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Haïti à l’heure du populisme sanitaire. Approche comportementale d’une population face à une nouvelle maladie

Haïti à l’heure du populisme sanitaire. Approche comportementale d’une population face à une nouvelle maladie



L’observation des comportements de la population haïtienne pendant les quatre mois où le pays s’est trouvé confronté à la pandémie du Covid-19 soulève de nombreuses questions auxquelles le chercheur peut difficilement répondre s’il se fonde sur les méthodes dites cartésiennes. En effet, les interprétations des phénomènes connus et même des évidences occidentales sont tellement différentes localement qu’elles peuvent déconcerter ceux qui veulent ignorer les singularités surprenantes au regard de la mentalité d’un peuple qui a l’art de comprendre à sa façon les faits et évènements et qui arrive à communiquer aux uns et aux autres sa propre vision des phénomènes. À cet égard, un champ nouveau s’ouvre aux spécialistes des sciences humaines qui devront tenter d’expliquer le rejet de plus en plus systématique des messages formels, notamment ceux qui concernent une maladie nouvelle. Personnellement, j’ai été amené à utiliser le terme de « populisme sanitaire » pour essayer d’analyser les réactions de la majorité de la population à propos de cette maladie.

Ce terme de populisme sanitaire renvoie d’abord au mot de base, le terme populisme politique, qui, selon Wikipédia, « désigne une approche politique qui a tendance à opposer le peuple aux élites politiques, économiques ou médiatiques ». On peut considérer que le populisme sanitaire existe dans la plupart des pays, souvent sous des formes atténuées, mais se confondant de plus en plus à l’occasion de la crise sanitaire actuelle à une littérature agressive, insultante et complotiste diffusant des contre-informations en faveur des masses populaires et à l’encontre des soi-disant erreurs des dirigeants.

Dans le cas d’Haïti où le populisme politique récent a été une réaction envers la dictature des Duvalier après sa chute en 1986 et qui s’est matérialisé par la pratique des « déchoucages », ce ne sont pas nécessairement les élites qui ont poussé le « peuple » à adopter telle ou telle vision des choses pour ce qui concerne le populisme sanitaire, Mais, c’est le « peuple » qui décide de lui-même de sa façon de voir les choses et de se comporter en conséquence pour imposer sa vision sans débat dans un pays de plus en plus intolérant au maximum d’individus.

La question à laquelle ce texte essaiera de répondre est de savoir si les aspects comportementaux des Haïtiens en lien avec la survenue de la pandémie proviennent de leurs rapports envers les autorités politiques ou de l’influence exercée sur eux par les croyances religieuses.

1. Les aspects comportementaux en cette période de pandémie du Covid-19.

1.1. Le problème de l’attitude de la population envers le système socio-politique

En raison de la dégradation de la situation socio-économique du pays, les Haïtiens sont devenus de plus en plus critiques et de plus en plus méfiants envers les autorités politiques, ils pensent et réagissent de plus en plus à rebours des discours de ces autorités. Ils sont en ce sens aidés par les réseaux sociaux ainsi que par la presse écrite, la presse télévisée et la presse orale où pullulent des émissions de type « libre tribune » dans lesquelles interviennent le plus souvent de manière virulente des opposants - communément appelés militants - ou des gens qui souffrent de difficultés de la vie. Ces émissions donnent lieu quotidiennement à des dénonciations, à des menaces et à des plaintes fondées ou non, envers tous les types d’autorités allant des maires et des CASEC aux responsables de l’Exécutif. Ainsi, fonctionne « le système », d’abord sur fond d’attaques verbales le plus souvent sans retenue qui culminent à des violences de plus en plus effrayantes comme des destructions de biens, des assassinats, « des routes huilées », des blocages de voies avec pour dénominateur commun des incendies de pneus au bord des rues, qui sont généralement les signes des colères.

Autant de signes qui révèlent non seulement une perte de confiance généralisée dans ce qu’on appelle le « système », mais également un rejet de l’ordre établi de type « koupe tèt boule kay », la formule héritée de la Guerre de l’Indépendance.

1.2 Les aspects comportementaux en lien avec les croyances populaires

Le contexte actuel dominé par les flots incessants et incroyables des rumeurs et de tous types de désinformations qui font loi plus que les lois, les décrets, les arrêtés et les communiqués du gouvernement.

Pour ce qui concerne le Covid-19, il existe deux types de sources d’information. D’une part, les bulletins publiés par le ministère de la Santé publique et de la population. D’autre part, les messages populaires qui vont à l’encontre des précautions et des mesures-barrière recommandées par les autorités. On sait que les critiques ont d’abord porté sur l’existence même de la maladie. Les unes parce qu’elle a été annoncée par les plus hautes autorités qui auraient « pour arrière-pensée d’en tirer profit ». Les autres qui prétendent qu’elle serait une maladie ne pouvant sévir que chez les blancs ou au pire chez les privilégiés en Haïti et devant coûte que coûte épargner les plus faibles au nom d’un exceptionnalisme protecteur. Un exceptionnalisme d’origine divine ou d’origine climatique. Dans le premier cas, parce que l’Haïtien compte aveuglément sur les prières pour survivre à tous les maux qui ont frappé les autres pays. Dans le second cas, la plupart de nos compatriotes vontjusqu’à croire que nous pouvons être les seuls à bénéficier d’un soleil puissant capable d’anéantir comme par magie les virus et les microbes les plus virulents et les plus méchants de la Terre. Rappelons à ce propos cet adage ancré profondément dans la mentalité de nos compatriotes : « Mikwòb pa touye Ayisyen ».

Parallèlement, se conjugue avec ces croyances la confiance enracinée dans la médecine traditionnelle, qui est fondée sur l’utilisation des « feuilles » capables de guérir toutes les maladies. Difficile de trouver un Haïtien qui rejette la recette même farfelue qui lui a été communiquée par un tiers pour guérir un bobo ou une maladie grave.

Au-delà du recours à ces pratiques médicinales du bouche-à-oreille, il y a aussi un marché auprès des « hougan » qui font à la fois fonction de guérisseurs et de prêtres du Vaudou, combinant un certain pouvoir religieux et un savoir « poussé » des plantes.

Le comportement traditionnel au niveau des membres des masses populaires généralement en cas de maladie est de quitter le milieu urbain pour se rendre au village dans le dessein de consulter un « hougan » pour recevoir des soins. Cependant, ironie du sort, en cas d’aggravation de leur état, ils s’adressent en dernier recours à des médecins ou à des centres hospitaliers, mais généralement trop tard. Ce qui est d’autant plus compréhensible que la plupart des économiquement faibles sont incapables de payer les soins et/ou les médicaments dans un système de santé dont la défaillance est proverbiale.

Soulignions que nos indicateurs sanitaires sont en effet anormalement bas :

• le budget public par habitant en Haïti est de 8 dollars contre 160 dollars pour la République dominicaine et 330 dollars pour Cuba’

• 4.3% du budget national 2017-2018 était alloué au ministère de la Santé publique et de la population.

• 125 sections communales sur 571 sont sans couverture sanitaire, soit 21 % du total national.

• 2 médecins pour 10 000 habitants.

En somme, c’est dans un contexte à la fois politique, social et infrastructurel tristement singulier que s’inscrit la situation des Haïtiens dans un pays en proie depuis quatre mois au Covid-19, laquelle est dominée par une sorte de populisme sanitaire où le peuple décide, en tout et pour tout au mépris des injonctions et des recommandations des autorités politiques.

2. Quelles sont les formes du populisme sanitaire en Haïti ?

Reprenons la proposition de définition que nous avons présentée dans l’introduction pour le terme de populisme sanitaire. Il s’agit d’une attitude et d’un comportement décidés par une frange importante de la population s’inscrivant à l’opposé des consignes et des recommandations officielles. Nous avons listé quatre axes essentiels pour expliquer cette forme de populisme.

