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comprendre la psychologie de la pandémie du Covid-19

comprendre la psychologie de la pandémie du Covid-19



Entretien avec Jean Rony GUSTAVE, anthropologue-sociologue de formation, doctorant en ethnologie et patrimoine (Université Laval)
Enseignant-chercheur

Le National : Monsieur Gustave, merci de répondre aux questions de Le National. Nous allons parler du Coronavirus, cette pandémie qui inquiète au plus haut point. Bref, depuis le début de la pandémie beaucoup d'informations ont été données. Dans cet entretien nous allons essayer de comprendre la psychologie de la pandémie. C'est à dire, regarder les effets sociaux de la pandémie: Déni des autorités, la recherche des coupables, rumeurs, légèreté de la population, la panique et l'exode, le confinement, la « distanciation sociale », le regret des malades, l'abandon des rites funéraires et l'émergence des héros. Comme l'avait pensé l'historien Jean Delumeau (dans "la peur en occident"). Sommes-nous tous pareils face au danger ?

Jean Rony Gustave :Depuis l’existence de l’humanité, il y a toujours eu des événements malheureux, naturels ou sociaux, qui bouleversent les gens. Quand ils arrivent, on enregistre toujours des pertes considérables en vies humaines et matérielles. Avec regret, je dis que cette pandémie n’est pas le premier ni ne sera pas le dernier des évènements malheureux. D’autres événements malheureux engendrés notamment par la post-modernisation et le capitalisme bouleverseront le monde. La guerre nucléaire et le réchauffement climatique sont entre autres des événements malheureux qui nous attendent. Si les grandes puissances impérialistes ne prennent pas conscience, la fin de notre planète est plus qu’une évidence. Nous mourrons tous.

En raison de notre incapacité à construire un monde juste et équitable où les richesses matérielles importent peu, nous sommes tous pareils face aux catastrophes naturelles ou sociales. Si certaines catastrophes frappent plus fort les gens du Nord, d’autres ont des impacts plus graves sur la vie des gens du Sud.

LN: Depuis la confirmation des cas de Covid-19 sur le territoire national, le pays est mis en veille et a été décrété en urgence sanitaire. Les consignes dictées par l'état sont surtout : le respect des pratiques d'hygiène en particulier le lavage des mains, le confinement, distanciation sociale entre autres. Comme cela se fait à travers le monde. Pensez-vous que ces mesures sont adaptées à la réalité haïtienne actuelle?

JRG: Quoique le virus se propage à un rythme très élevé dans les grands pays, les mesures d’hygiène, de confinement et distanciation sociale se révèlent d’une importance capitale dans le sens qu’elles protègent une grande partie des gens. Si, dans certains pays du monde, ces mesures étaient prises plus tôt, une bonne partie de ceux qui sont mortes, seraient vivantes aujourd’hui. Mais, il faut dire que ces mesures à elles seules, ne sont pas suffisantes pour combattre le coronavirus (COVID-19). On doit y ajouter la bonne gouvernance, la technologie et la science. Est ajoutée à tout cela encore, une vision socialiste ou communiste. Sur ce dernier point, vous pouvez constater ce qui se passe aux États-Unis. En dépit du fait que ce pays est considéré comme la première puissance économique mondiale, son système sanitaire se révèle inefficace dans les luttes contre le virus. Pourquoi? Parce que la santé n’est pas l’affaire de tous. La vision capitaliste des dirigeants américains les empêche de créer un système de santé viable pour tout le monde. À Cuba, par exemple, c’est différent. Face à cette pandémie, les Cubains ont prouvé qu’ils ont le meilleur système de santé au monde. Fort d’une vision socialiste ou communiste, les dirigeants cubains pensent que tout le monde doit avoir accès aux soins de santé de manière juste, égale et équitable.

