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Ayiti-Exit - la nécessité d’arrêter la Caravane du Faire Semblant (7 de 9)

Ayiti-Exit - la nécessité d’arrêter la Caravane du Faire Semblant (7 de 9)



Si nous avons pu vaincre les forces du mal à Vertières, nous n’avons pas pu néanmoins venir à bout des tyrannies raciales que nous trainons comme des boulets rivés à nos pieds. À maints égards, la trajectoire de la première expérience de décolonisation ressemble étonnamment à un long métrage sur nos interrogations identitaires. Aussi, n’arrivons-nous pas à nous départager sur notre triple appartenance africaine, européenne et haïtienne. En tout état de cause, la crise identitaire constitue la lame de fond qui bouleverse la société haïtienne et entrave tout effort de cohésion. Si l’illustre Joseph Anténor Firmin eut à bégayer sur l’altérité en présentant l’Haïtien lisse et perfectible comme le résultat de la rencontre de l’Européen et de l’Africain, on peut se faire une idée de l’impitoyable psychopathologie affectant les petits enfants de la brutale transplantation. Ce léger hoquet du « Pionnier de l’Anthropologie, du Panafricanisme et des Études postcoloniales » n’avait pas manqué d’attirer l’attention de Laennec Hurbon dans « Le Barbare Imaginaire ». Tout aussi interpellé, Jean Fouchard se sentit obligé de s’attarder dans « Les Marrons de la liberté » sur cette affirmation de Firmin :

« Les nègres transportés à Saint-Domingue n’avaient aucune disposition pour évoluer immédiatement vers les formes sociales supérieures. Non seulement les dispositions psychologiques n’existaient pas, mais il y avait souvent, tout au fond de leur être, des inclinations ancestrales qui les attiraient vers une rétrogradation malheureuse… »

Ces redoutables subtilités bien plantées dans l’inconscient collectif alimentent une réalité discursive jalonnée d’exemples les plus uns plus ahurissants que les autres. Évidemment, il s’agit de ne jamais croire que certains concepts appartiennent à un passé révolu. Depuis que l’agenda caché de notre système d’éducation sous-traité au clergé concordataire avait priorisé les hauts faits historiques sur l’anthropologie, la crise identitaire est devenue la fiche signalétique de la société haïtienne. Pour mieux appréhender le formatage de la pédagogie néocoloniale et ses effets déplorables, lisons comment François Duvalier et Lorimer Denis abordent une problématique aussi complexe que le binôme créole-bossale dans Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti : « Et que dire de tous ces congos, incarnation des forces d’anarchie et de désordre : Lamour Dérance, Macaya, Ti-Noël Prieur, etc. qu’on a été obligé de " blanchir " pour rendre possible l’œuvre de l’indépendance nationale . » Bien entendu, face au crime, ce n’est plus à démontrer que Duvalier ne souffrait d’aucune inhibition. La fascination morbide pour l’absolutisme culminait chez ce dernier dans un délire orgasmique résultant de la sublimation de la mort. Duvalier, qui affirmait en aparté qu’il ne faut jamais prendre les Haïtiens au sérieux, aimait flatter leurs bas instincts et penchants naturels pour la bestialité. « Un milicien doit être toujours prêt à tirer. C’est comme ça que j’aime le milicien, » répétait-il souvent aux volontaires de la servitude nihiliste.

L’important est de toujours se rappeler que la société haïtienne est une capsule du temps saint dominguois. Comme le colon pouvait tuer peu importe le nombre d’Africains sans être inquiété, nous continuons avec les mêmes pratiques du pire. Partant de ces considérations, il ne faut jamais se laisser duper par l’acrimonie entre les créoles « noiristes » et « mulâtristes ». Leur égal mépris de la masse afro-paysanne ne doit pas jamais nous confondre. Cette haine pour les fils et filles de l’arrière-pays constitue le vase communiquant du système d’exclusion massive. Il s’agit, en fait, d’un curieux arrangement entre les créoles noirs et mulâtres et représente l’intersection de tous les complots antidémocratiques et réactionnaires. C’est assurément ce constat qui avait poussé Philippe Clérié à écrire que l’élite haïtienne « est constituée par les descendants des anciens libres (noirs-mulâtres) de la colonie, par les descendants des étrangers qui se sont établis en Haïti au cours des ans et par tous ceux-là qui ont atteint un niveau d’éducation ou de fortune qui les démarquent des masses. … Ils forment un groupe d’Haïtiens dont la caractéristique principale est qu’ils ne savent rien ou très peu, de la vie des 85% de la population. L’élite, 10 à 15% de la population totale, n’est pas un Haïtien typique. Ignorant le paysan et la vie paysanne, ses membres sont comme des étrangers chez eux. » Ainsi s’explique leur indifférence aux conditions existentielles de la masse afropaysanne. Particulièrement, la classe moyenne ne rate jamais une occasion pour affirmer que les tueries et massacres contre la population relèvent de la pure machination.

Aussi, face au bovarysme culturel des « satellites » haïtiens, l’école ethnologique des Griots avait-elle singulièrement proposé l’intégrisme noiriste comme la panacée. Pour la campagne d’embrigadement, la stratégie et sa formule se révélèrent payantes. Le coup de sang légitime des classes moyennes noires contre le « couleurisme » ostensible de l’occupation américaine se retrouva ainsi sous la coupe réglée d’un obscur docteur de campagne. Rien d’étonnant puisque, depuis le parricide du 17 octobre 1806, nous ne cessons d’étonner le monde avec nos cures pires que les maux. Haïti est une société de paradoxes et d’inégalités où le faire semblant et la panne d’inspiration sont interchangeables. On s’explique que l’identitaire ait été travesti en mensonge par les dépositaires de la zombification des masses qui ont manifestement déshydraté les idées de Price-Mars de leur substance fondamentale. Qu’on nous comprenne : la négritude totalitaire cosmétique duvaliérienne ne procède pas uniquement d’une simple falsification de la mémoire ancestrale, mais représente surtout la pièce maitresse du folklorisme politique au cœur d’un système ludo-culturel qui ordonnance nos désillusions et nos « lambertitudes ». De Papa Doc, en passant par Bébé Doc, Ti Pè a, Ti Rene, Ti Simone, Neg Banan, pour arriver à l’animal politico-folklorique, le constat est « lambertable ».

