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Chair de poule

Chair de poule



Pourquoi l’homme s’émerveille-t-il ? Partant des recherches effectuées sur la chair de poule en laboratoire, le chroniqueur scientifique allemand Johann Groll (1) montre que le sentiment de vénération fait des égoïstes de meilleures personnes.

Les chimpanzés sont-ils capables d’être impressionnés par la beauté et la puissance de la nature ? À ce sujet, la chercheuse Jane Goodall en est convaincue. Une vision qui ne fait pas l’unanimité chez ses collègues chercheurs. Dans son travail de compilation de recherches, Johann Groll constate que les experts ne doutent guère que les chimpanzés ressentent la peur, la joie et la colère, et probablement aussi la tristesse et le désespoir, de la même manière que les humains. Mais ils attribuent l’émerveillement au seul Homo sapiens. Ce sentiment de vénération est trop complexe et trop lié à une compréhension profonde du monde pour que les bêtes puissent le ressentir.

L’émotion que Jane Goodall attribue aux chimpanzés « peut être déclenchée par une nature magnifique ainsi que par une musique envoûtante, des rites religieux sacrés ou des événements significatifs ». Toutes les fois où les gens ressentent quelque chose de profond et d’essentiel, ce sentiment s’éveillerait, affirment les scientifiques. Peut-être précisément parce qu’il est si puissant, si complexe et si difficile à saisir, que la science psychologique s’en est peu occupée, pense l’auteur. Ce n’est que récemment, en effet, qu’un petit groupe de chercheurs s’est penché sur le sujet.

Toujours est-il que deux psychologues américains, Jonathan Haidt et Dacher Keltner, ont tenté une définition, rapporte Groll. L’émerveillement, ont-ils expliqué, est caractérisé par deux caractéristiques : « la perception d’une énorme immensité et la confrontation à des choses nouvelles ne s’inscrivant pas dans le schéma familier du monde ». En d’autres termes, l’émerveillement se caractérise par une rencontre avec « l’incommensurable et l’incompréhensible ».

Analysant la chair de poule, des psychologues des États-Unis et du Canada ont démontré que l’expérience de l’émerveillement rend les gens plus généreux et bienveillants envers les autres. À l’Institut Max Planck pour l’Esthétique empirique de Francfort, les neuroscientifiques utilisent des caméras spécialement conçues pour la chair de poule afin de suivre les moments où les poils de la peau se dressent en écoutant de la musique ou de la poésie. Dans l’appareil d’IRM (imagerie par résonance magnétique), ils mesurent ce qui se passe dans le cerveau de leurs sujets d’essai pendant ce temps.

L’émotion découverte en laboratoire

Les chercheurs de Francfort auxquels se réfère Groll étaient fascinés par l’idée que la souffrance et le plaisir pouvaient être liés dans l’art. Ils voulaient savoir si ce que le grand poète allemand, Friedrich von Schiller (1759-1805), a décrit un jour pouvait aussi être mesuré en laboratoire. À cette fin, le neuro-scientifique Eugen Wassiliwizky (2) a conçu des expériences. Il a fait écouter à ses sujets des poèmes remplis de sentiments et a suivi avec sa caméra détecteur de chair de poule comment les poils du corps de ses sujets d’expérimentation se dressaient aux points culminants de l’émotion.

Groll rapporte que c’est précisément à ces moments que le chercheur a détecté une activité dans le centre de récompense principal du cerveau : l’expression des sentiments positifs éprouvés par les sujets. Mais en même temps, le muscle dit « ondulatoire » entre les sourcils s’est tordu. Ce « froncement de sourcils » est considéré comme un indicateur de la douleur et de la souffrance perçues. Pour Wassiliwizky, son équipe et lui-même ont « confirmé expérimentalement la définition de l’émotion de Schiller ».

Avec cela, dit-il, il est maintenant possible d’expliquer un paradoxe qui préoccupait déjà le philosophe britannique David Hume (1711-1776) : Pourquoi l’homme prend-il plaisir à la tragédie ? Pourquoi se réjouit-il de la souffrance et du désastre ?

Les chercheurs de Francfort en voient la raison dans le fait que les sentiments négatifs sont généralement ressentis plus intensément que les émotions positives. « Ce qui peut sembler absurde au premier abord est tout à fait logique en termes d’évolution, complète le chroniqueur. Les sentiments désagréables devraient nous empêcher de nous exposer au danger ; les sentiments agréables, en revanche, nous motivent à faire ce qui est bon pour nous. Les émotions négatives sont ainsi rendues plus urgentes. Après tout, une occasion manquée est ennuyeuse, une menace ignorée peut être fatale ».

