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Haïti : une République décapitée et décapitalisée

Haïti : une République décapitée et décapitalisée



L’année 2020 rappelle le 10e anniversaire du tremblement de terre : la catastrophe naturelle la plus meurtrière de l’histoire d’Haïti. La République n’a jamais été si mal préparée à affronter ce désastre dont l’imminence avait été sans cesse annoncée par les spécialistes. Mais les dirigeants occupés qu’ils étaient à se la couler douce, les weekends, en République dominicaine, là où les filles semblent plus belles, plus accessibles et se comptent par millions, n’avaient rien vu venir. La secousse n’avait pas été seulement tellurique, mais levait le couvercle sur la fainéantise, la vénalité et l’abdication des Haïtiens, les zouaves politiques ou économiques ivres d’un affairisme sans gêne, créant du coup un vide de leadership que les ONG et les pays dits amis se sont empressés de combler.

Ce ne sont pas des exemples de leadership qui manquent dans notre histoire. La Ville du Cap complètement détruite par le séisme de 1842 avait été reconstruite et reproduite presqu’à l’identique, avec des fonds tirés essentiellement du Trésor public et fut classée en 1954, comme l’une des plus belles cités de la Caraïbe. Ce joyau, avant que les Capois ne se soient mis en tête d’imiter Port-au-Prince dans son aspect le plus détestable, était le témoignage de la capacité des Haïtiens pénétrés de l’idéal christophien de souveraineté, de solidarité, de confiance en leurs destinées et en leurs propres moyens. Mais là où nous avions eu Christophe, Geffrard, Leconte, Estimé, Magloire, l’on ne peut que se satisfaire de satrapes qui dès la chute du général Magloire en 1956, se sont surpassés pour savoir lequel brandira le trophée de l’incompétence, de la corruption et de la démagogie.

L’ineptie au sommet de l’État a raté la grande opportunité qu’offrait le séisme pour amorcer un début de transformation de la capitale, à défaut du pays. La Kleptoclique ONG-commercialo-politicienne de Port-au-Prince, pour ne pas avoir pris la mesure des conséquences du drame, notamment les conditions des milliers de réfugiés dans les camps, a créé un problème encore plus insoluble : une série de bidonvilles et naturellement Canaan, le plus connu, ce monstre qui s’est développé en un temps record ; un immense rassemblement de bicoques, de gens, un village informe, sans rues, sans infrastructures sanitaires et les services urbains les plus élémentaires, qui attirait aussi les paysans accourus de tout le pays dans l’espoir de se trouver un toit. Nous nous sommes révélés de grands bâtisseurs de bidonvilles.

Au-delà de la prise en charge pressante des sinistrés, l’État central, les municipalités et la société civile, si ce concept a encore un sens en Haïti, devraient pourtant engager une réflexion profonde sur la problématique de l’habitat, de l’urbanisme, de l’occupation du territoire et du vivre-ensemble. L’État central, après un recensement dans les camps, aurait pu mettre en œuvre une stratégie visant à rediriger les réfugiés vers leurs patelins d’origine; les Municipalités, moyennant un financement approprié, pourraient les recaser dans des maisons décentes, etc. Ç’aurait été un défi de taille, où pour la première fois depuis le plan quinquennal de 1950, le pays se serait engagé dans des projets d’envergure que seul l’État pourrait conduire. C’est ici que la coopération internationale serait de quelque utilité, car les Nations unies et les pays dits amis, ne devraient pas hésiter à contribuer financièrement et techniquement à une opération qui réponde en tous points à leur propre conception de l’organisation sociale et spatiale d’un pays digne de ce nom. À moins que nos généreux amis préfèrent nous voir nous vautrer dans la saleté, la promiscuité et la violence que ces conditions de vie génèrent.

Une telle démarche et le doigté dans sa réalisation enlèveraient toute pression et urgence sur la nécessité de procéder au plus pressé qui depuis les soixante dernières années plonge la capitale et les autres villes du pays dans un coma urbano-social, expression d’une lente agonie. On serait ainsi en de meilleures conditions pour amorcer la décentralisation administrative par l’octroi de vrais pouvoirs aux Régions (palier intermédiaire de pouvoir non encore accepté), ainsi que les compétences fiscales associées pour qu’elles puissent concevoir leur développement, et accorderait à la capitale le répit obligatoire pour repenser à son tour son propre développement. Actuellement, on assiste à l’érection de quelques bâtiments publics au cœur de l’ancien quartier administratif, au voisinage du site de l’ancien palais, dont la reconstruction se fait toujours attendre 10 ans après. Tableau d’ensemble au demeurant incohérent si la colonne de bidonville qui enserre la zone devait rester en l’état, avec ses désordres, son insalubrité, son insécurité, qui ne cadrent nullement avec un quartier à vocation institutionnelle et commerciale.

Le centre-ville de Port-au-Prince s’était imposé comme le centre de gravité du pays, avec son petit aéroport, son port, l’université, ses activités commerciales et culturelles, générant une économie qui avoisine les 90% du PIB jusqu’à ce que l’essentiel des activités commerciales ait été transféré à Pétion-Ville. Cette bourgade créée en 1831 pour mettre les archives de l’État hors de portée des pièces d’artillerie de la marine française, après la rupture des relations diplomatiques avec l’ancienne puissance coloniale conséquemment à l’échec des négociations sur le rééchelonnement du remboursement de la dette de 1825. La peur et le mépris du grand nombre auraient, dit-on, guidé cette décision; hisser cette ville-dortoir au rang de place centrale des affaires tient d’une stupidité dépassant l’entendement.

Pétion-Ville ne bénéficie ni d’une desserte ni de l’espace approprié pour être le réceptacle des flux aussi importants de biens et de personnes. Toutes les routes, sauf celle de Delmas, sont des lacets ou trop accidentées pour qu’elles puissent faciliter en toute sécurité la demande de déplacements générés par le grand marché de la communauté métropolitaine. Comment attirer les clients dans cette petite localité très excentrée de la cuvette qu’est l’aire de chalandise du grand marché métropolitain quand les commerçants décident unilatéralement d’ajouter des frais supplémentaires de transport ou d’entreposage des marchandises? Des géographes économiques, à l’instar de Von Thünen, Christaller, Lösch, etc. se retourneraient dans leurs tombes devant de telles incongruités sur la localisation d’entreprises commerciales d’une économie de comptoir de surcroit; situation explicable uniquement dans un marché captif.

L’hypothèse voulant que la démobilisation des affaires vers les flancs escarpés de Pétion-Ville fût justifiée par l’insécurité du bord de mer ne tient pas. Les coûts associés à cette pénible opération dépassent de loin ceux qu’auraient engendrés des mesures de simple police contre la criminalité, le racket et le banditisme organisés. Ce faisant, le déplacement des activités commerciales vers les hauteurs carbonise le centre-ville et le livre à des petits caïds tout en décuplant la problématique sécuritaire. Ce faisant, les fuyards se sont désolidarisés des petits marchands et des plus faibles en les abandonnant pour être pillés comme autrefois les escamoteurs dépouillaient les paysans revenant du marché. Alors qu’ils auraient pu interpeller les pouvoirs publics et les enjoindre à prendre leurs responsabilités en raison même de leur qualité de pourvoyeurs d’emplois et aussi de leur capacité à tirer la ficelle des hommes politiques qui mangent quasiment dans leurs mains. Non, ils partent s’installer proches de leurs luxueuses villas, fuyant la laideur du centre-ville tout en ignorant que la pauvreté les rejoindrait à coup sûr. Pétion-Ville, le sanctuaire des riches familles fuyant la chaleur est à son tour encerclée par les bidonvilles.

On est comme abasourdis que cette société ne puisse saisir l’énorme opportunité sans précédent d’utiliser la reconstruction de la capitale comme levier de relance économique. Aucun plan de reconstruction du centre des affaires et ancien poumon économique du pays n’est officiellement connu à date. Il est généralement admis que quand le bâtiment marche l’économie en général se porte bien. Ç’aurait été l’occasion pour le pays de renouer avec son tissu industriel de jadis qui produisait des biens aussi divers que : chaussures, ciment, farine, fer, beurre, pâte de tomate, ustensiles de cuisine, huile de cuisine, saucisse, allumettes, etc. Il est incongru que le statu quo anti-production nationale explique l’absurde singularité consistant à importer tout, y compris l’orange amère et le citron.

Les fondateurs de la patrie ont fait Vertières et 1804 dont on est encore si fiers, soyons dignes de leur épopée en leur offrant, et à nous aussi, une nouvelle capitale à la hauteur des défis et enjeux urbains de la cité au 3e millénaire. Ne pourrait-on pas agglomérer les expertises et les compétences transversales nécessaires pour cette nouvelle révolution sans effusion de sang, sans arme et sans incendie? Port-au-Prince, cette ville d’une topographie en douce transition de la mer aux montagnes, s’ouvrant sur le littoral comme un plan incliné infini devrait être à nouveau remise à sa place. Elle devrait reprendre possession de son littoral, de son front de mer et s’attirer comme jadis des gens de partout venus prendre part à sa joie de vivre? Sommes-nous inconscients que c’est l’absence de normes de construction et des constructions à la diable qui ont assassiné les 300 mille de nos semblables en janvier 2010? L’absurdité ne doit durer qu’un temps et c’est aux consciences saines du pays de refuser cette bêtise, en plus de souhaiter vivre dans une capitale et non dans un amas de bidonvilles d’un nouveau pays qui s’appellerait bien joliment « Médiocristan ».

Gesler Jean-Gilles et Félix Marré (Septembre 2020)




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