En tout état de cause, notre réalité discursive renvoie plutôt à un exercice permanent de rationalisation de l’absurde. Au risque de nous répéter, les notions fondamentales et valeurs universelles telles que la globalité, la complexité et la sophistication paraissent hérétiques dans la société haïtienne. Or, les mots et expressions représentent le baromètre du niveau sociétal et des indicateurs du coefficient mental. En effet, tout se passe comme si la structure mentale des Haïtiens ne dépassait pas celle d’un enfant de 7 ans. Comme si cela ne suffisait pas, il y aurait lieu de reconnaitre cette pauvreté lexicale qui encourage non seulement l’imprécision, mais aussi la disparition de certains termes. C’est assurément le cas pour le mot progrès qui a été malmené par la mystification du mauvais tournant de 1957. Ce terme n’est plus utiltisé et il semblerait qu’il appartient à une langue morte. À bien y réfléchir, pour euthanasier la faculté de pensée, qu’y a-t-il de plus cocasse que le discours noiriste duvaliérien dans un pays de noirs ? Les aspirations des classes moyennes noires de 1946 ainsi récupérées, rien ne pouvait entraver la contamination des cerveaux malgré la mise en garde de Jean Price Mars dans « Le préjugé de couleur est-il la question sociale ». Évidemment, les « volontaires de la servitude nihiliste » se sont suspendus aux lèvres du chantre de la négritude totalitaire cosmétique qui n’avait aucune solution aux problèmes concrets.

En effet, ce n’est plus à démontrer que la voie liberticide tracée par la bande à François Duvalier a débouché sur un cul-de-sac. Particulièrement dans le domaine agro-industriel, le rétrogradage a été systématique. Aux dommages collatéraux de ce carnaval meurtrier de la déraison, la fuite des cerveaux vers l’Afrique, l’Amérique du Nord et l’Europe a été déterminante dans la mise en orbite de l’inaptocratie durable que nous vivons et qui, selon la définition de Jean d’Ormesson, est un « système de gouvernement où les moins capables de gouverner sont élus par les moins capables de produire et où les autres membres de la société les moins aptes à subvenir à eux-mêmes ou à réussir, sont récompensés par des biens et des services qui ont été payés par la confiscation de la richesse et du travail d’un nombre de producteurs en diminution continuelle ». Bien entendu, pour mettre en branle ce projet si cher aux Américains qui connaissaient bien le profil psychologique et académique de Duvalier, ce dernier se révéla un atout majeur. Les recommandations isolationnistes de Thomas Jefferson qui avait syndiqué les puissances du monde atlantique contre Haiti continuent de faire écho dans les couloirs diplomatiques de ces memes pays regroupes sous le nom affable, mais trompeur de Core Group. Pour annihiler un pays et exterminer son peuple, il suffit de trouver un sociopathe pour détruire le système d’éducation et généraliser la corruption. On s’explique que Duvalier représentait le candidat idéal pour « confiner la peste dans l’ile ».

Assurément, le coût onéreux des occupations militaires incita les Américains réputés pratiques à utiliser la psychologie tordue de Duvalier comme levier pour leur plan à long terme. En effet, ces derniers étaient suffisamment documentés sur le médecin de campagne qui travailla pour la mission sanitaire américaine lors de la campagne d’éradication du pian. Il ne faut pas négliger que Duvalier se réclamait aussi de Lysius Salomon auquel l’administration du président américain Chester A. Arthur avait décliné l’offre du Mole Saint-Nicolas. Faut-il rappeler que la femme de Salomon était française ? Qu’à cela ne tienne, pour se donner un laboratoire d’expérimentation et de modification du comportement humain, le pragmatisme américain recommanda celui qui avait pu non sans grandes difficultés obtenir son diplôme de médecin. Comme nous le verrons plus loin, il faut croire que Duvalier présentait indiscutablement des atouts incontestables pour bénéficier de l’Institut des Affaires Interaméricaines, avec d’autres étudiants beaucoup plus brillants que lui, d’une bourse pour la santé préventive. L’admission se faisait sur la base de développement professionnel avec la garantie d’être recommandé pour le programme de maitrise en santé publique si la performance de l’étudiant satisfaisait les critères établis. Aussi, importe-t-il ici de mettre en exergue certaines révélations troublantes de Robert I Rotberg dont l’éclairage sur le parcours académique de Duvalier renforce la crédibilité des confidences du Dr Morice Hall .

Nous avions dit auparavant que le faire semblant renvoyait à cette pathologie qui conditionne l’individu à se concevoir et se projeter tel qu’il ne l’est pas. Évidemment, les causes et origines de la psychologie tordue ont toujours suscité la curiosité. Les phénomènes comme l’anxiété, l'angoisse, l’effroi, la phobie et la panique, ou les mécanismes de défense tels que la projection, le déni de réalité et le faire semblant représentent des aspects dynamiques et complexes du fonctionnement de notre appareil psychique. Enfin vint Sigmund Freud pour attaquer la question beaucoup plus compliquée d’expliquer le pourquoi et le comment de l’esprit humain, et de sa conscience. Les trois concepts freudiens répondent à certaines de nos interrogations par une réponse à la fois simple et complexe : le « Moi », le « Ça » et le « Surmoi ». Le surmoi est le régulateur des exigences et interdits. Le ça représente le principe de plaisir qui domine l’inconscient et pousse l'individu à libérer ses pulsions. Le moi est le pôle homéostatique qui permet de maintenir l’équilibre face aux tiraillements du ça et aux exigences du surmoi. En tant qu’intermédiaire, il permet aussi à l’individu de recourir, à l’occasion, à des alibis. Cela se passe non seulement dans la vie privée, mais aussi dans la vie publique. Alors, dans le cas qui nous concerne, le pouvoir devint un exutoire jouissif pour un Jean-Claude Duvalier, folklorique pour un Jean-Bertrand Aristide, nihiliste pour un René Préval, ludo-folklorique pour un Michel Martelly et fantasmagorique pour un « bonhomme banane ».

En effet, le pouvoir à travers la distillation au compte-goutte de l’absurde et le raffinement de l’arbitraire permettent surtout aux politiciens comme François Duvalier, au risque de nous répéter, de se donner une dimension qu’ils n’ont pas. « Robespierre a vaincu, mais la révolution dévore ses propres enfants », s'était un jour indigné le révolutionnaire Georges Jacques Danton. La psychopathologie affectant Duvalier incitait ce dernier à toujours paraitre authentique et original. Alors, en bon exilé culturel français, le gout de la parodie poussa le chantre de la négritude totalitaire à prophétiser que « la révolution mangera ses propres fils. » Cette usurpation devint le mantra de la classe moyenne pour justifier la répression aveugle sans préjugés qui endeuilla les familles haïtiennes. Lorsqu’il s’agit de répandre la terreur, l’élimination systématique des opposants, est l’un des rares domaines où l’Haïtien ne fait pas semblant et n’éprouve aucun scrupule même à trahir les membres de sa propre famille. Ce voile obscur de la mort a toujours enveloppé la société haïtienne qui n’arrive pas à faire le deuil de la mentalité d’esclave. Le prisme de la pédagogie coloniale a fait des Haïtiens les serviteurs de l’idéal nihiliste et avait assurément poussé Jules Coicou, en réalité Jules Alexis, à dénoncer auprès de Tonton Nord ses frères Massillon, Horace et Pierre-Louis. Ces derniers, avec une vingtaine d’autres intellectuels, n’avaient rien négligé pour sauver la vie d’Anténor Firmin.

