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Viviane N. Boulos : «108 ans après la mort de Cincinnatus Leconte, nous vivons une autre ère de persécution verbale en Haïti»

Viviane N. Boulos : «108 ans après la mort de Cincinnatus Leconte, nous vivons une autre ère de persécution verbale en Haïti»



Le 8 août 2020 marquera les 108 ans de la mort de Cincinnatus Leconte (16 août 1911 – 8 août 1912), président pro-allemand et antisyrien, péri dans l’explosion du Palais national. Après plus d’un siècle, la réalité, constate Viviane N. Boulos, n’est pas changée. Les hostilités et le racisme, à l’égard des Haïtiens d’origine arabe, persistent.


8 août 1912 – 8 août 2020. 108 ans depuis que le président haïtien Cincinnatus Leconte fut péri dans l’explosion du Palais national. Alors que cette date est souvent oubliée dans la mémoire de bon nombre d’Haïtiens, Viviane N. Boulos, Haïtienne d’origine libanaise, en profite pour faire un rappel et une évaluation puisque la colonie syrienne fut choisie comme bouc émissaire, au lendemain de cet évènement.

Madame Boulos dit constater qu’après plus de 100 ans de la mort de Cincinnatus Leconte, les propos hostiles et racistes persistent, mais sur une autre forme. «Nous sommes en train de vivre une autre ère de persécution verbale comme «imigran ki fin piye peyi a» (les Arabes qui pillent les richesses d’Haïti, Ndlr)», a-t-elle déclaré. Elle condamne les xénophobes qui, selon elle, sont tous fiers de devenir «citizen» alors qu’après plus de 150 ans les Haïtiens d’origine arabe sont toujours considérés comme des étrangers.

Les hostilités à l’égard de ces Haïtiens ne sont pas le fruit du hasard. Elles résultent, soutient-elle, des intérêts commerciaux. «À mon avis, les grands commerçants de la place, les Allemands pour la plupart qui occupaient le bord-de-mer voyaient en nous une compétition qui leur faisait peur et ont tiré quelques ficelles», a commenté la traductrice ayant aussi pointé du doigt les élites politique et intellectuelle du pays dont la méchanceté est écœurante. «Elles avaient aussi une hargne contre ces pauvres gens», ajoute-t-elle.

Après plus d’un siècle, les reproches qu’on leur adresse ne sont pas changés. Selon Ofilien Charles, étudiant finissant en diplomatie et relations internationales au Centre d’études diplomatiques et internationales (CEDI), les Haïtiens d’origine arabe contribuent au développement de la corruption. «Ils ne paient pas de taxes parce qu’ils ont une mainmise sur les douanes», accuse M. Charles qui poursuit que les gens qui font partie de la communauté arabe d’Haïti ne sont pas Haïtiens. «Les aïeuls des Arabes d’Haïti n’ont pas de traces africaines. Donc leurs descendants ne peuvent pas être haïtiens», a-t-il conclu.

Interrogée par Le National, Viviane N. Boulos rejette ce raisonnement qui, selon elle, n’aboutit qu’à la généralisation hâtive. «Deux ou trois malfrats ne constituent pas la communauté arabe et il y a des Haïtiens d’origine afro-européenne qui font pire. Si on ne payait pas de taxes, l’État serait en faillite», a-t-elle répliqué. Elle estime que cette corruption ne serait pas possible sans la complicité des employés de l’Administration publique.

Selon l’ancienne élève de l’Institution Sainte-Rose de Lima, les Arabes sont de rudes travailleurs. «Avec leur "bwèt nan do", ces pauvres gens colportaient des marchandises de pacotille dans une boîte portée sur le dos dans les provinces et vendaient à crédit aux paysans qui ne manquaient jamais de payer leurs dettes», argumente la septuagénaire en se ventant que l’art de vendre et la façon de présenter leurs marchandises font partie de leur culture.

D’après une étude réalisée sur l’histoire des colonies arabe et juive d’Haïti par l’enseignant-chercheur Joseph Bernard Jr. (2010), Cincinnatus Leconte avait reproché aux Arabes de n’avoir pas versé ses réserves au bien-être du peuple haïtien. Cité par Dr Bernard, président Leconte avait publié, le 13 décembre 1911, un arrêté dans lequel on lit: «Le Syrien n’amasse guère que pour lui-même ; son épargne ne circula pas au profit du peuple chez lequel il la forme. Depuis des années, il s’est établi parmi nous, il n’a ni construit ni fait, sans aucune firme, retourner les économies réalisées à la masse de la Nation.»

Ne voulant pas qualifier Cincinnatus Leconte de marionnette, Vivianne N. Boulos suppose toutefois qu’il fût coupable lui-même par ses intérêts économiques et la xénophobie ciblée. «Président Leconte, l’arrière-petit-fils de Jean-Jacques Dessalines, a fait ce qu’il fallait pour asseoir son pouvoir politique. À preuve, il a accordé la nationalité haïtienne aux juifs qui fuyaient l’Allemagne d’Hitler», avance-t-elle.

Contrairement aux gens qui font croire que l’explosion du Palais en 1912 qui coûta la vie du président Cincinnatus Leconte fut un acte de sabotage des Arabes, Viviane N. Boulos dément: «C’était une rumeur injuste. Les experts ont conclu qu’il s’agissait d’un accident.»

Pour reprendre les propos de Joseph Bernard Jr., les Haïtiens d’origine arabe ne se contentaient pas d’évoluer uniquement dans le commerce. Étant très minoritaires, certes, certains d’entre eux ont lutté pour l’émancipation des droits de la femme et le rayonnement de la culture haïtienne.

À ce titre, Dr Bernard énumère: «[…] Yvonne Hakim-Rimpel fut l’une des premières féministes d’Haïti et membre active de la Ligue féminine et d’action sociale. Faisant du journalisme l’organe de ses convictions politiques, elle fut enlevée chez elle en pleine nuit en janvier 1958 par les mercenaires du dictateur François Duvalier.» Encore a-t-il cité Issa El-Saieh, grand musicien haïtien – trompettiste et clarinettiste – d’origine palestinienne, envers lequel la culture haïtienne a une lourde reconnaissance.

Arrivés en Haïti vers septembre 1890 sous le gouvernement de Florville Hyppolite, plusieurs évènements dont les persécutions politiques et religieuses à l’égard des minorités chrétiennes et juives furent à l’origine de la migration arabe. Aussi faut-il ajouter l’alliance de l’Empire ottoman (la Turquie) et l’Allemagne qui ont mis fin à l’autonomie du Liban, lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Cincinnatus Leconte qui fit ses études en Allemagne entretenait des rapports très privilégiés avec la colonie allemande d’Haïti. Commencée depuis sous le gouvernement de Nord Alexis en 1903, la campagne antisyrienne allait prendre sa véritable ampleur avec le président Leconte ayant pu accéder au pouvoir avec le support des Allemands.

Wilner Jean
jeanhaitiwilner@gmail.com




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