Les artistes profiteraient désormais de ce déséquilibre évolutif en faveur des émotions négatives : ils associeraient souffrance et plaisir afin d’intensifier l’expérience émotionnelle. En effet, c’est généralement le mélange d’horreur ou de tristesse qui resterait en mémoire : « C’est l’abandon par Rick de son Ilsa à l’aéroport qui fait de “Casablanca” un film culte », nous illustre entr’autres Groll.

Cela explique peut-être pourquoi les musiciens, les écrivains ou les cinéastes utilisent l’effet de la chair de poule, croit-on.

En revanche, pour quelle raison la nature l’a produite à l’origine ? Les scientifiques expliquent que la réponse est évidente dans beaucoup d’autres sentiments. Par exemple, la peur est censée nous protéger du danger et le dégoût, de l’empoisonnement. La colère pousse quelqu’un à défendre ce qu’il considère comme son droit. Mais pourquoi les gens s’émerveillent-ils devant des séquoias de 80 mètres de haut ? À quoi sert le frisson que provoquent quelques vers émouvants ou quelques harmonies bien placées ?

L’émerveillement qui nous humanise

Les universitaires, indique Groll, ne sont toujours pas d’accord sur les réponses. En tout cas, l’avantage de survie que pourrait conférer la crainte n’est pas évident. Certains chercheurs suggèrent que le sentiment d’émerveillement « aurait pu être développé chez les humains préhistoriques pour les aider à trouver un endroit approprié pour camper : l’idéal devrait être un endroit élevé, d’où les prédateurs ou les proies pouvaient facilement être espionnés. Une telle vue lointaine aurait favorisé la chair de poule ».

Selon une théorie concurrente, cette émotion aurait servi de ciment dans les premières sociétés tribales. L’un des psychologues californiens, Dacher Keltner, enseigne que l’émerveillement est né lorsque les hiérarchies sociales ont commencé à se former au cours de l’évolution humaine. Selon cette théorie, le sentiment de révérence et de dévotion a doté l’Homo sapiens de la volonté de se soumettre aux puissants et de mettre ses propres intérêts derrière ceux de la communauté. « Au premier abord, cette idée semble peu plausible, car le respect est généralement perçu comme une émotion intérieure qui semble avoir peu à voir avec les relations avec les autres, avance avec fort à propos Groll. Et pourtant, les expériences de Keltner et d’autres chercheurs ont montré que le fait d’avoir la chair de poule peut modifier considérablement le comportement social des gens ».

Pour parvenir à ce résultat, ces chercheurs ont demandé à leurs sujets de se remémorer des situations qui les avaient particulièrement marqués. Les chercheurs ont ensuite effectué avec eux une grande variété de tests. Ils ont remarqué un effet frappant sur l’égo des sujets. « Ceux-ci se sont dessinés plus petits qu’avant ; même l’écriture avec laquelle ils signaient avait rétréci ». Le souvenir de l’expérience qui les avait submergés, « les avait amenés à se considérer comme plus insignifiants ».

D’autres personnes paraissaient maintenant plus modestes et plus amicales, rapporte Groll. Mais en même temps, elles étaient devenues « plus créatives et curieuses ». « Elles pouvaient penser à plus de réponses possibles aux questions du test, étaient plus intéressées par l’art moderne et faisaient preuve de plus d’endurance dans les puzzles qu’auparavant », poursuit-il.

De manière plus générale, elles se seraient senties mieux après avoir récapitulé leur expérience d’émerveillement. « Elles ont déclaré être plus heureuses et plus satisfaites. Le temps semblait passer plus lentement pour elles. Cela les a rendues plus ouvertes aux autres et a réduit leur stress ».

Plus important encore, elles se soucient désormais moins de leurs propres préoccupations et objectifs. « Elles se sont révélées utiles, généreuses et plus disposées à se sacrifier pour les autres ». Bien que tous ces effets n’aient pas été dramatiques, ils semblent, pris ensemble, confirmer l’hypothèse du psychologue Keltner, conclut Groll, à savoir que « le sentiment d’émerveillement ferait de nous des gens meilleurs ».

Huguette Hérard

N.D.L.R.
(1) « Der Spiegel “, 31 décembre 2020.
(2) Scientifique à l’Institut Max-Planck pour l’esthétique empirique.




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