Évidemment, Duvalier, qui ne reculait absolument devant rien pour paraitre singulier, maitrisait bien l’art du suspense et recourait aux improvisations les plus sordides que les autres pour ajouter au drame. Lorsqu’on connait la réputation de François Duvalier, on peut comprendre que la classe moyenne retenait toujours son souffle. Des témoins ont rapporté que pendant qu’il prononçait un discours, l’imprédictible personnage s’arrêta subitement, tourna son regard vers Léonce Viau, son ministre de l’éducation nationale et dît : « Léonce, dites-leur que le Docteur Duvalier est un grand intellectuel. » Bien entendu, cette phrase non seulement n’avait aucun rapport avec la circonstance ni le texte original, mais annonçait les couleurs. C’était une façon de signaler que le moment était finalement venu pour donner une réponse directe à Antonio Vieux. Membre du cabinet ministériel d’Estimé, ce dernier avait commis l’outrecuidance de traiter en plein conseil des ministres son collègue Duvalier de « boucanier de la culture ». Comme dans un bon film d’horreur dont il était l’acteur principal, le sinistre docteur administra en personne la posologie de la mort au Fort-Dimanche. Pour de nombreuses familles, l’année 1964 de la présidence-à-vie représentait la culmination de tous les dangers et signifiait clairement que la société haïtienne n’était pas au bout de ses peines.

Effectivement, le 8 juin 1967, Duvalier sombrait dans le délire lors de l’exécution de 19 de ses plus proches officiers. Dans une atmosphère lourde dont seul il avait le secret, le dictateur était en charge de la synchronisation de toutes les activités. Pour donner une solennité lugubre à la circonstance, Duvalier arriva au Fort-Dimanche en tenue de simple soldat avec ses ministres et haut gradés. En régisseur général, Duvalier afficha tout son talent dans la préparation du plateau, du montage du décor et de l’exécution de la mise en scène. Le suspense duvaliérien était avant tout un spectacle vivant de chaise musicale où acteurs et spectateurs procédaient d’un même travesti sur le même plancher. La disposition selon laquelle Duvalier avait arrangé les dignitaires du régime et distingués invités rendait pale le cynisme de Caligula. Comme s’il voulait dépasser la férocité sanguinaire de Néron, Duvalier plaça les membres du haut État-major en face des officiers rebelles qui avaient été déchus de leur grade et condamnés à la peine capitale par une cour martiale aux Casernes Dessalines. Derrière les haut-gradés se tenaient avec leurs fusils les soldats de la garde présidentielle tenus en respect par les miliciens du palais national. La redoutable Mme Max Adolphe avec les miliciens du Fort-Dimanche formaient la dernière rangée .

Selon l’historien Charles Dupuy, après avoir demandé au peloton d’exécution de mettre en joue les condamnés ligotés à leurs poteaux d’exécution, le dictateur fit semblant de revenir à de meilleurs sentiments. Il venait à peine de faire des remontrances aux prisonniers qu’il avait pris le soin de faire défiler devant lui. Au capitaine Donald Manigat, Duvalier avait demandé de regarder le ciel d’Haïti pour la dernière fois. Placide, le despote lâcha sans enthousiasme sous un ton glacial « Autant !». Un des 19 officiers, espérant obtenir la clémence présidentielle, cria « Vive Duvalier ! » Au même moment, la bête immonde en Duvalier lâcha « Trop tard ! » et le despote commanda tout de suite au peloton d’exécution « Feu ! ». Ainsi moururent les 19 officiers emportés dans la spirale des intrigues et luttes d’influences de palais qui alimentaient la paranoïa du tyran. Quinze jours plus tard, Duvalier célébrait cette énième victoire avec ses partisans. Aussi, procéda-t-il à l’appel nominal des 19 officiers avec sa voix nasillarde et trainante. « Major Harry Tassy, où êtes-vous ? Venez auprès de votre bienfaiteur ! » relâcha de ses mâchoires Duvalier qui lui-même répondit « Absent !». Après le 19e nom, il ajouta laconiquement « Tous ont été passés par les armes. »

Ce jour-là, affirme Dupuy, Duvalier qui excellait dans les détails sordides ne négligea pas non plus de passer en revue les noms de ceux qui ont eu le temps de se mettre à couvert. Ce sont : le lieutenant-colonel Jean Tassy, le major Malherbe Eyma, le capitaine Léon Veillard, les lieutenants Joseph Laforest et Evans Guillaume ainsi que le député du Cap Pierre Giordani qui, pour Duvalier, « ont pris la fuite après avoir bénéficié des faveurs de César ». Le dictateur décida ensuite qu’ils perdaient la nationalité haïtienne et qu’ils seraient jugés par contumace. Ensuite, comme pour tirer le rideau de la manière la plus dramatique, la vindicte duvaliérienne triompha dans un narcissisme acerbe : « Je suis tel un bras d’acier frappant sans pitié ... sans pitié ... sans pitié. J’ai fait fusiller ces officiers dans le but de protéger la Révolution et ceux qui la servent. Je m’aligne en compagnie des grands meneurs de peuple tel Atatürk, Lénine, N’krumah, Lumumba, Azikiwe, Mao-Tsé-Toung. ». L’univers duvaliérien était caractérisé par une psychose obsessionnelle de la conjuration. Se méfiant de son entourage, Duvalier flairait partout le complot contre la sureté de l’état. Alors, Duvalier jouait au chat et à la souris avec les officiers de l’armée et la société haïtienne. Dans la peau du grand intellectuel qu’il se croyait être, le tyran leur dédicaçait « Œuvres Essentielles : Éléments d’une doctrine » qui, à ses yeux, représentait une œuvre magistrale .