Loin de nous l’idée de faire croire aux lecteurs que le populisme sanitaire est quelque chose de nouveau en Haïti. Dans un pays où la plus grande partie de la population a l’habitude de se soigner en dehors des circuits formels, les gens ont toujours utilisé les recettes fournies par les proches ou par l’entourage, avec les conséquences bonnes ou mauvaises que cela comporte.

2.1 L’attitude de déni envers la maladie

Dès le départ, la population avait affiché sa vision de la pandémie, la plupart des gens ayant alors décidé qu’ils ne sauraient être concernés ni contaminés alors que bon nombre étaient informés au quotidien des dégâts qui étaient enregistrés dans les premiers pays atteints. Pour eux, de nombreux facteurs devaient permettre à l’Haïtien de jouir d’une protection exceptionnelle. D’abord, une sorte d’immunité spécifique naturelle en faveur de nos compatriotes. Ensuite, une sorte de protection divine, car le Tout-Puissant ne saurait accepter que de nouvelles calamités s’abattent sur une population qui a historiquement souffert de plusieurs catastrophes naturelles.

Ce n’est pas par hasard que le journal « Haïti en marche » avait titré son éditorial du 22 mars 2020 comme suit : « Pouvons-nous revivre une catastrophe pire que le 12 janvier 2010 ? »

Plus d’un avait aussi misé sur la chaleur dont la force de frappe serait capable de détruire les germes nocifs les plus puissants qui tomberaient sur la Terre d’Haïti. Enfin, la majorité des gens avaient considéré que la sensibilisation autour de la pandémie ne serait qu’une orchestration inventée par les autorités avec « pour arrière-pensée d’en tirer des fonds substantiels des organismes internationaux ».

Malgré tout, on avait noté à un certain moment le respect relatif de certaines consignes comme le port des masques, le lavage des mains au niveau des places publiques et devant de nombreux magasins.

2.2 La stigmatisation de tout ce qui symbolise la maladie

L’attitude de la population envers tout ce qui symbolise la maladie a été déroutante. Tout d’abord, plusieurs centres de traitement du nouveau coronavirus ont été attaqués ou simplement incendiés. Dans plusieurs villes de province comme Jacmel, Gonaïves et même dans la capitale, plus précisément dans la commune de Carrefour, des groupes divers avaient fait obstacle aux projets du gouvernement d’installer des centres de dépistage ou de réception des individus contaminés par le virus. Ce qui était plus grave, c’est que certains malades ont été attaqués, voire brûlés vifs, sous le prétexte d’être des vecteurs du risque de contamination. Dans le nord-est, des misères ont été faites le 9 avril dernier au cadavre de la seconde personne décédée la veille du Covid-19, des membres de la communauté de ce département s’étant mis vent debout à l’occasion d’un enterrement. Le corps a dû parcourir plusieurs villes de la région (Ferrier, Dérac) avant que l’inhumation ait pu être faite dans un lieu tenu secret. Il n’est pas jusqu’aux ambulances à bord desquelles étaient évacués les malades du nouveau coronavirus vers un centre de traitement qui n’aient pas été caillassées par des groupes hostiles à l’existence de la maladie et à ses victimes.

2.3 Le « peuple » organise la désinformation concernant la pandémie

Corollairement au déni dont elle est l’objet, la pandémie du Covid-19 est aussi touchée par une vague permanente de désinformation qui concerne de nombreux aspects de la maladie.

Tout d’abord, la population interprète les symptômes de la maladie comme une petite fièvre qui passe au bout de quelques jours, sans avoir besoin de recourir aux services d’une formation sanitaire.

Il est vivement recommandé par les uns et les autres d’éviter de se rendre dans un centre de traitement du Covid-19 en raison de ce qui est dénoncé comme « une pratique criminelle » qui serait l’administration d’une injection dite « piki korona ».

De même, il est déconseillé au citoyen lambda de se faire dépister parce que le pays possède suffisamment de médicaments naturels que sont nos feuilles, capables de guérir la maladie. Ceci serait peut-être l’une des causes de la baisse des dépistages.

Ajouter aussi les mauvaises interprétations concernant les annonces officielles. Depuis que le docteur Patrick Dély, directeur du département d’épidémiologie du Laboratoire national, avait déclaré le 15 juin que le pays avait atteint le pic de la pandémie au cours de la période du 24 au 30 mai, la plupart des gens confondent le mot pic avec la fin de la maladie. En conséquence, le peu de personnes qui respectaient quelques-uns des gestes barrière ont depuis tourné le dos aux précautions et aux consignes qui étaient de mise au départ. Depuis un mois, il est devenu rarissime de voir des individus portant un masque dans les rues ou même penser à observer le principe de la distanciation physique. Démobilisation quasi-totale, sauf dans les supermarchés et dans certains commerces qui refusent l’entrée de clients sans le masque.

2.4 La désinformation concernant les formes locales de traitement de la pandémie

La désinformation bat aussi son plein pour ce qui a trait aux formes de traitement de la maladie. Pour qui souffre de « la petite fièvre », les recettes sont diverses. Si, au mois de mai, l’armoise était en vogue, s’arrachant partout même au prix fort, ces feuilles ont maintenant disparu du paysage, suite aux conseils de certains experts qui avaient appelé l’attention de la population sur les risques graves liés à sa consommation.

Les Haïtiens souffrant de « la petite fièvre » recourent surtout aux feuilles amères de leur pharmacopée traditionnelle comme l’aloès (lalwa en créole) et l’asorosi (nom scientifique Monordica Charantia L). Pour eux, c’est la clé de guérison contre de nombreuses maladies, depuis le diabète jusqu’aux infections en passant par le paludisme. En fait, il s’agit d’une plante qui, comme l’armoise et tant d’autres de notre pharmacopée, a été importée et que l’on trouve dans bien d’autres pays comme en Chine, au Bangladesh, au Pakistan, en Inde, au Vietnam, à la Jamaïque, etc.

Il faut ajouter d’autres ingrédients comme la cannelle, les clous de girofle, etc. que l’on mélange à certains produits pharmaceutiques comme la vitamine C, la vitamine D, le zinc, la chloroquine et même le fameux Vicks Vaporub qui n’est qu’une sorte d’adjuvant vendu en pharmacie.

Au bout du compte, plusieurs personnes étaient fières d’avoir pu défier la maladie, ignorant que 80% des individus touchés sont guéris spontanément du nouveau coronavirus.

Conclusion

La crise sanitaire engendrée par le Covid-19 depuis le mois de mars 2020 a eu entre autres comme retombée en Haïti l’éclosion d’une nouvelle forme de populisme sanitaire caractérisée par le rejet des consignes officielles et la recommandation de méthodes parallèles locales pour se guérir de « la petite fièvre ». Si les mesures recommandées ont eu au départ quelque écho dans les villes principales, il en a été tout autre dans la plupart des localités du pays où le port du masque et le lavage répété des mains ont toujours été regardés comme des gestes ridicules. En fait le « peuple » qui avait pris la main dans la gestion du Covid-19 a devancé le gouvernement pour la réouverture des activités, on peut considérer que les comportements que nous avons soulignés sont graves parce qu’ils véhiculent en même temps une perte de confiance dans la science médicale avec en perspective l’éloignement des populations des formations sanitaires en cas de maladies plus graves et l’augmentation des taux de mortalité. Néanmoins, il y a encore des raisons d’espérer si nos compatriotes ont été réceptifs à la brève campagne qui les avait déconseillés la consommation de l’armoise.

Jean SAINT-VIL
jeanssaint_vil@yahoo.fr




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