitaire, c’est-à-dire la vocation intellectuelle, l’activité de chercheur. Cette culture de l’arrogance qui assiège depuis tantôt les univers politique et médiatique se traduit, dans l’espace universitaire, par un procès idéologique de l’appropriation exclusive de la parole. Cependant, selon Milcar Jeff Dorcé, « ce n’est pas l’arrogant universitaire qu’il faut éliminer, mais l’arrogance universitaire qu’il s’agit de questionner ». En d’autres termes, c’est, dans un langage imagé, détruire le venin sans tuer le serpent (l’arrogance étant perçue comme un serpent venimeux). D’ailleurs, s’il est une arrogance qui reste la seule légitime c’est l’« arrogance épistémique » qu’il définit comme « cet excès de confiance en soi que donne l’impression d’un savoir toujours assez ». À cet effet, l’arrogance, allant toujours de pair avec l’ignorance, ne manque pas non plus de se greffer sur le savoir. Et j’entends par arrogance, à mon sens, l’inféodation de toute idée de savoir par un discours produisant des effets de pouvoir, donc une posture de savant ou d’intellectuel qui n’est en fait qu’une imposture. Michel Foucault a eu raison de postuler l’idée d’un « savoir-pouvoir », car le savoir et le pouvoir sont intimement liés.

L’ordre politique haïtien tel qu’il est institué, dans les conditions repoussantes d’une médiocratie gratuite et de la rhétorique de l’arrogance facile dont parle Jeff Milcar Dorcé, a besoin d’une pensée universitaire haïtienne dont l’existence ne se situe pas dans un rapport symétrique avec celui-ci. C’est-à-dire que l’ordre politique haïtien, pour sortir du mépris intellectuel, a besoin d’une pensée universitaire haïtienne articulée autour de l’exigence du mérite et des compétences (en somme, de la méritocratie) et de la valorisation de la recherche scientifique ne basculant pas dans la marginalisation les savoirs locaux et traditionnels au profit d’un savoir importé sorti tout droit de la « bibliothèque coloniale », pour reprendre l’expression d’un intellectuel africain. Car aucun projet de société ne peut être porté par aucun ordre politique dans le mépris total de la science. Dès lors, l’université haïtienne ne devrait-elle pas être un laboratoire de pensée critique destiné à façonner le social et le politique dans la moule du Développement ?

Jean Guilbert Belus,
Mémorand en linguistique théorique et descriptive
à la Faculté de Linguistique appliquée (FLA)




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