Dans le cas d’Haïti précisément, peut-on dire que les mesures d’hygiène, de confinement et distanciation sociale ne sont pas adaptées à la réalité actuelle? Il est vrai que ces mesures ne peuvent pas être appliquées par l’ensemble des Haïtiennes et Haïtiens, mais je me réserve le droit de dire qu’elles ne sont pas adaptées… Pour ceux et celles qui peuvent les appliquer, elles peuvent donner des résultats. Je n’en disconviens pas. Par ailleurs, dans la foulée, une bonne partie des Haïtiens et Haïtiennes se trouvent dans l’impossibilité de suivre ces mesures en raison de l’extrême pauvreté à laquelle fait face le pays depuis un certain temps. Sans argent, sans nourriture et eau potable, sans électricité, il parait presque impossible de demander à une très bonne partie des Haïtiens et Haïtiennes d’appliquer les mesures d’hygiène, de confinement et distanciation sociale comme il faut. Il n’est un secret pour personne qu’un bon nombre d’Haïtiens et d’Haïtiennes doivent sortir tous les jours pour gagner leur vie. S’ils ne prennent pas la rue, ils ne vont pas trouver de quoi manger. Dans ce cas, comment s’en sortir sans sortir si l’on doit sortir pour gagner. Mais, en voulant gagner sa vie, on peut la détruire tout simplement. Seront-ils obligés de mourir de faim ou de coronavirus? C’est la grande interrogation. Quels sont les moyens matériels et financiers mis en place par l’État à leur disposition afin de nous permettre de rester à la maison et d’appliquer les principes d’hygiène? Face à cette pandémie, qui pense aux enfants de rue et de la rue? Ne sont-ils pas concernés par les mesures d’hygiène et de confinement? « Ann espere ke pita pa pi tris ».

LN: Dans un entretien donné au journal l'humanité, le philosophe et psychanalyste Roland Gori a qualifié d'inapproprié et maladroit le thème "distanciation sociale" proposé comme mesure de prévention contre la pandémie. Pour lui, bien au contraire, il convient d'inviter à la proximité et la solidarité sociale d'où la fameuse expression " être seul ensemble". Partagez- vous cet avis ?

JRG: Je ne pense pas que le thème de distanciation sociale est inapproprié et maladroit dans le sens que cette mesure permet d’éviter les grands groupes, disons mieux les foules. Le virus est tellement contagieux qu’on doit éviter les contacts physiques. Mais, de l’autre côté, la distanciation sociale pose problème dans la mesure où les gens vont se sentir isolés, abandonnés à eux-mêmes. Par exemple, nous vivons dans un moment où même les conjoints refusent de se faire l’amour. La question de distanciation sociale permet à l’un de considérer l’autre comme un agent pathogène. Dans l’imaginaire de l’un, l’autre est déjà malade. Ce qui peut avoir des conséquences néfastes sur la vie psychologique de l’autre.

Dans ce même ordre d’idées, comment demander à une famille constituée de dix personnes ou plus, vivant dans deux ou trois chambres de maison de garder la distanciation sociale? Si je prends le cas de certains « lakou vodou » en Haïti où de grands nombres de personnes formant des familles élargies vivent ensemble. Comment demander à ces personnes de se distancier l’une à l’autre quand elles ont déjà des rapports de bon voisinage? Comment demander à une femme partageant le même lit que son mari de garder une distance de 1m50 par exemple pour éviter le coronavirus?

À l’instar du philosophe et psychanalyste Roland Gori, je crois que les gens doivent continuer de vivre ensemble tout en respectant les principes de savoir-vivre et d’hygiène. Par exemple, un tel sait qu’il ne doit pas éternuer en face d’un tel. L’un sait qu’il ne doit pas se moucher en présence de l’autre… Ce sont des principes qui existaient depuis longtemps. Ils sont beaucoup plus vieux que l’existence du coronavirus. Ce n’est pas avec l’existence de cette pandémie qu’on va les appliquer.

LN: La pandémie du Covid-19 est sur le point de modifier drastiquement tout un ensemble de valeurs qui nous relient en tant que peuple. Récemment nous avons entendu des dirigeants politiques, pas seulement en Haïti affirment que nous sommes en guerre contre le Corona virus. Là je viens avec idée de Boris Cyrulnik, Neuropsychiatre, ethnologue et psychanalyste, dans une intervention à Europe 1 à déclaré que nous ne sommes pas en guerre, mais nous organisons de préférence "la résistance". À la résistance dit-il, viendra le changement de culture.

