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Jean Saint-Vil opine sur le futur imminent de la Covid-19 en Haïti

Jean Saint-Vil opine sur le futur imminent de la Covid-19 en Haïti



Vous n'êtes pas médecin comme la plupart des gens qui s'expriment sur la pandémie du nouveau coronavirus. Qu'est-ce qui explique votre intérêt pour la maladie ?


Oui, je suis effectivement intéressé pour parler sur ce plateau du coronavirus. J’ai d’ailleurs, comme vous le savez, insisté durant trois semaines pour porter ma parole ici sur cette maladie.

Le coronavirus, ce n’est pas que l’affaire des médecins. C’est aussi d’abord l’affaire des hommes politiques à qui il appartient de prendre des décisions majeures pour gérer la crise sanitaire générée par la pandémie actuelle. C’est aussi l’affaire du commun des mortels qui doit comprendre la maladie et appliquer les mesures-barrières qui sont édictées par les spécialistes. Les sociologues, les économistes, les psychologues, et bien d’autres spécialistes ont aussi leur mot à dire. Quant aux géographes, ils ont l’habitude d’intervenir dans l’étude des maladies pour déterminer leurs rapports avec le milieu naturel et les modes de vie de certaines catégories de populations tout en cartographiant les phénomènes. Les géographes ont joué un rôle important dans le développement des techniques cartographiques durant la seconde moitié du XXe siècle et il se trouve que la cartographie leur échappe de plus en plus avec le développement récent des systèmes d’information géographique. Les géographes ont entre beaucoup travaillé sur les maladies tropicales, sur le sida et c’est naturel qu’ils travaillent maintenant sur la pandémie mondiale qu’est le coronavirus. De toute façon, il n’y a pas de champ privilégié pour telle ou telle discipline. Toutes les disciplines peuvent se pencher sur tous les domaines de la connaissance. C’est à la faveur du choc et de la conjonction des interventions que les sciences pures et les sciences sociales et humaines progressent.

Puisque vous parlez du milieu naturel, est-il légitime de penser que la chaleur est à l’origine du fait que la catastrophe qui a été annoncée pour l’Afrique par l’OMS ne s’est pas produite ou ne s’est pas encore produite ?

Il y a effectivement quelques experts comme le professeur Didier Raoult qui pensaient que les pays chauds n’ont pas grand-chose à craindre de la pandémie à cause de leurs températures élevées qui oscillent en moyenne entre 25 et 40 degrés. C’est aventureux comme idée. Le Brésil, qui est un pays tropical à l’exception de son extrémité sud-est, tend à devenir le nouvel épicentre de la pandémie pour avoir enregistré au 14 mai 201 366 cas de contamination et 13 930 décès. Idem pour la République dominicaine qui compte à ce jour 11 320 personnes contaminées et 422 morts.

La seule explication à mon avis dans le cas de l’Afrique où j’ai vécu 25 années et celui d’Haïti qui ne sera pas une exception tient au manque de contact avec les étrangers. Alors que s’est produit un brassage intensif dans les pays occidentaux à travers des échanges massifs de populations au quotidien, qui était favorable à l’expansion fulgurante de la maladie en l’espace de huit à douze semaines.

Dans ces derniers pays, on a parlé d’ailleurs à tort de patient zéro. En réalité, il y a eu dans le cas du coronavirus des dizaines de patients zéro, dont de nombreux porteurs asymptomatiques qui ont propagé la maladie à leur insu et à l’insu de tous. Dans les transports, dans les restaurants, dans les spectacles, dans les stades, dans les commerces et spécialement dans les supermarchés.

Ce qu’il faut dire, c’est que le modèle qui a été mis en place pour les pays occidentaux ne s’applique pas de toute évidence aux cas de l’Afrique et d’Haïti. Il est urgent d’attendre.

Certains parlent aussi de la jeunesse de la population de certains pays comme ceux de l’Afrique, qui aurait les épargnés de la catastrophe. Même cas pour Haïti. Est-ce un argument à prendre en compte effectivement ?