Cependant, pour les incrédules « volontaires de la servitude nihiliste » qui ont fait du duvaliérisme un horizon indépassable, lisons Robert I Rotberg :

« “Beaucoup d’étudiants haïtiens” rapporta un Américain qui connaissait bien Duvalier pendant cette période, “obtinrent leur diplôme et ont par la suite occupé des postes de responsabilités à travers le monde pour l’Organisation mondiale de la Santé”. Mais, Rotberg affirme que Duvalier n’arriva pas à passer les examens d’épidémiologie et gestion en santé publique, deux des quatre principaux cours de base, malgré son apparente ardeur à se conformer au modèle que nous avons ici à l’université de Michigan, un modèle auquel certains étudiants étrangers éprouvent de grandes difficultés à s’adapter . » Selon ce qu’a rapporté un ami de Duvalier, ce dernier n’était pas suffisamment doué pour comprendre l’anglais d’où la cause de sa performance académique médiocre. Cependant, cette opinion ne transposait pas la réalité observée par le corps professoral . « Mon opinion personnelle, dit un des professeurs, est que, malgré son diplôme de médecin, académiquement parlant Duvalier était stupide . » Indépendamment des causes de sa piètre performance, Duvalier prolongea son séjour à Ann Arbor en dépit du fait qu’il lui fut demandé de ne pas s’inscrire pour le 2e semestre de l’année académique 1944-45. « Bien que le Président s’autocrédite en public d’un diplôme de l’Université de Michigan, c’est une invention de sa mémoire . » Franchement, c’est à se demander si le sobriquet « Paka Doc » n’aurait pas mieux convenu.

Assurément, la Mission sanitaire américaine convaincue des limitations de Duvalier décida d’envoyer ce dernier à Porto-Rico pour parachever une courte formation pratique sur les procédures de santé tropicale. À la vérité, lorsqu’il s’agit de concocter et d’arranger les formules abracadabrantes la réputation d’Américains n’est plus à établir. À son retour, Duvalier sillonna entre 1945 et 1946 les campagnes haïtiennes à cheval pour le compte de ces derniers dans le cadre d’une offensive contre la malaria. Selon Rotberg, Duvalier fantasma en parlant de succès pour la campagne contre le pian qui dura jusqu’en 1948, mais il en profita pour approfondir sa connaissance socioanthropologique du milieu rural. Cette connaissance intime du terrain assurément lui valut le support de Washington. Aussi pour combattre le communisme et tenir la révolution castriste loin des rives haïtiennes, fallait-il dans l’entendement des Américains un allié sur. Le 30 janvier 1962, ce support se révélait gratifiant. Ce jour-là, Haïti votait en faveur de l’expulsion de Cuba de l’Organisation des États américains (OEA) sur la base que le régime de Castro était un satellite du bloc sino-soviétique et violait ainsi le Traité interaméricain d’assistance réciproque, appelé aussi le Traité de Rio.

Avec l’aigle et la pintade, l’exercice d’établir si le ramage se rapporte au plumage renvoie à une tache de Sisyphe. Toujours est-il que, dans le contexte de la guerre froide, le curieux arrangement se révéla gratifiant et convenait parfaitement aux deux parties. Dans l’univers duvaliérien, communistes et opposants étaient substituables. Alors, dans une parfaite maitrise de l’intrigue qui se déroulait, Duvalier exécutait ses numéros avec brio. Évidemment, ce dernier savait pertinemment que, pour raisons d’ordre culturel et socioanthropologique, le communisme éprouverait toutes les difficultés à s’implanter en Haïti. À al faveur de la longue nuit que ce régime liberticide installa, s’opéra une véritable ponction des cerveaux haïtiens. Depuis, la dévalorisation du savoir handicape le développement d’Haïti. En tout temps, les intérêts étrangers ont toujours été les principaux bénéficiaires de nos sauts dans le vide. Les Haïtiens doivent comprendre que, pour arriver à l’inaptocratie dont le bonhomme banane est l’émanation la plus achevée, il a fallu le coup d’envoi officiel du 22 septembre 1957. Le constat est patent et le résultat pathétique s’étale chaque jour devant nos yeux. Pour Washington, c’est le coup du chapeau. Haïti est devenu un pays dépendant, constitué d’ignorants et dirigé par des voleurs. La dilapidation des Fonds Petrocaribe s’inscrit dans cette déroutante continuité.

On a certainement en mémoire que l’industriel Louis Déjoie préconisait « la politique de la terre, la seule, la vraie ». Son message du 6 septembre 1957 est d’une rare prémonition. Lisons ce passage :

« Le capital est toujours prêt à s’investir dans des opérations saines où il trouve sa garantie, à la condition qu’il existe ce climat de confiance que seul peut fournir un État honnêtement administré. Et il n’y a pas que le capital étranger auquel bien à tort l’on pense exclusivement à s’adresser ; il y a aussi le capital haïtien, un capital disséminé, celui qui dort, qui se cache, qui s’expatrie ou qui se gèle dans des placements improductifs pour la collectivité. Pour que ce capital émerge de sa retraite stérile et se mette à produire, pour qu’il soit investi dans des œuvres fructueuses, créant ainsi du travail générateur d’une meilleure circulation monétaire, il faut un climat de confiance, un climat de stabilité que seul peut instaurer un gouvernement qui autorise le contrôle de sa gestion, un gouvernement qui permet l’expression de la critique et la liberté des opinions, un gouvernement vraiment démocratique . »

Depuis cette journée fatidique du 22 septembre, le cri du sénateur Déjoie continue de déchirer le ciel haïtien. Il faut aussi souligner qu’en ces temps-là le secteur privé haïtien était encore national et fréquentable. Toutefois, si le duvaliérisme confirme la constipation mentale de la classe moyenne, il importe aussi de marteler qu’aucun membre du secteur privé n’a ni le profil ni l’envergure de l’industriel Louis Déjoie. Fort du succès et de l’essor de l’industrie des huiles essentielles, ce dernier opérait 18 usines de transformation à travers le pays. À cela, il faut ajouter à son palmarès que cette industrie représente encore une filière stable créatrice de richesse et génératrice d’emplois. Étonnant tout de même qu’une société imperméable à la globalité se retrouve raccordée au monde entier grâce au vétiver dont l’essence se retrouve dans la fabrication de grands parfums et produits cosmétiques. Au risque de nous répéter, Haïti est une société de paradoxes qui peut fabriquer, on se le rappelle, les meilleures balles de baseball. Pourtant, les Américains n’ont jamais pu arriver à implanter ce jeu en Haïti comme ils l’ont fait dans les pays qu’ils ont occupés.

