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La génération politique de 1986 : entre un constat d’échec flagrant et une impréparation politique pour assurer la transition politique

La génération politique de 1986 : entre un constat d’échec flagrant et une impréparation politique pour assurer la transition politique








Le 7 février 1986 est, sans conteste, une date charnière dans l’histoire contemporaine nationale puisqu’elle marque la fin ou la chute de la dynastie trentenaire des Duvalier et ouvre la voie vers une longue transition politique et ou démocratique qui n’en finit pas. Selon plus d’un, elle est une date symbolique, car elle a permis la création d’une multitude de partis politiques et a conduit les organisations populaires sur la scène politique. Michel Hector nous dit que c’est pour la première fois de notre histoire, que le peuple haïtien se fait acteur en voulant accéder à la scène politique pour orienter ses velléités. Depuis, les organisations populaires et partis politiques ne cessent de croitre à travers tout le pays et se positionnent comme une force importante sur l’échiquier politique, mais qui s’affaiblissent par absence de ligne idéologique et l’incapacité de transformer les revendications sociales en discours politiques et projet de société.

En effet, pour certains, le mouvement ayant abouti à l’effondrement de l’édifice macoutique était un vrai mouvement social parce qu’il charriait les aspirations séculaires des masses endolories et voulait rompre avec les gouvernements autoritaires qui ont traversé toute notre histoire politique. Selon le juriste David Placide, les révolutionnaires de 1843 le disent en clair: « Depuis Dessalines jusqu’à ce jour, qu’y a t-il eu? Dictature, rien que dictature: le pays c’était Dessalines, c’était Pétion, c’était Boyer et autres, les institutions n’ont été que lettre morte, les pouvoirs constitués un simulacre, une véritable fiction.» Les institutions politiques étaient orientées de façon à conserver le plus longtemps que possible le pouvoir pour s’enrichir au détriment du trésor public, car depuis deux siècles d’évolution, l’État haïtien est approprié comme un moyen d’enrichissement. Michel Rolf-Trouillot a même comparé le trésor public haïtien à un tonneau sans fond, le tonneau des Danaides.

En effet, c’est à partir de ce constat que Michel Rolf Trouillot, Franklin Midy, François Dalencour et Sauveur Pierre Étienne nous ont permis de comprendre que l’État duvaliérien était l’apogée de l’État autoritaire que Toussaint a créé à partir de la Constitution de 1801. Pour ces auteurs, la malédiction du despotisme Louverturien serait donc responsable de la décrépitude et la criminalisation de l’État en Haïti. En effet, il est facile d’affirmer que les gouvernements autocratiques et dictatoriaux, qui ont jusqu’ici dirigé le pays, ont leur origine dans la colonie. Donc, l’État institué par Toussaint et reproduit par quasiment tous les dirigeants de 1804 à nos jours est de type colonial et entretient un rapport colonial avec les citoyens.

Le pays pendant plus de deux siècles a marché à la remorque des maitres qui lui ont imposé leurs vices et tous les caprices de leur omniprésence. Cependant, en dépit de la volonté de certains leaders politiques et la population haïtienne, on n’est pas parvenu à rompre avec les vieilles pratiques qui sont à la base de cette déchéance sociale, politique et économique dans laquelle patauge le pays depuis deux siècles.

Le 7 février 1986, la dictature totale des Duvalier est renversée sous pression d’un large mouvement social, apparu au tout début des années 1980, qui réclamait la fin de l’ordre établi : « Fòk sa chanje ! Il faut que ça change ! » En effet, changer l’État était le mot d’ordre et le désir de toute la société au lendemain du départ ou de la chute des Duvalier, car l’économiste Lundah, André Corten, Michel Rolf Trouillot, Jean Casimir, Leslie Péan et Laennec Hurbon soutiennent : « qu’Haïti a été, depuis sa naissance en tant que nation souveraine, un État prédateur et faible institué contre la nation». Géraldo Saint-Armand, dans la perspective de Michel Rolf Trouillot, Matts Lundahl et de Michel Hector, nous dit que cette appropriation de l’État est conforme à la manière dont nos différentes remplissent leur mission au sein de la société, car dès la formation de l’État en Haïti, les intérêts étaient diversifiés et fondés autour de la minorité détentrice de l’avoir, du pouvoir et du savoir pour freiner toute tentative d’institutionnalisation des pouvoirs économiques, politiques dans le sens de l’intégration sociale et de la souveraineté nationale.

Selon Sabine Manigat, le slogan «changer l’État» renvoie précisément à cette quête de «connexion», et d’établissement d’un lien substantiel entre le peuple revendicatif et l’État en tant qu’instance de régulation et par là même de responsabilité. Et Manigat d’affirmer: « l’obstacle essentiel à cette démarche a été l’absence totale de projet, voire des priorités même sectorielles de l’État en matière sociale.» Et de poursuivre: « En d’autres termes, à aucun moment l’État haïtien n’a formulé ou appliqué une politique sociale digne de ce nom dans des domaines clés des services essentiels : éducation, santé, couverture sociale, aménagement de l’espace, etc.» Bref, après trois décennies de gouvernance alternées, les régimes post-dictatoriaux n’ont pas su concrétiser les discours socialisants en avancées substantielles.

