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Notre part maudite

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L’Haïti d’aujourd’hui est la négation des grands idéaux de l’épopée de 1804 : liberté, égalité, solidarité et dignité. En effet, au lendemain de l’indépendance, l’élite postcoloniale, nostalgique des privilèges et richesses du système colonial et esclavagiste dont elle était bénéficiaire, s’attelle à le rétablir. Elle réactive les mécanismes coloniaux sous forme d’État importé, de lois et constitutions totalitaires, de codes (noirs), de racisme, d’amnésie culturelle, etc. Elle exerce donc une « violence coloniale » sur les anciens esclaves. Cette violence jalonne toute l’histoire du pays et s’impose aujourd’hui comme un impératif catégorique aux Haïtiens.n.e.s.

depuis l’assassinat de Dessalines en 1806, en passant par l’occupation américaine (1915-1934) et le régime dictatorial des Duvalier, jusqu’au gouvernement actuel, le projet de violence coloniale de l’élite ne prend pas même une ride. Il change sa peau au gré des circonstances, mais son essence reste la même. Ainsi, la violence est-elle instituée comme modalité des rapports sociaux en Haïti. C’est dire qu’elle est placée comme ce qui rend possibles les relations que tissent quotidiennement les individus de l’espace social haïtien.

Cette violence se déplie et se démultiplie dans la société à un point tel qu’elle devient un mode de vie, une manière de dire son humanité, de marquer sa présence au monde. Elle se manifeste sous plusieurs formes : faim chronique, analphabétisme criant, domesticité, conflits armés, insalubrité, exclusion, corruption, massacre, expropriation massive, viol, assassinat sommaire, chômage, promiscuité abjecte, torture, etc.
L’objectif de cette violence, c’est de ravir l’humanité aux vrais « vengeurs/ eresses du Nouveau Monde », ainsi qu’à ceux et celles qui en descendent. Il y a dans cette perspective une haine congénitale contre les Bossales qui ont fait la révolution de 1804 et leurs descendant.e.s depuis plus de deux siècles.

En effet, il faut se rappeler que le renversement radical du système colonial français n’a jamais été le rêve de ceux qui vont constituer l’élite du pays au lendemain de l’indépendance. Ils formaient du temps de la colonie, la classe des Créoles, c’est-à-dire la classe de ceux qui, nés dans la colonie, avaient à leur actif esclaves et propriété.

Ces Créoles faisaient partie de l’armée expéditionnaire de Leclerc en 1802 après la déportation de Toussaint Louverture au Fort de Joux en France. Avec les Français, ils s’étaient mis à chasser les Bossales réfractaires au système colonial. N’était la bourde du général Richepanse en Guadeloupe, qui a levé le voile sur le plan génocidaire de Leclerc pour Saint-Domingue, ils ne se seraient jamais mis du côté des Bossales pour créer 1804.

Leur revirement ne traduisait pas, dans cette perspective, leur acquiescement au projet radical des Bossales, mais une sorte de subterfuge pour sauver leur peau : leur obsession de rétablir le système colonial et esclavagiste après l’indépendance l’explique bien.

Mais incapable de transformer les descendant.e.s des Bossales en nouveaux esclaves, cette élite créole instaure dans le pays une violence sourde qui transforme une large couche de la population en loques humaines vouées à la destruction massive. De cette monstruosité surgit une nouvelle esthétique du corps de l’être haïtien que nous appellerions une esthétique haïtienne de la déshumanité. Par cette esthétique, la violence est devenue désormais une pratique discursive, c’est-à-dire une technique traditionnelle par laquelle la société haïtienne se dit « joliment » et laisse dire sur elle-même.

Notre sortie de cette scène de violence doit en appeler à ce que Frantz Fanon aurait nommé « la fête de l’imaginaire » (selon une interprétation de l’historien camerounais, Achille Mbembe). Cette fête sera une soumission de notre corps de colonisé à un processus de transfiguration hardie. Cela dit, c’est par des pratiques de luttes quotidiennes que les Haïtien.n.e.s au corps violenté parviendront à créer un univers de sens où la vie vaudra la peine d’être vécue.

Emmanuel Joseph



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