JRG: Comme Noam Chomsky (DiEM25 TV, 2020), je crois que le coronavirus va donner naissance soit à l’existence des États autoritaires, soit à l’existence d’un monde plus vivable où le mot « humanité » veut dire quelque chose. M’écartant un peu de l’idée de l’existence des États autoritaires, je crois que l’après-coronavirus permettra plutôt à des super puissances comme les États-Unis, la France et le Royaume-Uni de changer leur manière de voir le monde, repenser leur système capitaliste afin de prôner un monde plus juste. Qui l’aurait cru que Cuba pourrait apporter son soutien médical à l’Europe actuellement dans les luttes contre le coronavirus? Si les États-Unis ne font pas encore appel à Cuba pour les aider à combattre le virus, il s’agit tout simplement d’une question d’orgueil. En dépit de l’embargo économique et commercial que les États-Unis et l’Europe ont imposé à Cuba, ce pays est de fait la première puissance au monde en matière de santé. Cela montre en quelque sorte la victoire du communisme ou socialisme sur le capitalisme, un système d’exploitation de l’homme par l’homme qui détruit complètement les familles, les enfants, bref la vie sociale des gens à travers le monde.

En Haïti particulièrement, l’après-coronavirus doit être l’occasion pour les dirigeants de penser autrement leur manière de faire de la politique. Aujourd’hui, personne ne peut aller en Europe ou aux États-Unis pour des soins de santé. Le coronavirus prouve que le monde n’est pas un village global comme le prétendent les grands dignitaires des Droits humains. Le Droit à l’émigration n’existe presque pas.

LN: Quel est votre regard sur la situation en Haïti ? Qu’elles doivent être selon vous, les mesures à prendre par les autorités pour limiter concrètement la propagation de la pandémie ?

JRG: Les mesures à prendre sont connues de tous : le confinement, la distanciation sociale, l’application stricte des règles d’hygiène… Malheureusement, nous vivons dans un pays où les conditions socio-économiques sont tellement difficiles que ces mesures ne peuvent pas être appliquées normalement. Pour une stricte application de ces règles, l’État doit prendre les mesures suivantes :

-Il doit donner aux familles les moyens matériels et financiers nécessaires pour leur permettre de rester à la maison. Parmi ces moyens, la distribution de la nourriture et de l’eau potable est d’une importance capitale. Disons que l’État prend des décisions de fermer des centres d’achats, les marchés publics en Haïti. Dans ce cas, même si l’on dispose de l’argent, on ne va pas pouvoir acheter des choses à manger et à boire. Par conséquent, on risque de mourir de faim;

- Il doit sensibiliser les familles à travers des « spots » télévisés et radiophoniques sur l’existence du virus. En effet, à cause d’une gestion opaque de la pandémie, une bonne partie de la population ne croit pas encore qu’il existe des personnes infectées en Haïti. Certains vont même jusqu'à dire que les autorités haïtiennes annoncent l’existence du coronavirus en Haïti en vue de recevoir de l’aide internationale à des fins personnelles. « Nèg sa yo tèlman vòlè pa gen moun ki ka fè yo konfyans », dit-on. La question de confiance dans les autorités étatiques est devenue de plus en plus une problématique majeure en Haïti.

-L’État doit responsabiliser les étudiants de l’Université d’État d’Haïti et des Universités Publiques Régionales dans les luttes contre le coronavirus en Haïti. Les étudiants en sciences humaines et sociales peuvent sensibiliser les gens des zones reculées, ce que Gerard Barthélemy (1989) appelle « le pays en dehors » sur l’existence du virus en Haïti en utilisant un langage approprié permettant aux masses rurales de bien comprendre le message. Comme le souligne le professeur O’brillant Damus sur sa page Facebook, on peut même utiliser l’expression de « poud kowona » en vue de faciliter la compréhension des gens. Pour ce faire, ces étudiants doivent recevoir des formations adéquates;

- Enfin, il doit engager des psychologues afin de travailler avec les familles en confinement. En effet, quand on ne s’est pas habitué à rester à la maison tout le temps, et on se trouve dans l’obligation d’y rester, cela peut avoir des conséquences néfastes sur sa vie psychologique et sentimentale. Récemment, des amis étudiants se plaignent du fait que le confinement a des impacts négatifs sur leur vie sentimentale. Une prise en charge psychologique sera bienvenue.