Laennec Hurbon dans son ouvrage intitulé: «comprendre Haïti» nous démontre de façon magistrale comment l’État haïtien, particulièrement l’État duvaliérien a été la source de l’appauvrissement de la paysannerie, donc de notre sous-développement, car d’aucuns ne cessent de dire que le développement d’Haïti doit inévitablement passer par le relèvement des masses bossales (les Haïtiens venus d’Afrique) à la dignité de leur être puisqu’elles n’ont jamais été considérées ainsi depuis la sociogenèse de la nation haïtienne. En fait, mettre fin au régime des Duvalier et au système social et politique qui l’a donné naissance devait permettre aux masses populaires de devenir un acteur social, mais jusqu’à présent elles sont restées en dehors des activités économiques, politiques et sociales. Geraldo Saint- Armand et Fritz Dorvilier nous dit que, trente ans après, cette velléité populaire a été escamotée les francs-tireurs de la société des notables et achoppée sur des obstacles d’ordre cognitivo institutionnel et de l’autre sur des obstacles politiques à l’épanouissement du mouvement social haïtien.

Le système social d’exclusion institué par les élites dominantes post 17 octobre 1806 n’a pas été sans effet sur l’évolution sociale, économique et politique du pays pendant deux siècles. Les paysans et les masses urbaines ont été relégués au second plan comme des vulgaires gens comme c’était le cas pour les captifs dans la structure coloniale-esclavagiste. En effet, Jean Casimir ne cesse d’expliquer à travers ses différentes publications que le mal d’Haïti a son origine dans le système colonial parce que les élites dominantes n’ont pas pu se démarquer des pratiques discriminatoires existant à Saint-Domingue même pendant les mouvements libertaires. Deux siècles après son indépendance, Haïti n’arrive pas à garantir à sa population l’éducation, la sécurité, la culture, le logement, une protection sociale adéquate. En effet, pour reprendre Alain Gilles, les élites dominantes ont tout fait pour empêcher que les masses soient devenues un acteur social.

La lutte contre le totalitarisme des Duvalier était un mouvement social émancipatoire appelant à un changement radical de la société d’inégalité et d’exclusion. Max Dominique et Claude Moïse parlent d’un mouvement de libération et intégrateur, car il visait la déconstruction de l’État marron et la société d’exclusion en vue de créer une société alternative et d’intégration au profit de tous sans distinction aucune. Il visait la fin de la dichotomie urbaine-rurale qui est la résultante de l’insouciance des élites dominantes.

Franklin Midy nous enseigne que le mouvement social pour le changement proposait un autre programme sociétal. Il appelait à la démocratisation de la société oligarchique exploiteuse, à la transformation de l’État autocratique oppressif, à la reconquête de l’indépendance nationale, à la refondation de la république fabricatrice d’exclusion et de monde en dehors, à la reconnaissance universelle de l’humanité des habitants du pays. Pour réaliser ce projet de société, il fallait des hommes et des femmes d’États consciencieux , épris de grandes valeurs patriotiques, des défenseurs intraitables des intérêts du pays qui étaient politiquement préparés pour assurer la transition politique devant nous conduire vers une société démocratique.

En effet, les événements politiques de ces trente (30) dernières années et les différents gouvernements qui se sont succédé nous ont montré que la génération de 86 n’était pas préparée pour conduire le destin national et le sortir du fascisme du sous-développement tel que le Professeur Manigat l’a expliqué dans son ouvrage intitulé “ La crise haïtienne contemporaine” Ils ont fait preuve d’amateurisme et de méconnaissance des principes de gouvernance publique au point de faire apparaitre l’État haïtien comme l’État le plus rachitique de l’hémisphère, puisque tout ce qui, de près ou de loin, fait référence à l’intérêt collectif, donc à la RES publica, est systématiquement ignoré ou mis de côté, et n’intervient nullement dans les préoccupations des dirigeants.

De plus, elle n’a pas su se démarquer des anciennes pratiques de gouvernance, car tous ceux qui ont gouverné le pays après 86 sont des néo-autoritaires et des corrompus avérés. Ces derniers ont utilisé le trésor public à leur profit et au profit de leurs familles politiques. Les discours politiques ne cessent de nous montrer que le pays est encore sous le joug macoutique, même les régimes qui se réclamaient anti-macoute étaient dans une posture macoutique. On a qu’à regarder et analyser les pratiques de nos dirigeants depuis la chute ou le départ de baby Doc pour s’en faire une idée et s’en convaincre. De plus, la nomination de Calixte Delatour le 30 septembre 2002, l’homme de main des Duvalier, impliqué dans plusieurs coups tordus, conseiller écouté de la junte militaire, à la tête du ministère de la Justice par Jean Bertrand Aristide est un exemple vivant de l’existence du duvaliérisme après les Duvalier dans toutes les sphères de la vie nationale.

En fait, Ies dirigeants post-macoute n’ont pas pu rendre justice aux familles des victimes du régime sanguinaire des Duvalier qui ont massacré plus de 30000 personnes pendant leur règne totalitaire. Aujourd’hui encore, ils sont incapables de déduvalieriser l’État et démacoutiser l’administration publique afin de sortir le pays du cycle de l’État patrimonial originel. Au lieu de poser les bases pour faciliter la réussite d’une transition politique qui est dans l’impasse, ils sont plongés dans un populisme plat afin de profiter de la situation de misère des paysans, des gens des bidonvilles et leur manque de formation pour s’enrichir impunément. En Haïti, écrit Pierre Mouterde cité par Christophe Wargny : « le populisme manipule les couches populaires de manière à leur faire servir les appétits de rapports non verticaux et non clientélistes, mais politiques et organisés horizontalement avec ses leaders, que le peuple peut prendre force, s’affirmer, puis s’émanciper.»

Les dirigeants post-macoutes n’ont jamais pensé à renforcer les institutions et de faire siens les principes de bonne gouvernance. lls se lancent dans une lutte intestine pour le pouvoir et n’ont pas pu doter le pays d’institutions fortes capables d’assurer la transition politique. Il n’y a pas chez eux, particulièrement chez Préval un simple contempteur de l’État et de ses institutions. