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Révolution de Saint-Domingue ou Révolution haïtienne ? Hayiti comme lien historique entre les Aborigènes de l’ile et les esclaves insurgés issus de la Traite négrière

Révolution de Saint-Domingue ou Révolution haïtienne ? Hayiti comme lien historique entre les Aborigènes de l’ile et les esclaves insurgés issus de la Traite négrière



(Version abrégée)

II de II
(Deuxième et dernière partie)

La première partie de cet article a été publiée dans une précédente édition du journal, le 7 janvier 2020 http://www.lenational.org/post_free.php?elif=1_CONTENUE/societes&rebmun=3612.

3. Le nom Hayti comme lien historique et politique entre les Aborigènes de l’ile et les esclaves insurgés venus d’Afrique à travers le commerce triangulaire

Mon point de vue sur la question est le suivant : Saint-Domingue n’est pas Haïti (Saint-Domingue a été cette colonie prospère de la métropole française ayant complètement disparue de la carte du monde dans la nuit du 31 décembre 1803 au 1er janvier 1804 et Haïti est le nom du nouvel État indépendant). Par une transmutation qui suscite encore l‘émerveillement l’ancienne colonie de Saint-Domingue était devenue la nouvelle Hayti. L’acte de changer le nom de Saint-Domingue à Hayti faisait partie du processus révolutionnaire. Avec ce changement de nom, la révolution entamée de manière résolue en 1791, s’était convertie en Révolution haïtienne.

Le changement de nom du territoire ne fut pas un acte anodin ; il avait des significations tant au niveau spatial que sur plan historique et politique. En effet, il y avait des raisons assez profondes ayant poussé l’état-major de l’Armée indigène, sous la houlette du général Dessalines, à renommer Ayiti le tout nouvel État indépendant des Caraïbes. Parmi ces raisons, il m’a été possible de déceler sept (7) d’entre elles :

• Manifester une reconnaissance publique à l’endroit des Aborigènes, les habitants Tainos que les envahisseurs européens ont retrouvé en 1492 sur cette ile.

• Rendre hommage aux luttes et aux rébellions que ces Tainos ont vaillamment mené contre leurs nouveaux maitres de l’ile ;

• Montrer des liens politiques ayant existé entre ces Aborigènes de l’ile et les esclaves de Saint-Domingue, ces derniers que les Européens ont commencé à transporter dès 1503 en Amérique à travers la Traite négrière, le commerce triangulaire ;

• Manifester de façon marquante la rupture d’avec l’ancien ordre colonialiste, esclavagiste et ségrégationniste ;

• Marquer une appropriation politique effective du territoire ayant appartenu au peuple natif des Tainos qui a résisté aux conquérants, mais vaincu et décimé au cours des ans ;

• Démontrer leur idéal de vivre en toute liberté et indépendance comme les premiers habitants de l’ile y vivaient en toute liberté et indépendance.

• Se défaire, autant se peut, des méfaits de la colonisation et de l’esclavagisme sur l’ile et repartir sur de nouvelles bases, au point où les conquérants espagnols et les colonisateurs européens ont mis une cassure dans l’évolution pacifique des habitants Tainos.

En résumé, aux yeux des révolutionnaires de l’époque, le nom Hayti signifiait la construction politique entre le passé et le présent sur l’ile d’Haïti.

Un nom n’est jamais quelque chose neutre ou relevant du simple hasard. En particulier, le nom d’un pays fait référence à un symbole, à une vision, à un mythe, à la mythologie, à l’histoire, à des croyances, à une idéologie politique, à une identité culturelle, à quelque chose de concret dans la vie des gens. Un nom de pays est une référence, un élément identitaire, une consécration, et même un symbole d’unité et de solidarité entre les composantes d’une communauté, d’hier à aujourd’hui. Il y a des noms de pays, considérant des événements historiques qu’ils charrient, augmentent leur portée et qui les sacralisent. Dans le cas précis qui nous préoccupe, il convient de souligner que l’état-major de l’Armée indigène a adopté le nom Hayti avec des objectifs politiques bien précis. Ce ne fut pas un simple changement de nom. Ce nom symbolisait, d’une part, la rédemption d’une race d’hommes et de femmes éliminés par le génocide des conquistadores et, d’autre part, la reconquête de la liberté par les captifs africains ramenés sur l’ile comme esclaves par les colonisateurs français. Ce nom, après la proclamation de l’indépendance, signifiait aussi une rupture, une rupture d’avec le passé colonial.