Dans la foulée, quel serait le rôle de Partis politiques, des Organisations de la Société civile, bref du Secteur privé dans les luttes contre le coronavirus en Haïti ? Je crois que les Partis politiques, les Organisations de la Société civile et le Secteur privé doivent s’impliquer à cet effet en prenant des initiatives capables de protéger les gens. Où est par exemple le MTV (Mouvement Troisième Voix) de Reginald Boulos, grand commerçant, médecin et homme politique haïtien? Quel rôle peut jouer par exemple le Parti politique « Fanmi Lavalas ? Nos Partis politiques ont-ils une seule mission : conquérir le pouvoir par n’importe quel moyen? Où sont les Organisations de Droits humains? Sont-elles destinées à défendre seulement les prisonniers politiques? Il faut que chacun puisse faire sa part dans les luttes contre le coronavirus. Sur ce, je dois saluer l’initiative prise par le médecin Barthélémy Guibert et le politologue Witzer Mesadieu de créer une association dénommée « Solidarité haïtienne Covid-19 » dont je fais partie, afin de contribuer à combattre le virus en Haïti. Nous allons travailler ensemble pour éviter le pire.

LN: L'État doit-il se préparer au pire. C'est-à-dire faire face à la pandémie et l'émeute qui peut survenir par rapport aux difficultés socio-économiques qui gangrènent la population.

L’État haïtien est-il préparé à faire face à cette pandémie qui est en train de détruire le monde? En Haïti, tout le monde sait que le concept de l’État même est problématique dans le sens que l’État est devenu de plus en plus défaillant incapable de répondre aux besoins les plus élémentaires de la population. De 1957 à nos jours, les dirigeants politiques haïtiens ne font que des « efforts dans le mal » pour reprendre l’expression de notre cher intellectuel Anténor Firmin. Dans la foulée, l’équipe du PHTK (Parti haïtien Tèt Kale) réduit le pays à néant où personne n’a envie d'y rester. Ce qui explique en grande partie le départ massif des Haïtiens ou Haïtiennes vers le Chili ou le Brésil durant les dernières années. Les problèmes socioéconomiques auxquels nous faisons face sont tellement graves que Christophe Wargny (2004) décide tout bonnement qu’« Haïti n’existe pas ».

Face à ces constats accablants, peut-on compter sur l’existence de l’État dans les luttes contre cette pandémie en Haïti? Récemment, dans un petit texte que j’ai publié sur Facebook, je disais que la bonne gouvernance, la science et la technologie sont les trois principaux éléments permettant de lutter contre le coronavirus. Malheureusement, les trois font défaut en Haïti. Dans les jours qui viennent, il va falloir que nous fassions appel à la Chine, la Russie et Cuba afin de nous venir en aide… Espérons que ces jours ne viendront jamais.

Heureusement, si l’on se fie aux données officielles, il y a encore quinze (15) cas confirmés de coronavirus depuis presque 15 jours que deux cas ont été détectés. Comparativement à d’autres pays du monde, le danger est encore loin de nous. Les autorités étatiques ont annoncé qu’il existe depuis un certain temps deux cents (200) lits pour les personnes atteintes du coronavirus. Mais, personne ne sait où ils se trouvent. Où se trouvent aussi les quinze (15) personnes infectées? Quel traitement sont-ils en train de recevoir ? Personne ne sait. Il y a toute une gestion totalement opaque du coronavirus en Haïti qui porte plus d’un à s’interroger. Est-ce le Bon Dieu ou les « loas » qui nous protègent jusqu'à présent ? En effet, toutes les conditions sont réunies pour une vaste propagation du virus dans le pays.

En tout cas, si selon les données officielles, nous passons de deux (2) à quinze (15) cas, je pense que l’État doit se préparer au pire. En conséquence, la bonne gouvernance doit être la voie à suivre par nos autorités politiques pour atténuer les éventuels dégâts de cette pandémie qui tue des milliers de gens dans le monde. Sans une bonne gestion de la chose publique, le pays pourra connaitre une situation extrêmement difficile. Le « virus chinois » est présentement devenu le « virus américain ». Espérons qu’il ne deviendra pas le « virus haïtien ». Si tel est le cas, nous ne pourrons compter ni sur Dieu, ni sur les « loas ». Seule une meilleure gestion de la chose publique fondée sur la compétence et l’honnêteté nous permettra de nous en sortir.

LN: Avez-vous un numéro dernier mot?

JRG: Si j’ai un dernier mot, je demanderai à tous les Haïtiens de rester calmes, de faire des efforts pour appliquer les principes édictés par les autorités étatiques. Je leur demanderai aussi de se solidariser vu les conditions socioéconomiques difficiles dans lesquelles se trouve le pays actuellement. Dans cette quête de solidarité, le partage est d’une importance capitale. Le mieux qu’on puisse faire pour aider un prochain à respecter les principes édictés sera une bonne chose.

Lesly Succès




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