On en parle effectivement. Même le journal Le Monde ainsi que plusieurs journaux français et africains ont repris cet argument comme explication d’un avantage comparatif pour l’Afrique, avec 70% de moins de 30 ans et 44% de moins de 15 ans et que les 65 ans et plus ne représentent que 3% de la population du continent. Moi, je dirais que non. 3% de 1,2 milliard d’habitants correspondent à 36 millions de personnes, ce qui est énorme. Presque l’équivalent du nombre des personnes qui ont été fauchées par la grippe espagnole de 1918-1920. Je dois ajouter que pour Haïti avec ses 12 millions d’habitants, les 60 ans et plus qui ne sont que 5 % de la population s’élèvent en chiffres absolus à 600 000 personnes. En aucune façon, l’Afrique ne perdra pas 36 millions de personnes en lien avec le coronavirus. Haïti non plus ne saurait être fauché de 600 000 éléments de sa population.

J’ajoute que les catégories d’âge jeunes paraissent à mes yeux très exposées à la maladie tant en Afrique qu’en Haïti à cause du haut niveau d’insécurité alimentaire qui sévit dans ces pays et qui affaiblit gravement les organismes.

Vous ne croyez pas à l’exception pour Haïti, comme le laisse croire la plus grande partie de la population ?

Non, il n’y a pas d’exceptionnalisme protecteur d’ordre divin, comme le croient les Haïtiens. Aucun pays n’échappera à l’expansion du coronavirus. Même dans les pays qui peuvent se vanter d’avoir contenu la maladie, le risque d’une seconde vague n’est pas à écarter. Savez-vous qu’on a enregistré 14 nouvelles contaminations à Wuhan en Chine la semaine dernière ? À part Hong Kong, la maladie redémarre un peu partout où elle semblait avoir été maitrisée, comme en Corée du Sud, en Allemagne, à Singapour, au Japon.

Le cas d’Haïti est malheureusement très spécifique simplement parce que nous ne sommes pas une destination touristique comme la République dominicaine. Ce qui ne signifie nullement que nous sommes à l’abri d’une vaste contagion et de nombreux dégâts. Ça va simplement exploser un peu plus tard. Il suffit que le virus ait été introduit par une seule personne pour qu’il se multiplie et se propage sur l’ensemble d’un pays. Cela se fait d’ailleurs sur la base du calcul d’un indice qui s’appelle dans le langage des épidémiologistes taux de reproduction de base, le R0 qui définit le nombre de personnes contaminées par une seule personne. Plus le R0 est élevé, plus il y a d’individus infectés par le virus dans un territoire. On sait aussi que, quand plus de 60% des membres d’une population ont été en contact avec le virus, commence le processus de l’immunité collective, étape qui permet à cette population de souffler. Au début du mois de mai, à la fin de la première période de confinement en France, ce pays était loin du compte avec un pourcentage de personnes qui ont été en contact avec le coronavirus qui ne dépassait pas 6%.

Pour revenir au cas d’Haïti, c’est simplement le manque de contact avec des gens venant de l’extérieur qui explique le retard à l’allumage qu’on a constaté ici. Mais, depuis mars, on a enregistré pas mal de cas importés, surtout des États-Unis au départ et encore ces derniers temps avec des déportés. Mais on compte de plus en plus de retours volontaires et de rapatriements d’Haïtiens de la République dominicaine qui dépassaient la semaine dernière le chiffre de 23 000. Il faut ajouter que ces derniers sont rentrés au pays sans contrôle de leur état sanitaire jusqu’à il y a peu.

Y a-t-il raison d’avoir peur pour les Haïtiens ? Certaines prévisions évoquent des chiffres effrayants. Certains parlent de 20 000 décès, voire plus en perspective, jusqu’à plus de 100 000 ? Qu’en pensez-vous ?

Je ne veux pas aborder la question des chiffres qui parlent de l’explosion à venir. C’est une question taboue dans le contexte actuel. Les Haïtiens n’aiment pas entendre cela. D’ailleurs, ils disent que la maladie n’existe pas.

Ce qu’on constate, c’est qu’en termes de mode opératoire, Haïti a pris le même chemin qu’avaient pris tous les pays où la maladie a fait rage. Nous sommes passés des deux premiers cas déclarés le 19 mars dernier à 219 cas le 12 mai. On avait relevé 15 cas le 29 mars. Puis, on avait fait état de 24 cas entre le 31 mars et le 7 avril ; 33 cas ont été annoncés le 11 avril, 57 cas le 21 avril, 72 cas le 22 avril, 101 cas le 5 mai, 146 cas le 7 mai, 151 cas le 8 mai, 182 cas le 9 mai, 209 cas le 10 mai, 219 cas le 11 mai, 234 cas les 12 mai, 273 cas le 13 mai, 310 cas le 14 mai et 358 cas le 15 mai.

Jusqu’à fin avril, le nombre de cas importés était largement supérieur aux cas locaux, dits communautaires en Haïti et qu’on appelle ailleurs cas de transmission communautaire. Sur les 57 cas enregistrés le 21 avril, on comptait 40 cas importés. Depuis début mai, c’est un virage à 180 degrés dans l’évolution de la courbe épidémiologique dans le pays. Désormais, on navigue en pleine phase 2 de l’épidémie avec la multiplication inquiétante des cas de transmission locale. Parmi les 146 cas déclarés le 7 mai, on comptait 96 cas de transmission communautaire, soit environ les deux tiers.

Il s’avère que la multiplication communautaire est de plus en plus préoccupante dans l’évolution de la pandémie. Et c’est là aussi que les choses peuvent aller très vite avec des contaminations en à l’allure exponentielle. D’ailleurs, on a vu que pour la première fois vers le 12 avril, le MSPP avait déclaré 7 cas le même jour. Il en fut de même la semaine du 7 au 11 mai où en une seule fois le MSPP avait fait état de 25 nouveaux cas. Et plus récemment, en deux jours de suite, le 11 et le 12 mai, on a enregistré 58 nouveaux cas. Le schéma de l’augmentation journalière s’inscrit désormais à deux chiffres, le dernier record étant celui du 15 mai qui signe une augmentation journalière de 48 infections.

Tout ce que je peux dire, c’est qu’en ce début de mois de mai on est franchement sur la mauvaise pente.

En plus de la mauvaise pente que vous évoquez, voyez-vous d’autres signes inquiétants quant à l’expansion de la maladie ?

D’après les dernières statistiques officielles qui ont été présentées et qui sont certes en dessous de la réalité, on s’aperçoit que la maladie a tissé sa toile sur toute l’étendue du territoire national. Elle est en effet présente au 14 mai 2020 dans trente-huit communes du pays et dans tous les départements géographiques du pays avec une prédominance pour le département de l’Ouest qui concentrait alors 73% des cas confirmés. La pandémie était implantée dans trente-huit communes du pays au 14 mai 2020. Et elle est malheureusement en train de se propager à grande vitesse. Sachant qu’une personne contaminée peut chaque jour contaminer en plusieurs autres, parfois des dizaines, on peut dire que l’heure est vraiment grave d’autant qu’on sait qu’en raison de l’indigence du nombre de dépistages, il faudrait compter, comme l’a précisé le directeur général du ministère de la Santé publique, de huit à dix fois plus de malades dans la réalité. Il faut s’attendre à compter hélas à la pelle les futurs malades du Covid-19 dès la fin de mai. Mais, il reste que le grand problème est que la majorité de la population fait encore la sourde oreille quand on évoque la maladie. Je ne souhaite pas que les gens finissent par comprendre quand ils verront la mort des morts, comme en Équateur où l’on ramasse souvent en quantité des corps au bord des rues.

En ce qui concerne la pyramide des âges, la létalité de la pandémie en Haïti est-elle différente de ce qui est dit généralement sur cette maladie ?

Non, les effets sur les structures par âge s’apparentent à ce qui est observé ailleurs. Sur les 15 décès qui sont imputés au Covid-19 à la date du 9 mai, on comptait le tiers dans le groupe des 65 ans et plus, pour lequel le taux de létalité atteignait 26, 3%. Venait ensuite le groupe des 0-19 ans avec 3 décès, qui accusait un taux de létalité de 18,2%. Donc, on constate un niveau de surmortalité plus élevé pour les personnes âgées en Haïti que dans la plupart des autres pays. Mais, ce n’est pas très significatif en raison des petits effectifs.

Que pensez-vous du rapport de la population à la maladie en termes de comportement ?

Le comportement de la population par rapport au coronavirus depuis l’intervention du Président le 19 mars dernier suscite de nombreuses inquiétudes tant de la part de la société civile que de celle des autorités et des organisations internationales.
Il se résume en trois mots : stigmatisation, déni et indifférence vis-à-vis de la pandémie. On constate en effet que la maladie ainsi que les malades sont l’objet d’une stigmatisation à outrance de la part de la grande majorité de la population. Il y a même des cliniques de plus en plus nombreuses qui, depuis le 20 mars, affichent une grande réticence envers les clients qui présentent des symptômes apparentés au Covid-19, par exemple les individus qui se mettent à tousser ou qui se plaignent de fièvre et qui sont pour elles des persona non grata. En plusieurs circonstances, des groupes de personnes sont allées jusqu’à vouloir lyncher les individus suspectés de la maladie et à tenter d’incendier leurs domiciles.