Revenons au prisme déformant de l’épiderme qui avait fait croire qu’un descendant direct du général Nicolas Geffrard comme Louis Déjoie n’était pas assez Haïtien. On connait la suite avec le démantèlement des usines non seulement de Déjoie, mais aussi de Thomas Désulmé. Cet industriel noir et sénateur de la république dut partir en exil en 1959 quand il se rendit compte de la direction que prenait le régime sanguinaire. En 1971, l’intronisation du cancre de 19 ans allait assurer une brillante postérité caricaturale à la mystification. La tragi-comédie continua avec la parodie du « jean-claudisme ». Cependant, les tentatives et efforts pour opérer un virage à partir de la question économique se révélèrent vains et infructueux. La « révolution » qui s’était présentée comme le meilleur interprète des aspirations des fils et filles de l’arrière-pays administra le coup de grâce à l’économie rurale en éliminant le cheptel porcin. Si la peste porcine n’a jamais officiellement été détectée en Haïti, l’éradication du cochon créole modifia à jamais les structures économiques du « pays en dehors ». La résistance du paysan haïtien contraint de liquider son inventaire fut sévèrement réprimée par les tontons macoutes. L’État haïtien n’eut aucun scrupule à offrir « 40 pou gwo, 20 pou mwayèn, 5 pou piti » pour un porc qui se vendait jusqu’à 1000 gourdes.Pour les sans vergogne de la « classe », c’était l’opportunité d’intégrer la structure du Pepadep créée pour cette infâme entreprise. Des $25 millions des fonds de dédommagement, les paysans haïtiens reçurent seulement 7. Le régime et ses sbires se partagèrent la part du lion.

En clair, quel que soit le courant coloriste qui se retrouve au plus sommet décisionnel, l’important à retenir est cette panne d’inspiration qui ne souffre d’aucuns préjugés. En effet, noir ou mulâtre, créole ou bossale, cela ne revêt aucune importance pour les petits enfants de la brutale transplantation auxquels la psychopathologie de l’esclavage a enlevé tout désir d’avenir partagé. Cependant, il ne faut jamais croire que les générations qui nous ont précédé n’avaient pas été tout aussi interpellé. Lisons comment Thomas Madiou, collaborateur de tous les gouvernements noiristes de Soulouque à Salomon, aborda la question en 1844 : « les mulâtres ont si mal conduit la charrette qu’ils l’ont jetée dans un trou ; elle y restera ». L’ironie est qu’en prenant le pouvoir, les noiristes n’ont fait rien d’autre que de continuer à creuser. Pour la masse afro-paysanne, indépendamment du courant coloriste dominant du moment, bonnet blanc, blanc bonnet. Seulement voilà que les généraux Dessalines et Pétion avaient terrassé Romaine Rivière dite La Prophétesse, Léo, Rousselot ou encore Candi qui étaient des Mulâtres au même titre que Lamour Dérance, Macaya, Sans Souci, Lafleur ou Goman qui étaient des Noirs. Ces chefs noirs et mulâtres revendiquaient une autre distribution du pouvoir à mille lieux du monopole que s’étaient octroyé les trente-sept signataires de l’Acte de l’Indépendance. Tout part de là, d’une conception hiérarchique de la vie qui met en avant les privilèges d’une élite créole noiriste et mulâtriste au détriment des intérêts de la masse afro-paysanne.

Toutefois, la circonspection recommande de bifurquer la voie manichéenne. Il s’agit de reconnaitre surtout les limitations de cette lecture filtrée qui voit les bossales comme les dépositaires exclusifs du bien et les créoles comme les partisans du mal. Aujourd’hui encore, et peut-être aujourd’hui surtout, une question reste pendante. Pourquoi la traite continue-t-elle de gangrener le continent noir ? Évidemment, la participation documentée de roitelets africains à ce commerce odieux inventé par les Arabo-musulmans et au maintien du système esclavagiste permet de contextualiser la méfiance transgénérationnelle. Néanmoins, le plus important à comprendre en ce qui nous concerne pour le moment est ce curieux arrangement du 17 octobre 1802, entre les généraux créoles mulâtres et noirs. En effet, ce jour-là, débutait la phase finale de notre guerre de libération nationale avec la prise de l’avant-poste du Haut du Cap par les mulâtres Pétion, Geffrard et Clerveaux. Rejoints le lendemain par le noir Christophe, les créoles établirent un consensus fragile autour de Dessalines qui, au même moment, attaquait la Petite-Rivière de l’Artibonite. À la Crête-à-Pierrot , ce dernier était devenu une légende vivante avec la célèbre Marie-Jeanne pendant que Pétion bombardait les positions independantistes. Il est, malheureusement, fort regrettable de constater que les Haïtiens n’arrivent pas à descendre du carrousel de l’ordre cannibale permanent.

En effet, ce système dont nous avons choisi d’ignorer les présupposés est la source de l’éternelle jouvence de nos pratiques du pire. Cependant, le revirement de nos aïeux et les événements qui en découlèrent se produisirent neuf mois après la découverte de la lettre de Bonaparte à Leclerc en date du 16 janvier 1802 lui enjoignant d’arrêter Louverture, Christophe, Dessalines et de déporter les généraux mulâtres . Il faut toujours se rappeler que les généraux mulâtres qui comme Dessalines avaient rédigé et signé l’Acte de l’indépendance étaient comme lui de grands propriétaires terriens. Dessalines était, lui aussi, devenu très riche, car il gagnait 100 000 francs chaque année de chacune des 32 habitations de sucre ou sucreries qu’il possédait .En clair, il n’est pas un historien sérieux qui contestera le fait que Dessalines était un propriétaire parmi les propriétaires. À cela, selon les phénotypes identifiés par Thomas Madiou , il ne faut pas négliger que Dessalines s’accommodait bien du fait que parmi les trente-sept signataires de l’Acte de l’Indépendance, on dénombrait 23 Mulâtres, 13 Noirs et 1 Blanc (Pierre Nicolas Mallet). Cette proportion écrasante des généraux mulâtres est d'autant plus significative qu'un mois auparavant la déclaration d'indépendance en date du 29 novembre 1803 signée à Fort-Liberté et publiée dans le journal américain Aurora General Advertiser de Philadelphia en date du 5 janvier 1804 est signée uniquement par les trois généraux Dessalines, Christophe et Clervaux.