C’est un fait qu’au moment du choix du nom Hayti, le territoire ne comportait plus une grand nombre de Tainos, de natifs Peaux-Rouges (il y avait plutôt des noirs d’ascendance africaine, de quelques Européens et de leurs progénitures identifiés sous le nom de mulâtres ou gens de couleur), c’est encore un fait que ce territoire était dominé pendant plus de trois siècles par des colonisateurs français, mais les dirigeants du nouvel État, par consensus ou une sorte d’adhésion, ont voulu identifier leur pays à l’ancien nom Caraïbe : Hayti.

Après la grande Bataille de Vertières le 18 novembre 1803, consacrant la victoire définitive de l’Armée indigène, dirigée par le général Jean-Jacques Dessalines, sur les troupes de l’armée expéditionnaire française, commandée alors par le général Donatien Rochambeau, et l’entrée triomphale d’un régiment de l’Armée indigène au Môle Saint-Nicolas, le dernier bastion stratégique des troupes françaises, on songea tout de suite à donner un nouveau nom à cette terre qui se formera en un nouvel État. Le nom Hayti rappelant les Aborigènes qui s’étaient fait exterminer en défendant leur liberté, sortit alors de toutes les bouches.

L’un des premiers historiens haïtiens, Thomas Madiou, qui a relaté ce fait, quelques années plus tard, a fait ressortir la ferveur qui s’est emparé de la population. Il a indiqué une fois que ce nom Ayiti ait été lancé, il a été reçu avec un grand enthousiasme. Ce nom était déjà sur toutes les lèvres. Les gens s’appelaient eux-mêmes Haytiens.

Un autre historien haïtien, Beaubrun Ardouin, a expliqué, en ces termes, la relation agissante qui existait entre les deux peuples unis dans la destinée libertaire :

« Une idée, émise on ne sait par qui le premier, avait réuni tous les suffrages : c’était de restituer à l’île entière, qui devait former le nouvel État, le nom qu’elle portait sous ses premiers habitants- Haïti. Victimes de la cupidité cruelle des Espagnols, ces intéressants insulaires avaient partagé l’esclavage et les souffrances des premiers Africains amenés sur le sol de leur pays, ils avaient résisté ensemble contre leurs tyrans : leur mémoire réclamait cette nouvelle protestation contre la vaniteuse injustice de Colomb, contre ses pareils qui avaient fait valoir le nom de Saint-Domingue. C’était encore un nouveau moyen de rompre avec le passé colonial, justement abhorré ».

Tout est dit ici. On peut même avancer qu’il n’y a pas eu de rupture entre les Tainos, les Aborigènes et les captifs de la Traite négrière, victimes expiatoires du système d’exploitation colonial et esclavagiste installé dans le Nouveau-monde.

Déjà au début du XVIe siècle, des résistants parmi les Aborigènes, dont le cacique Henri, fort mécontents contre le système de repartimientos introduit dans l’ile par les Espagnols, ont utilisé la stratégie de la guérilla contre leurs exploiteurs. Ils se sont réfugiés dans les montagnes et de là ils ont lancé des assauts contre les établissements des Européens et attaqué les intérêts de ces colonisateurs. Dans les montagnes où ils se sont réfugiés, ces Aborigènes résistants avaient formé des petites communautés libres, disséminées ici et là, surtout dans la partie orientale de l’ile-- loin de la domination coloniale européenne. À l’arrivée des capturés d’Afrique, transformés en esclaves en Amérique, dont à Saint-Domingue, certains d’entre eux se faisaient marrons dans ces mêmes montagnes imprenables de l’ile. Les deux groupes ethniques avaient donc adopté la même stratégie de lutte : les montagnes élevées représentaient une soupape de sécurité. Il a été démontré que les premiers esclaves marrons de la première génération ont rejoint la communauté libre des aborigènes réaménagée par le cacique Henri dans les montagnes de Bahoruco-- luttant parfois cote à cote contre le système colonial et esclavagiste. C’est dire que dans le maquis ou le marronnage, les Aborigènes révoltés et les esclaves marrons se sont rencontrés dans ces premières communautés réaménagées, loin des rayons d’action des colonisateurs européens. Là ils ont fait alliance et lutté ensemble en guérilleros contre l’ordre établi. Il y avait donc une similitude frappante dans la résistance des rebelles Tainos et des esclaves insurgés, ils utilisaient la stratégie du marronnage, à la fois contre les conquérants espagnols et les colonisateurs français.

C’est à signaler que l’élément « indien », selon l’expression générique vulgarisée pour nommer et appeler tout ce qui se rapporte à la vie, au territoire et à l’environnement des Tainos d’Haïti, était donc resté présent dans l’imaginaire des révolutionnaires haïtiens. Par exemple, le général Jean-Jacques Dessalines, jusqu’en automne 1802, faisait adopter le nom « d’Incas, les fils du soleil » aux insurgés noirs durant les luttes pour l’indépendance. Par la suite, le nom de l’Armée indigène a été préféré à celui de l’Armée des Incas (qui rappela la population native du Pérou avant le débarquement C. Colomb). Là encore on peut voir que le nom de l’armée qui avait été choisi faisait référence à une population autochtone, native, consubstantielle à la terre des ancêtres, par opposition aux Européens, assimilés dans ce cas à des étrangers au continent. Par ailleurs, des artefacts, des vestiges, rencontrés dans plusieurs endroits dans la colonie, témoignaient de la civilisation des Aborigènes. Ces reliques, religieuses et culinaires, entre autres, représentaient une connexion jamais disloquée entre la population autochtone et les esclaves, les ci-devant esclaves et les révolutionnaires de la colonie. Sans mentionner les représentations immatérielles, transmises au cours des échanges culturels effectués dans les montages, au sein de la communauté des marrons. C’est à comprendre qu’aux yeux des révolutionnaires haïtiens, les Aborigènes représentaient un symbole de résistance et de persévérance. Par conséquent, ils ont pensé à perpétuer le nom de leur pays, de leur territoire, de leur civilisation. Dans le choix du nom Hayti, faut-il faut le souligner, les révolutionnaires haïtiens n’ont pas choisi l’ethnicité comme élément de cohésion politique entre les habitants du nouvel État, ils ont plutôt agi sur le terrain de la politique. Ils ont mis en valeur la résistance des premiers habitants de l’île d’Haïti, magnifiés à travers les luttes d’abord du cacique Henri et plus tard de Caonabo.

Il n’y a pas de doute, les révolutionnaires haïtiens étaient bien imbus de l’impact symbolique et politique de ce nom « Hayti ». En ce sens, la culture Taino a toujours habité le cœur des esclaves, de nombreux noirs et leurs descendants. Dessalines lui-même, le premier chef d’État du nouvel État, se présentait lui-même, après l’élimination physique de quelques colonisateurs français comme le « vengeur de l’Amérique ». Il aurait déclaré : « J’ai vengé l’Amérique, ma propre estime me reste ». Cette vision de vengeance symbolique de l’Amérique pour les cruautés commises par les colonisateurs européens aux dépens des autochtones d’Hayti et des captifs africains a été d’abord élaborée dans l’œuvre propagandiste de Juste Chanlatte, secrétaire personnel de Dessalines et l’auteur de la fameuse proclamation du 28 avril 1804 ; cette proclamation aurait pour objectif de justifier cette élimination. Ensuite, cette question de vengeance métaphorique de l’Amérique a été reprise, cette fois-ci de façon plus méticuleuse, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle par les historiens et les idéologues haïtiens. Ils établissaient un lien idéologique entre le passé des populations autochtones d’Hayti et les Haïtiens d’origine africaine. Ce n’est pas sans raison qu’à la suite de la proclamation de l’indépendance, l’État haïtien se montra solidaire à l’endroit de tous ceux-là qui sont été persécutés dans le monde à cause du système colonial-esclavagiste instauré dans le monde. De façon nette et claire, la constitution impériale de 1805 leur avait garanti un havre de paix dès qu’ils auraient mis les pieds sur la terre libre et indépendante d’Haïti.