On connaît aussi le cas de personnes testées positives qui ont été placées en quarantaine qui ont fui les centres de rétention avec la complicité de leurs proches, qui n’acceptent pas que les membres de leurs familles soient malades du Covid-19.

La majorité des Haïtiens n’ont pas pris la pandémie au sérieux, jurant par tous les dieux qu’elle n’est rien d’autre qu’une astuce politique des autorités. À preuve, il a été aussi signalé au cours de la semaine du 11 au 17 mai par le directeur général de la Santé publique que certaines personnes malades refusent de se soumettre au test de dépistage. Dans la même veine, il a été signalé dans les unités de traitement de problèmes respiratoires aigus de certains établissements hospitaliers quelques cas de mortalité qui s’apparentent aux symptômes et aux complications liés au Covid-19, mais qui ne peuvent être confirmés en raison de l’opposition des parents des individus décédés à la mise en œuvre de tests post mortem pour déterminer les causes des décès.

Jusqu’ à présent, seules deux mesures barrière ont été intériorisées par une partie de la population, du moins dans les villes : le fait de se serrer la main ou de s’embrasser, ainsi que le lavage des mains, d’ailleurs pas aussi souvent qu’il le faudrait.

En ce qui concerne le port du masque rendu obligatoire à partir du lundi 11 mai 2020, on peut estimer qu’il n’est appliqué à ce jour qu’autour de 30% de la population de la capitale, le taux de port du masque étant insignifiant dans la plus grande partie du reste du pays. Et d’ailleurs, combien de temps ces masques restent-ils au visage des personnes concernées ? Sont-ils entretenus convenablement par les porteurs ? Ceux-ci savent-ils qu’il faut les laver régulièrement et qu’ils ne sont plus efficaces quand ils transpirent abondamment puisqu’ils ont alors perdu leur capacité de filtration ? Savent-ils aussi qu’ils ne doivent pas toucher les masques quand ils les portent ? Au total, une bonne partie des porteurs de masques sont mal masqués.

Quant au lavage des mains, il s’agit de la mesure barrière la plus populaire et la plus visible que l’on peut constater. Partout, sont installés devant les commerces et dans les administrations des points de lavage des mains avec du savon, le plus souvent sous forme de seaux munis d’un robinet. En dehors de ce que l’on voit au bord des rues, on peut se demander quel pourcentage de la population se lave les mains de manière régulière dans leur domicile.

Cependant, l’un des aspects les plus à risque dans le comportement de nos compatriotes est la question de la distanciation sociale. Tant dans les supermarchés que dans les marchés publics, que dans les transports, les places publiques, on voit les gens pratiquement collés l’un sur l’autre pour ne pas dire entassés comme des sardines.

Le couvre-feu est l’une des mesures-barrières d’ordre collectif qui était imposée en théorie dès le 19 mars et qui devait s’appliquer dès le lendemain. Il a été quelque peu suivi pendant une ou deux semaines, mais ignoré quasi royalement depuis mi-avril où les boîtes de nuit et d’autres activités nocturnes ont recommencé à fonctionner. Parallèlement, les travailleuses de sexe, les restaurants populaires, les restauratrices de rues et autres catégories de vendeurs et vendeuses au bord des rues exercent sans la moindre réserve et dans l’impunité totale.

D’autres mesures qui ont été annoncées avec fracas par certains maires ne sont restées qu’au stade de vœux pieux. Toutes ces mairies comme celle du Cap-Haitien, des Cayes et Jérémie qui avaient annoncé en grande pompe l’interdiction de liaisons avec d’autres départements géographiques du pays ont dû rester les bras croisés devant l’indifférence des transporteurs envers les mesures qui ont été annoncées.

Il a été demandé aux Haïtiens de rester chez eux dès le 19 mars 2020 sans que le mot de confinement n’ait jamais été prononcé par les autorités. Si au départ, plusieurs personnes sont restées effectivement chez eux, cette mesure est pratiquement reléguée au rang de souvenir avec les lourdes conséquences à deviner.