Or, voilà que Jean-Jacques Charéron avait été entre temps commissionné pour rédiger des documents qui, entre autres, recommandaient la séparation des pouvoirs et la prépondérance du pouvoir civil sur le militaire. Comment expliquer ce brusque revirement de situations ? Évidemment, il est fort regrettable que ces premiers travaux n’aient pas encore été retrouvés. On aurait pu ainsi se faire une meilleure idée des différents courants de pensée qui traversaient les pères fondateurs. Aussi, aurait-on pu connaitre la véritable nature des contradictions sur les différentes philosophies politiques et visions de société qui les opposaient. Bien entendu, le document fondateur révèle l’existence d’un subtil rapport de force qui pourtant parait bien en évidence. Il est d’autant plus paradoxal du fait de la surreprésentation des mulâtres à 62% alors que ces derniers sur le plan statistique ne dépassaient pas 5% de la population, soit 25 000 sur une population totale de 500 000. Pourtant, à l’exception d’Étienne Mentor son aide de camp, les hommes de valeur qui entouraient Dessalines étaient tous mulâtres. Ils avaient pour noms Juste Chanlatte, Félix Mathurin Boisrond-Tonnerre, Alexis Dupuy, Diaquoi, Carbonne, Jean-Jacques Charéron et Laurent Bazelais, son chef d'état-major. Félix Ferrier, Ogé et François Papalier dirigeaient les bureaux des finances.

Certainement, sur les sentiments et aspirations des groupes d’intérêts dominants lors la mutation indépendantiste, il reste encore beaucoup à investiguer. Existait-il des divergences fondamentales entre les pères fondateurs sur les questions essentielles telles que gouvernance et modèle économique pour la société en formation ? Entouré de généraux qui voulaient la part du lion des 8000 plantations abandonnées par les colons, il s’agit ici de comprendre que Dessalines s’était retrouvé dans le collimateur de toutes les coteries. Mais, quelles étaient les véritables motivations du gouverneur général lorsqu’il décide, dès le 2 janvier 1804, de regarder en direction de la problématique agraire ? Clairement, en faisant annuler tous les actes de vente notariés passés entre 1802 et 1803, Dessalines prononça lui-même sa mise à mort. Alors, on fit courir le bruit qu’il voulait éviter que les Mulâtres, qui tenaient déjà un tiers de l'économie coloniale, n’abusèrent de leur position. En manifestant une volonté de rupture avec la France par rapport à la propriété de la terre, Dessalines se révéla plus radical que Toussaint.

Malheureusement, le comportement des uns a souvent de grandes répercussions sur les autres. En ce sens, il parait évident que Dessalines ne pouvait échapper à l’influence de son entourage qui avait, soit pour les études ou pour d’autres raisons, séjourné en France. C'est d'autant plus vrai pour des afro-descendants qui n’avaient comme référence que la brève expérience de la toute-puissance louverturienne interrompue par l’expédition Leclerc. Guy-Joseph Bonnet raconta une réunion qui eut lieu chez Inginac, le directeur des Domaines en sa présence avec les aides de camp de Dessalines.

Il décrit la scène et l’ambiance en ces termes :

« Boisrond Tonnère émit l’opinion que la guerre (européenne) ne pouvait être éternelle ; que la France ferait la paix avec les autres nations de l’Europe ; que, dégagée de ses embarras, elle porterait bientôt toutes ses forces sur son ancienne colonie, dans le but de s’en ressaisir ; que ceux qui possédaient actuellement le pays ne pourraient résister à la France ; que, quelle que fut leur énergie, ils seraient tous égorgés jusqu’au dernier. "Dans cette prévision, ajouta-t-il, n’ayant que peu de jours à vivre, il nous faut largement jouir de la vie. Ce n’est qu’avec de l’argent que nous obtiendrons des jouissances ; Eh bien ! pour se les procurer, tous les moyens sont bons." Ce discours qui résumait les idées et les principes des aides de camp de Dessalines fut vivement applaudi. L’esprit de pillage dominait partout . »

Dans l’entendement des créoles noirs et mulâtres, il fallait surtout consolider l’exclusion de la majorité afro-paysanne. Selon Vertus Saint-Louis, « Avant même d’être dirigée contre les Français, l’alliance entre Pétion et Dessalines, présentée comme fondatrice de la nation haïtienne, a été une coalition des classes dirigeantes indigènes visant à écarter de toute participation à la vie politique, ceux qu’elle considère comme des Africains, dangereux » . On s’explique ainsi leur marginalisation politique dans le processus de construction de la nouvelle société. Et c’est précisément l’un des aspects que la fronde va exploiter pendant que Dessalines s’obstinait à parachever l’alliance entre les anciens et nouveaux libres. Or, depuis la proclamation de l’abolition de l’esclavage dans le Sud le 14 juin 1794 par le général André Rigaud, la dernière fois où les anciens libres ont été sincèrement motivés à s’unir aux créoles noirs et à la masse afropaysanne remonte à la marche obligée en rangs serrés de 1803. C’est donc notre point de vue que Dessalines accuse un sérieux déficit de clairvoyance en voulant l’union avec les mulâtres qui refusent jusqu’à aujourd’hui d’assumer leur filiation africaine. Évidemment, l’apartheid créole noir et mulâtre anti-bossale explique les jacqueries, révoltes et fureurs paysannes.

Entre 1844 et 1858, la contestation afropaysanne des Piquets emmenés par Jean-Jacques Acaau embrasa la péninsule du Sud et modifia à jamais sa structure agraire. Cette fureur paysanne avait pris le relais de l’insurrection de Goman de juin 1811 qui fut une des préoccupations majeures des gouvernements de Pétion et de Boyer. De son vrai nom Jean-Baptiste Perrier, Goman avait tenté de reconstituer le royaume kikongo du « Gran Doko » instauré par la rébellion du 24 janvier 1791 des Africains esclavagisés de Port-Salut et de La Plaine des Cayes. On pourrait mentionner les soulèvements de Meyer et de Rebecca en 1807 dans le Nord-Ouest qui marquèrent le règne de Christophe. On ne saurait oublier le mécontentement général qui régnait et poussa Germain Pico en 1805 à s’emparer brièvement de la Forteresse des Platons sous le premier gouvernement haïtien. À la vérité, Dessalines n’était ni un équilibriste ni un habile manœuvrier de la trempe de Louverture. Si l’astucieux Toussaint savait comment traiter avec les chefs congos pour les mobiliser au besoin, Dessalines ne négligea absolument rien pour scier la branche sur laquelle il aurait dû s’asseoir pour consolider son pouvoir. D’ailleurs, nous avons aussi vu les limites de la déontologie dessalinienne dans l’affaire du déserteur de la Crête-à-Pierrot Jean-Marie Bernard Loret. Non seulement, Loret fut réintégré au grade de colonel, il gravit le podium aux Gonaïves pour signer l’acte de l’indépendance. Il ne faut jamais négliger de rappeler les sentiments de la masse afropaysanne qui constata que Lamour Dérance et Petit-Noel Prieur avaient tous péris dans les geôles de Marchand avec d’autres chefs Congos du Nord qui avaient déjà fait leur soumission.