Saint-Domingue : le passé, Haïti : le présent et l’avenir

Me référant aux points de vue exposés dans ce travail, il appert qu’il est plus approprié d’utiliser l’expression de Révolution haïtienne au lieu de continuer à se référer à la notion imprécise de « révolution de Saint-Domingue ». Cette dernière expression qui nous vient de l’Hexagone au début du XIXe siècle est réductionniste. Cette expression voudrait signifier que les événements politiques, les ébranlements économiques, les mouvements sociaux et les manifestations culturelles et religieuses qui se sont déroulés dans la colonie française de Saint-Domingue, notamment entre août 1791 et décembre 1803, n’avaient pas abouti à une révolution ; la révolution a été déjouée, détournée par la métropole française. L’emploi de cette expression voudrait dire que la colonie française de Saint-Domingue ne s’était jamais convertie en un État libre, sous le nom d’Hayti. En vérité, continuer à parler de « révolution de Saint-Domingue » au lieu de la Révolution haïtienne, c’est perpétuer une confusion dans les esprits, c’est diminuer même la portée et la signification de la Révolution haïtienne.

Peut-être que l’intention première n’était pas de diminuer (forcément) la portée et l’importance de la Révolution haïtienne, il s’ensuit que cette expression ne dit pas tout et ne met pas en avant la mobilisation du peuple des révoltés, devenu le peuple haïtien, ayant concouru au triomphe de sa propre révolution. Parfois des écrivains, des historiens, des gens de lettres et même des penseurs nomment des faits et des événements à leur insu et les catégorisent suivant un repère lexicologique qui est déjà inscrit dans des schèmes de pensée. L’effort à faire, et ceci est à la portée des auteurs, des historiens et des chercheurs de bonne foi, c’est de réfléchir sur certaines considérations relatives à nos réalités, inventer même des concepts qui éclairent et définissent notre propre vision des choses.

Il est loin de ma pensée de soulever une quelconque controverse, il s’agit tout simplement de faire valoir le nom de la Révolution haïtienne et de la faire comprendre pour ce qu’elle est en réalité. Quand on adopte la terminologie de la Révolution haïtienne on fait référence à un temps plus long, plus complet, une période qui débute au moins en août 1791 et qui peut se refermer sur la proclamation de l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804 et qui va même au-delà de 1804. L’historien a intérêt à bien périodiser les événements du passé qu’il étudie, ce qui lui permet de mieux nommer ces événements et d’écrire des histoires plus conformes à l’évolution de son temps. Aussi, l’historien ayant été formé à l’école des grandes idéologies du monde occidental a intérêt à opérer le grand saut vers la décolonisation de sa propre pensée.

Mon vœu le plus cher c’est de voir qu’enfin des auteurs, écrivains et historiens, notamment de langue française, utilisent de préférence à l’avenir l’expression de Révolution haïtienne dans leurs nouveaux titres, leurs analyses, leurs études et travaux. Aussi, mon vœu le plus grand serait que les locuteurs haïtiens (et des étrangers aussi, si possible) abandonnent dorénavant la périphrase de « Révolution de Saint-Domingue » pour une terminologie plus exacte, plus conforme aux faits historiques, plus en conformité avec l’idéal des soldats, des va-nu-pieds, des intrépides qui ont propulsé la Révolution haïtienne.

Ce vœu exprimé, a ses fondements politiques et historiques. En résumé, je rappelle que dans le but de marquer la rupture d’avec le passé colonial, dans une logique révolutionnaire, les généraux de l’Armée indigène avaient choisi de bannir le nom colonial de Saint-Domingue et de revenir à l’ancien nom de l’ile, Hayti. Ce choix de nom pour le nouvel État indépendant avait une grande portée politique. Doit-on rappeler qu’il existait, dans le marronnage, des liens politiques entre les Aborigènes, qui résistaient contre le rapartimientos, le système d’exploitation instauré par les conquérants espagnols et les esclaves insurgés qui luttaient contre le système colonial-esclavagiste mis en place par les colonisateurs français. Le choix du nom Hayti était venu sceller, par un acte authentique, ce lien politique ; reconnaitre la valeur de la résistance des autochtones ; démontrer une fois de plus le rejet de l’exploitation des Européens en Amérique, ainsi que du colonialisme et l’esclavage ; et enfin affirmer la ferme volonté de ce peuple qui a acquis chèrement son indépendance, et du même coup hérité du territoire des Aborigènes, de vivre en liberté et en toute indépendance. L’expression de Révolution haïtienne voudrait dire tout cela, aucune autre appellation de la révolution ne peut rendre l’essence de celle-ci. Le choix du nom Hayti explique tout le sens du nom de Révolution haïtienne dont je fais la promotion. Ce nom de Révolution haïtienne est plus conforme que tout autre appellation.

