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Haïti COVID-19 et la construction d'une représentation sociale de la maladie

Haïti COVID-19 et la construction d'une représentation sociale de la maladie



Les coronavirus sont une famille de virus qui ont pour particularité d’avoir des protubérances, leur donnant une allure couronnée (OMS, 2020). Connu sous son nom médical COVID-19, ce nouveau coronavirus est de la même famille que la MERS en 2012 et la SRAS en 2002 qui avait occasionné la mort de plus de 700 personnes en chine. Élevé au rang de Pandémie le 12 mars 2020 par l'OMS, le COVID-19 est bien plus létal que ses cousins MERS et SRAS. En effet, au moment de la rédaction de cette réflexion, les derniers bilans officiels faisaient état d'environ 526,137 cas confirmés pour un total de 23,732 cas de décès à travers le monde. Les pays les plus touchés par la crise sanitaire provoquée par cette maladie virale et contagieuse sont la Chine avec 81 285 cas confirmés pour 3287 décès, l'Italie avec 80 589 cas confirmés et 8927 décès, les États-Unis avec 95 964 cas confirmés pour 1318 décès et l'Espagne pour un total de 63 179 cas confirmés dont 4659 (CDC, 2020). Ce qui apparaissait au départ sans danger réel aux yeux de certaines autorités politiques tend de plus en plus à gagner en importance telle l’ombre de la peste.

Dans la foulée de la mise en place de stratégies de protection allant de fermeture des frontières terrestres aux restrictions de certaines lignes aériennes, la République D'Haïti n'a connu ses premières contaminations qu'à partir du mois de mars peu après le mystérieux cas, révélé négatif, du professeur Nelson Bellamy ayant charrié panique et confusion. S'ensuit le cas du célèbre artiste Roody Roodboy et celui d'un citoyen belge recensé dans le département de l’Artibonite. Depuis, tandis que la propagation se met à évoluer lentement mais sûrement (8 cas confirmés et 0 décès), la population s'est mise, tant bien que mal, à s'approprier de la maladie jusqu'ici étrangère à sa réalité quotidienne, dont les informations, les opinions et les discours à propos du virus ont donné lieu à l'élaboration d'une forme de représentation sociale.

Certaines informations faisaient croire que la maladie n'aurait aucune conséquence sur les personnes de peau noire, des recettes à titre de traitement traditionnel ont envahi la toile, les croyances magico-religieuses de l'ordre théologique refont surface, comme souvent dans des situations pareilles, pour le bonheur des âmes qui croient en Prométhée. Néanmoins, les informations retenues sur la nature de la maladie et son mode de propagation n'ont que très peu aider la population à la maîtrise de cet élément nouveau à leur réalité. À ce propos, les canaux de communication médiatique tant traditionnelle (Radio, Télévision, Presse écrite) que numérique (Facebook, WhatsApp) ont convié (malgré eux) la population dans un imbroglio sans précédent. D'où les efforts, bon gré mal gré, du bon sens collectif et individuel à s'emparer cognitivement de la pandémie du COVID-19 et d’y dresser une représentation.

L'émergence spontanée de représentation sociale de certaines maladies n’est ni nouvelle ni propre au contexte haïtien. Certaines catégories sociales de la population se sont déjà habituées à développer une forme positive ou négative de représentation à propos de la folie, du SIDA ou de la tuberculose. En France par exemple, il a fallu un travail de recherche gigantesque pour que Denise Jodelet puisse parvenir à appréhender et analyser les représentations sociales des Français du SIDA. En effet, ces derniers se sont mis à représenter l’infection au VIH à travers des conceptions morales et divines. Ils y voyaient par là, un châtiment et une sanction divine en réponse aux comportements mondains des personnes infectées. Ceci a occasionné dans certains cas des pratiques de stigmatisation envers les homosexuelles et les transfusés, entre autres (cf. Jodelet, 1989 b). De même, lorsque l'haïtien déclare à propos d’une personne atteinte de déficit psychique (cf. Arveiller) “ li te twò radi, se fè yo fèl sa ” ( son malheur provient de sa hardiesse), cela laisse entrevoir une forme de perception de la folie et de la personne souffrante de troubles psychiques. Sitôt construites, ces perceptions pour le moins regrettables sont souvent à l’origine de climat de paniques sociales.

La panique vient toujours dans les situations où une personne ou un groupe n’a pas/perd le contrôle des phénomènes matériels et idéels de son environnement. Le manque d’information, la désinformation, l’incertitude, la peur et l'absence de repères psychosociaux constituent un terrain propice aux comportements instinctifs et naïfs. Cela dit, étant toujours habités par le besoin de savoir à quoi s'en tenir avec le monde qui les entoure afin de s'ajuster et s'y conduire physiquement ou intellectuellement, les gens se vouent automatiquement à la fabrication de représentations sociales des phénomènes, ce avant même que la recherche scientifique n'apporte quelques clarifications (Jodelet, 1989 a).

La représentation sociale concerne le savoir du sens commun et un modèle de connaissance particulier. Elle est définie selon Jean-Claude Abric comme à la fois le produit et le processus d'une activité mentale par laquelle un individu ou un groupe reconstitue le réel auquel il est confronté et lui attribuer une signification spécifique (cf. Lo Monaco et L'Heureux). Elle est donc appréhendée comme un ensemble d'informations, de croyances, d'opinions et d'attitudes à propos d'un objet donné. Abric poursuit en stipulant que les représentations peuvent intervenir dans l’action sur le monde sociale, dans la mesure où cette action repose sur la connaissance que les acteurs sociaux ont de ce monde. Néanmoins, c'est la définition préconisée par Denise Jodelet qui retiendra l'intérêt de cet effort d'analyse de la représentation sociale du Coronavirus des Haïtiens.