Il faut signaler que, par peur et par rejet, dans de nombreux cas, certaines personnes ont exercé des violences en plusieurs circonstances contre les malades avérés ou suspectés du coronavirus ainsi que contre leurs domiciles. À commencer par la menace qui a été enregistrée par plusieurs personnes en colère à l’encontre de l’Hôtel Monte Cristo de Tabarre le mercredi 11 mars qui avait accueilli pour une mise en quarantaine les 16 passagers d’un bus en provenance de la République dominicaine, suite à une rumeur d’un cas suspect de coronavirus à bord du véhicule. Seule l’intervention de la Police nationale avait permis d’éviter le pire.

Il semble aussi que jusque-là l’interdiction des rassemblements est dans l’ensemble respectée comme dans le cas des cérémonies religieuses, des grands matchs de football et des spectacles, toutes les écoles et universités étant fermées depuis le 19 mars. Cependant, certains groupes politiques ne se privent pas d’organiser des manifestations, parfois en appliquant les consignes de distanciation sociale.

En d’autres fois également, des riverains avaient aussi empêché la construction d’infrastructures sanitaires ou ont menacé de les détruire du fait que ces constructions seraient une source de contamination pour les habitants. Il a même été fait état au cours de la semaine du 11 au 17 mai de l’opposition de la mairesse de l’Arcahaie à la mise en place d’un centre de quarantaine des détenus dans les locaux de la prison civile de la ville.

Plusieurs fois, des menaces ont été proférées contre certains personnels soignants, comme l’avait souligné le 5 mai dernier le docteur Carissa Étienne, directrice de l’Organisation panaméricaine de la Santé. (Voir l’article du Nouvelliste du 5 mai 2020 sur cette question : « L’Organisation panaméricaine de la Santé craint pour Haïti une épidémie à grande échelle, la famine et les troubles sociaux »).

Au total, malgré les écarts d’une bonne partie de la population concernant les mesures de protection contre le développement de la pandémie en Haïti, force est de constater un ralentissement sensible des activités et de la circulation dans la capitale où la plupart des commerces ont réduit leurs horaires de fonctionnement tandis qu’il n’est demandé à la majorité aux personnels de l’administration publique de ne se présenter au travail que de deux à trois fois par semaine.

Est-ce qu’il y a, selon vous, des facteurs spécifiques favorables au développement de Covid-19 pour Haïti ?

On les connait pour la plupart. D’abord, l’état de l’insécurité alimentaire de la population qui est un champ d’élection pour le développement de toute maladie en général et infectieuse en particulier en raison de l’affaiblissement des organismes pour cause de malnutrition.

Il y a aussi la grande promiscuité dans les quartiers populaires avec souvent plus de cinq personnes dormant dans des pièces exiguës, avec souvent de 8 000 habitants au km2 dans les bidonvilles. Également le problème de l’accès à l’eau de qualité dans ces zones alors que le coronavirus est une maladie « hydrophage », c’est-à-dire qui exige qu’on doit se laver les mains presqu’une vingtaine de fois dans la journée. Combien de gens en Haïti peuvent se permettre de se laver les mains vingt fois en une journée ? C’est tout un budget pour les plus pauvres.

Ajouter l’absence de toilettes pour une grande partie de la population. Selon l’enquête EMMUS de 2017, 35% de nos compatriotes, milieu rural et milieu urbain confondus, défèquent quotidiennement à l’air libre. Les matières fécales peuvent infecter les chaussures qui elles-mêmes vont infecter les domiciles, les espaces de bureaux, les espaces commerciaux, etc. En plus, les virus dans les matières fécales asséchées ainsi que ceux qui proviennent des crachats peuvent être soulevés par le vent et atterrir dans le nez et les yeux des passants.

L’absence de système d’assainissement central (le tout-à-l’égout) et la faible utilisation des modes d’assainissement individuel sont deux autres facteurs qui peuvent contribuer à la pullulation du virus et à la contagion dans les espaces de circulation et dans les domiciles, des dizaines de milliers de gens jetant sans réserve toutes sortes d’eaux usées au bord des rues.

Il faut incriminer également le faible niveau de collecte de déchets solides, qui serait moins de 50%. Ce qui signifie que la moitié des ordures produites n’est jamais été sortie des espaces des lieux d’habitation et contribue de manière directe ou indirecte à l’infestation de l’environnement des citadins.