Il y a un autre argument qui milite en faveur de mon plaidoyer en faveur de l’utilisation de la terminologie de Révolution haïtienne. Comme on peut lire dans quelques livres d’histoire : de 1776 à 1804, il y a eu trois grandes révolutions dans le monde, à savoir la Révolution américaine, la Révolution française et la Révolution haïtienne. Pour la France, il n’y a pas de problème d’appellation de la révolution parce ce qu’à la suite du triomphe de la révolution bourgeoise de 1789, la France n’avait pas changé de nom. Donc on parle sans inconvénient de Révolution française. Le cas est différent pour les 13 anciennes colonies britanniques d’Amérique où une classe de propriétaires qui se sont rebellés contre leur métropole. Les dirigeants politiques de ces 13 colonies ont longuement guerroyé contre les colonnes d’armées du pouvoir métropolitain. Après plusieurs années de guerres, ils ont eu gain de cause. A la suite de leur victoire, ils ont formé un État fédéral indépendant ; l’indépendance de ce pays a été proclamé officiellement le 4 juillet 1776 sous le nom des États-Unis d’Amérique. Dès lors tout un chacun parle de la Révolution américaine quand il se réfère au processus politique et historique ayant culminé à l’émergence du premier État indépendant dans les Amériques. On ne dit pas : “révolution des 13 colonies anglaises,” mais tout simplement Révolution américaine. On parle de « révolution » parce qu’un changement qualitatif s’est produit dans les 13 anciennes colonies britanniques. Dans l’ensemble, ce changement qualitatif s’est traduit par la formation d’un nouvel État indépendant, le déplacement et la modification des propriétés d’État, l’appropriation des moyens de production par de nouvelles fractions sociales et l’établissement de nouvelles relations économiques au sein de la nouvelle société. Et on se réfère à « américaine », adjectif, qui est dérivé du nom d’Amérique. Je crois qu’on devrait procéder de la même façon quand on étudie la révolution qui a abouti à la naissance d’Haïti. Il n’est pas conforme d’utiliser le terme de : “révolution de Saint-Domingue”, mais plutôt celui de Révolution haïtienne. L’ancienne colonie de Saint-Domingue a disparu pour de bon après la consécration de la révolution victorieuse et la proclamation de l’indépendance d’Haïti. Comme dans le cas des États-Unis d’Amérique, les dirigeants politiques avaient choisi un nom pour leur pays et leur révolution porte le nom de ce pays, celui de Révolution américaine ; de même, les révolutionnaires haïtiens avaient redonné le nom original de l’ile, Hayti, après que ce territoire ait connu le colonialisme et l’esclavage pendant trois siècles, en conséquence le nom de la révolution qu’ils ont enfanté doit en toute logique s’appeler Révolution haïtienne. Ce sera justice tout simplement !

Dans l’étude de la Révolution haïtienne, une révolution colossale, de par son caractère anti-colonialiste et anti-esclavagiste, faut-il bien prendre des précautions pour ne pas faire marche arrière. A bien considérer, dans le cours des idées, Saint-Domingue représente le passé, le passé colonial et Haïti symbolise le présent et le futur. Dans ma pensée, le nom de Saint-Domingue fait référence au passé colonial et esclavagiste, à un système de méconnaissance aux noirs et aux peuples d’ascendance africaine et Haïti est le nom qui fait référence à un monde nouveau que l’indépendance avait instauré. Continuer à parler de « révolution de Saint-Domingue », c’est tourner les esprits vers le passé. Par contre, se référer à Révolution haïtienne : c’est regarder le présent en face (le présent de tous les Haïtiens et Haïtiennes) et penser à construire l’avenir. Il y a lieu de décoloniser la pensée sociale haïtienne. Il n’est pas trop tard ! Une révolution, même dans les idées qu’elle véhicule, ne reste pas figée dans le temps, c’est toujours un mouvement en construction faisant naitre de nouvelles idées, compréhensions et interprétations. Il y a encore des conceptions politiques qu’on peut et qu’on doit revisiter, il y a des concepts à reconsidérer, des considérations à faire quand nous nous référons à nous-mêmes (comme dans le cas de la Révolution haïtienne) en vue de mieux nous définir et exposer notre existence dans le concert des nations.

Watson Denis, Ph.D.
Professeur de pensée sociale haïtienne, d’histoire de la Caraïbe et de relations internationales à l’Université d’État d’Haïti (UEH)
watsondenis@yahoo.com
Fin août 2009, remanié fin décembre 2019.




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