L'auteure de l'ouvrage《Folies et représentations sociales, 1989》définit la représentation sociale comme une forme de connaissance socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et concourant à la construction d'une réalité à un ensemble social. Nous retiendrons également avec Willem Doise que les représentations sont des principes générateurs de prises de position qui tendent à guider le comportement des individus. C’est donc, comme le qualifie Moscovici, cet univers d’opinion à propos d’un objet de l’environnement qui, en raison de ses fonctions justificatrices et organisatrices de comportement, tend à agir sur l’action individuelle et collective. De ce fait, comment appréhender les tentatives de 《 meurtre 》perpétrées à l’encontre du professeur Bellamy après que celui-ci s’est lui-même suspecté d'être contaminé par le coronavirus et une jeune fille de 22 ans qui a échappé belle à une tentative de lynchage après avoir montré quelques symptômes liés à sa condition asthmatique? Qu'est-ce qui explique cette attitude négative de la population vis-à-vis des personnes qui sont suspectées d'être contaminées par la maladie? Comment saisir le comportement de certains religieux qui ne font preuve d'aucune conscience et d’effort d'intelligibilité face à la dimension matérielle et la dangerosité du COVID-19? Alors, que propose la théorie des représentations sociales à cet effort de compréhension?

Toute représentation sociale est constituée de deux éléments : l'objectivité qui rend compte de la construction sélective, comme un ensemble cognitif retenant parmi les informations du monde extérieur et l'ancrage qui détermine la façon dont les informations nouvelles sont intégrées et transformées, recomposées en qualité de catégories servant de guide de comportement et d'action (Jodelet, 1989). Par conséquent, en plus d'être établie comme un univers d'option, la représentation sociale a cette faculté de pouvoir orienter l'action des individus.

L'objectivation fait appel à l'accumulation des informations, discours et croyances à propos de l’objet. Elle permet donc d'assimiler toutes les informations et les croyances disponibles à propos de la maladie, à la fois dans l'héritage culturel haïtien et dans les données nouvelles (rumeurs, buzz, infox) qui circulent au sujet de la nature du nouveau Coronavirus. C'est donc en fonction de l'objectivation du COVID-19, c'est-à-dire le mode d'assimilation des informations, discours, opinions et croyances relatifs à celui-ci que la population s’applique à fabriquer leur forme représentation. La problématique de l’information confrontée au système de référence culturel amène la population à se représenter l’inconnu et l'étranger, leur attribuer forme et signification. À ce propos, il s'avérait également utile de considérer le capital intellectuel, social et tout un matériel anthropologique de la maladie dans le fait culturel haïtien (telle n'est pas ici notre préoccupation).

L'ancrage nous permet de comprendre le comportement et l'attitude de la population vis-à-vis des cas suspects, de confirmation ou de la nature du COVID-19 en général. C'est donc l'ancrage, en fonction de la nature de l'objectivation, qui invite les gens à prendre telle décision et d’en négliger d’autres, à prioriser tel comportement dans le contexte de la propagation du Coronavirus en Haïti. L’ancrage constitue un terrain d'atterrissage favorable pour l'intégration et la transformation des informations à propos de la maladie qui seront ensuite incorporées en qualité de catégories servant de guide d’action (Jodelet). Autrement dit, lorsque la population se met à exprimer une attitude et un comportement violent par rapport aux personnes infectées, il faut absolument investiguer sur la nature de leur source d'information (en qualité et en quantité), leur vision partagée, leur compréhension et leur croyance vis-a-vis de la maladie, ce qui constitue l’ensemble du contenu de leur représentation sociale à ce propos.

En matière de représentation sociale, l’attitude joue un rôle fondamental dans l’expression individuelle ou collective de l’objet. Comprise de manière distincte par rapport à la représentation, Thomas William et Znaniecki Florian qualifient l’attitude de processus psychologique qui se manifeste en premier lieu envers le monde social et en relation à des valeurs sociales (cf. Bergamaschi). L’attitude exprime l’orientation générale, positive ou négative, vis-à-vis de l’objet de la représentation (Herzlich, 1972). C’est donc par son orientation que l’on sait qu’un objet est négativement ou positivement représenté. C’est-à-dire que, lorsque les gens se montrent violents ou affichent une attitude négative vis-à-vis des personnes infectées par le COVID-19, c’est que leur forme de connaissance (représentation) à propos de la maladie est négativement construite.

Par conséquent, toute tentative visant à agir positivement sur cette représentation sociale du nouveau coronavirus en Haïti nécessite une intervenir de manière opérationnelle, en qualité et en quantité, sur les informations, les croyances populaires qui sont en circulation à propos de l’objet. Cela revient à contrôler les canaux de transmission d’informations, à prioriser les discours rationnels de type hypothético-déductif (scientifique) et favoriser un climat de confiance adéquate afin que la panique et la naïveté du sens commun ne prennent pas le dessus. On doit tout de même garder à l'esprit que la perspective des représentations sociales est loin d'être totalisante et holistique. Autant que les travaux de Moscovici ont restitué ce concept Durkheimien, il n'y a pourtant pas lieu de se vouer à une utopie qui laisserait penser que certains paramètres explicatifs des phénomènes psychosociaux ne peuvent échapper à la perspective des représentations sociales de la population haïtienne du coronavirus.

Charles xx Estimé
specharles89@gmail.com
Anthropo-sociologue de la migration et des représentations sociales
Boston, Massachusetts
Mars 2020










BIBLIOGRAPHIE




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