En plus, l’état sanitaire de la population reste déplorable avec de nombreuses maladies endémiques affectant le pays à des degrés divers comme le paludisme, la tuberculose (16 000 cas par an), les maladies d’origine hydrique, l’anémie falciforme ou drépanocytose, la poliomyélite, la méningite, le charbon, la filariose lymphatique, sans oublier le sida qui sévit à hauteur de 11% dans les quartiers pauvres.

Enfin, la prévalence d’un certain nombre de maladies chroniques comme l’hypertension dont souffrent plus de 2 millions d’Haïtiens, plus 350 000 diabétiques, sans compter les quelque 150 000 personnes vivant avec le VIH et des dizaines de milliers d’asthmatiques.

Au total, c’est tout un cocktail d’ingrédients en lien avec le comportement de la population qui risquent de faire le lit d’une hécatombe peut-être sans précédent pour la population haïtienne.

Reste-t-il quand même un peu d’espoir que l’hécatombe annoncée n’arrive pas ?

Personnellement, je ne veux pas annoncer de chiffres après tant d’autres qui ont été des lanceurs d’alerte d’une grande sincérité. Mais, je crois que la population doit prendre au sérieux les risques en lien avec la situation sanitaire actuelle à la lumière de ce qui se passe dans les autres pays. C’est-à-dire, appliquer scrupuleusement les mesures barrière qui sont recommandées. Mais, je suis quand même profondément inquiet par rapport à ce qui peut arriver. J’espère encore que les gens vont comprendre enfin la gravité réelle de la menace.

Pour finir, on parle de l’armoise comme médicament-miracle contre le coronavirus. Entre autres, du Covid-Organics produit par Madagascar. Qu’en pensez-vous ?

Effectivement, on en parle. Je sais qu’il n’existe pas et qu’il n’a jamais existé de médicament- miracle. On avait longtemps parlé de pierre philosophale, une sorte de Graal qu’on n’a jamais trouvé. Le Covid-Organics qui fait beaucoup de bruit depuis au moins un mois est présenté comme une drogue à la fois préventive et curative. Les annonces à son propos peuvent séduire d’autant que jusqu’au 12 mai, on n’avait enregistré aucun mort parmi les 186 cas confirmés au Madagascar. Mais, le Rwanda et le Vietnam font mieux que Madagascar avec respectivement 289 et 318 cas de contamination au 16 mai et zéro mort, et sans l’armoise. Idem pour le Soudan du Sud qui comptait 203 cas le 13 mai et où le premier décès a été enregistré le 14 mai. Il en fut de même pour le Sénégal où l’on n’avait pas comptabilisé de décès entre le 2 mars et le 1er avril où on avait dénombré 175 cas de contamination.

Tout ce que je peux dire du Covid-Organics, c’est qu’il me semble être plus un médicament « présidentiel », car le marketing que l’on fait généralement autour d’un médicament nouveau relève plutôt de la mission des laboratoires pharmaceutiques. Ce qui m’intrigue, c’est que malgré la campagne de plus en plus médiatique menée par le Président malgache, Andry Rajoelina, qui inonde les pays frères du continent de bouteilles de Covid-Organics, les instances de contrôle de son pays sont encore réticentes pour donner l’autorisation de mise sur le marché de ce médicament-miracle. Même les médecins sénégalais qui ont reçu des stocks de la « tisane présidentielle » ne veulent pas non plus prendre le risque de l’administrer à leurs patients avant d’en connaître la composition. Il faut ajouter que la méfiance n’est pas différente du côté des instances multilatérales, tant de l’OMS que de l’Union africaine, qui elle-même a demandé officiellement le 4 mai à Madagascar de lui faire parvenir « des données techniques sur l’efficacité du traitement ».

Je crois sincèrement qu’il sera difficile à un médecin dans quelque pays que ce soit, soucieux de respecter la déontologie médicale, de prescrire un médicament à des malades sans être imbus d’indications claires sur sa composition, la posologie à observer, ses interactions avec d’autres médicaments, le niveau de risque lié à son utilisation ainsi que ses effets secondaires.

Tout le monde sait que dans le domaine de la médecine on n’a jamais accordé le bénéfice du doute à un médicament.

Jean SAINT-VIL
jeanssaint_vil@yahoo.fr

Propos tenus à l'émission LE POINT de RADIO TELEVISION METROPOLE le 13 mai 2020.




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