Cependant, le même Dessalines qui fut impitoyable pour les Congos ouvrit pourtant les bras à Nicolas Segrettier et Delpech qui étaient restés fidèles à la France durant toute la guerre de l’Indépendance. Un courant de pensée continue d’argumenter que Dessalines voulait tellement l’union des noirs et des mulâtres pour diriger qu’il offrit la main de sa fille Célimène à Pétion. À notre avis, cette obstination jusqu’à l’aveuglement peut être également vue comme un clin d’œil au critère social absolu de l’épiderme. Et c’est précisément ici que nous invitons les intégristes à briser leur miroir menteur. D’une manière générale, la notion de sous-culture est employée en sociologie et en anthropologie pour désigner un groupe différencié au sein d’une culture. Dans le contexte haïtien, il y a lieu de reconnaitre que le culte de l’épiderme représente une sous-culture où ses membres sont tellement motivés à traverser la barrière sociale de la peau qu’ils prennent les prostituées dominicaines en concubinage. La tradition des « espagnolettes de choix » renvoie certainement à nos premiers dirigeants qui en raffolaient. Cette pratique est si bien implantée dans la société et incrustée dans nos mœurs qu’elle a connu ses meilleurs jours sous la dictature du dépositaire de la négritude cosmétique. Rideau !

Dans l’intervalle, Dartiguenave, Bigot et David-Troy débarquaient en Haïti. Après avoir servi la cause de la France avec zèle et dévouement dans la région de Mirebalais, David-Troy avait suivi le général Lavalette lors de l’évacuation de Port-au-Prince en octobre 1803. Il avait peur des représailles de Dessalines. Selon Ardrouin, Pétion conseilla à David-Troy de se jeter aux pieds de l’empereur, comme l’unique moyen d’échapper à la mort. Quant à Dartiguenave, resté en France pendant l’expédition de 1802, il avait réussi à s’en échapper. Il en fut de même pour Bigot, déporté avec André Rigaud et d’autres, le 28 mars 1802. Grâce à l’intervention de Pétion, l’empereur grogna, mais gracia David -Troy. Dartiguenave fut maintenu à son grade de colonel. Bigot, maintenu aussi chef de bataillon, devint son aide de camp. Dans la mésintelligence qui opposa Christophe à Yayou auquel le futur monarque du Nord vouait une haine implacable pour avoir été un lieutenant de Sans-Souci, Dessalines trancha en faveur de Christophe.

Pendant ce temps, l’obsession parmi les obsessions du premier gouvernement haïtien était la construction d’un état riche, fort et puissant. Conformément aux instructions de Dessalines, les terres ayant appartenu aux anciens colons devinrent les biens domaniaux et propriétés de l’État. Pour appuyer les efforts de construction de l’État-Nation, l’inventaire de toutes les ressources était nécessaire. Il fallait aussi mobiliser la main d’œuvre. Cependant, la douloureuse expérience de l’esclavage était encore trop récente chez la masse afropaysanne qui aspirait à une liberté sans bornes. Alors, pour un retour au modèle économique de la plantation, Dessalines va alors commettre l’outrecuidance de reconduire la fameuse carte de sureté de Toussaint Louverture. L’ordonnance du 20 janvier 1804 sur la situation des marchandes qui envahissaient Port-au-Prince avait déjà annoncé les couleurs. Selon John K Thornton, l’une des conséquences de la gigantesque montée esclavagiste de la France se refléta au niveau démographique le 1er janvier 1804. La majorité de la population haïtienne était née en Afrique . On pourrait même parler d’une révolution africaine en Haïti, mais ce n’est pas notre souci ici. Évidemment, cette situation ne fut pas sans conséquences sur le plan communicationnel.

Comme si les défis et difficultés ne suffisaient pas, Hénock Trouillot, rapportant certaines traditions orales, affirme que Dessalines communiquait par la gestuelle avec les Africains dont il ne parlait pas les langues . Au risque de nous répéter, il ne faut jamais négliger la moindre occasion pour marteler qu’il n’existait aucune école en Haïti au 1er janvier 1804. La scolarisation des Africains esclavagisés ne saurait être la priorité des colons français qui leur avaient refusé toute humanité. Sans vêtements ni salaires, la masse afropaysanne devait travailler sur l’habitation et la plantation, et ne pouvait même pas se déplacer pour aller en ville, depuis que Toussaint Louverture avait instauré son fameux système de passeports. Dans un contexte pareil, il ne faut pas négliger les désillusions des Bossales qui constatent que la mutation indépendantiste ne signifiait pas qu’ils étaient au bout de leur peines. Ces derniers observent que les meilleures terres sont distribuées aux favoris de l’Empereur au lieu d’être réparties entre soldats et cultivateurs. Aussi, devint-il aisé de comprendre que les mornes attirassent la masse afropaysanne fuyant les plantations qui leur rappelaient un passé trop récent. Les sommets des montagnes représentaient un habitat naturel et un refuge idéal pour pratiquer le culte ancestral amené dans les cales des négriers. Cette assurance de pouvoir s’adonner sans contraintes au vodou explique ainsi que les enfants et petits-enfants de la brutale transplantation décochèrent comme des flèches vers le « pays en dehors » pour créer leur « ailleurs absolu ».

Néanmoins, il faut toujours rappeler que le vodou qui représentait l’essence même de cet « ailleurs absolu » a été malmené par Toussaint Louverture, Dessalines et Christophe. Sans langue de bois, il importe de reconnaitre sans détour que les premiers dirigeants créoles ne prenaient pas de gant pour traiter avec les vodouisants. Lisons comment Madiou raconte le massacre des vodouisants par Dessalines :

« On lui rapporta que beaucoup de ces sorciers nommés Vaudoux se réunissaient dans la plaine du Cul de Sac ; qu'à la tête de cette bande était une vieille femme noire, et qu'un grand nombre de cultivateurs abandonnaient les champs pour se rendre au lieu où se faisaient les sorcelleries. Il vint avec un bataillon de la 8e. dans la plaine du Cul-de-Sac, cerna le lieu où se trouvaient réunis les Vaudoux, fit faire feu sur la case, les dispersa et en prit cinquante qu'il tua à coups de baïonnettes . »

Évidemment, en dépit des démêlés de nos premiers dirigeants avec le culte ancestral, il appert toutefois que jusqu’à présent le vodou ait été plutôt préoccupé par ses « 21 nanchons et 412 loas » que par les objectifs géostratégiques de la construction de la première expérience de décolonisation. Selon les traditions orales qui nous sont parvenues à partir de recherches menées sur le terrain, les lakous dont le nombre dépassait 200 au lendemain de l’indépendance sont réduits à une vingtaine. Les houngans dont le nombre dépasserait 60,000 n'arrivent même pas à se constituer en communauté épistémique pour proposer, entres autres, et codifier une pharmacopée haïtienne. Dans un environnement pareil, on ne voit vraiment pas comment Dessalines aurait pu échapper à l’attentat du 17 octobre 1806.

En clair, il s’agit d’un meurtre collectif et national qui continue de hanter les consciences publiques. Il s’ensuit que notre imaginaire collectif soit retenu en otage par la contrition des uns et la désacralisation des autres. Et c’est précisément ici que nous traçons une ligne de démarcation visible à partir de la lune pour prendre du recul par rapport à la démagogie. Comme si les détails sordides et aspects macabres de cet horrible assassinat ne suffisaient, notre interprétation de ce meurtre illustre notre étonnante capacité à inventer les exutoires et mécanismes compensatoires. Aussi, loin de tout goût pour le populisme myope, notre approche saugrenue de ce parricide devrait nous inviter à briser notre prisme déformant particulièrement sur la question éthique. En fait, notre façon de nous dédouaner par rapport à la mort de Dessalines confirme notre psychologie tordue. Notre interprétation de ce crime odieux établit clairement l’existence d’un alibi psychologique collectif pour assurer le triomphe du faux sur le vrai. Pour nous, l’assassinat du principal père fondateur ne saurait être utilisé pour justifier l’impunité. Qu’on nous comprenne : « Komplo pi fo pase wanga » et « ou pa kon ki mò ki touye lemperè » sont des façons détournées pour dire « rat pa jam bouche trou kote sourit fin pase, li ka bezwen’l pou’l sove yon jou ».

Qu’à cela ne tienne, on peut tergiverser sur la gouvernance de l’empereur. Mais, sur l’obsession de construire un état puissant et fort pour protéger l’indépendance, les recommandations de la pédagogie dessalinienne continuent de faire écho à l’intuition du principe fécond de l’autodétermination. Il s’agit surtout de toujours marteler les conséquences désastreuses de notre désobéissance au père Dessalines qui nous avait fait juré de renoncer à jamais à la France. En 1825, la dette de l’indépendance correspondant à 285% du PIB passait la corde au cou de l’économie du nouvel état en formation. En 1860, le concordat déployait le clergé breton pour enseigner subtilement aux Haïtiens qu’ils étaient les seuls responsables de leurs malheurs. L’agenda caché de ce curriculum délétère était de construire un Haïtien sans ancrage identitaire et de produire en série des citoyens sans conscience nationale. L’objectif inavoué et inavouable consistait à mettre en place une chaine de production consistant à fabriquer en série les réactionnaires. Depuis, cette mécanique mortifère bien huilée fonctionnant 24 heures par jour et 365 jours l’an n’a connu aucun répit et ne donne aucun signe de fatigue ni d’obsolescence. Le résultat est pathétique lorsqu’il n’est tout simplement désastreux. Il s’ensuit un débranchement collectif et une déconnection endémique qui poussent les Haïtiens à être beaucoup plus préoccupés par les saints sacrements que par la construction de l’état-nation.

Alin Louis Hall

Jean Fouchard, Les Marrons de la liberté, Editions de l’école, 1972, p.143

François Duvalier et Lorimer Denis, Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti, troisième édition, P-au-P, 1959, p. 92.

Philippe Clérié, « Un peuple d’étrangers », Le Nouvelliste, 4 septembre 1986.


François Saint-Cast, « La France : “inaptocratie versus ineptocratie” », LesÉchos.fr, 8 octobre 2013
Max Laudun, To set the record straight, From Slavery – Independence -Revolution To The United States of America Intervention and Occupation 1915 -1934, Trafford Publishing, 2008, p.94

Recteur de la Faculté de Médecine en 1940 - Né le 25 septembre 1905, Les Cayes – décédé le 12 décembre 1985, Port-au-Prince.

Charles Dupuy. « Le coin de l’histoire : l’exécution des 19 officiers par François Duvalier ». [En ligne]. https://haitiinfos.net/2012/06/le-coin-de-lhistoire-lexecution-des-19-officiers-par-francois-duvalier/ . [consulté le 2 janvier 2019].

Ibid.
Ibid.

Robert I Rotberg, Haiti the politics of squalor, A Twentieth Century Fud Study, Houghton Mifflin Company, Boston ,1971, p.162

Ibid.
Ibid.
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Louis Déjoie, « Le message de Louis Déjoie », Le Nouvelliste, P-a-P, 6 septembre 1957, cité dans Leslie Péan, L’ensauvagement macoute, Paris, Maisonneuve et Larose, 2007, p. 172-173.

Programme d’Eradication de la Peste Porcine Africaine et pour le Développement de l’Elevage Porcin
Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome VIII, P-au-P, Editions Henri Deschamps, 1991, p.153.

4 au 24 mars 1802

Bernard Gainot, Les officiers de couleur dans les armées de la République et de l’Empire (1792-1815), Paris, Karthala, 2007, p. 166.
Pamphile de Lacroix, La Révolution de Haïti - Mémoires pour servir à l’histoire de la révolution de Saint- Domingue (1819), Paris, Karthala, p. 275.

Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome III, P-au-P, Imprimerie Courtois, 1848, p. 502-508.

Originaire de la Martinique

Edmond Bonnet, Souvenirs historiques de Guy-Joseph Bonnet, Paris, Auguste Durand, 1864, p. 131.

François Duvalier et Lorimer Denis, Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti, troisième édition, P-au-P, 1959, p. 202
Johnhenry Gonzalez, Marron Nation: a history of revolution, Yale University Press, New Haven and London, 2019, p.133

John K Thornton, “I Am the Subject of the King of Congo”: African Political Ideology and the Haitian Revolution*, Millersville University of Pennsylvania

Hénock Trouillot, Les limites du Créole dans notre enseignement, P-au-P, Imprimerie des Antilles, 1980, p. 67.

Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome II, Port-au-Prince, Éditions Henri Deschamps, 1989, p. 112.

Simon Henochsberg, “Public debt and slavery: the case of Haiti (1760-1915)”, Paris School of Economics, December 2016




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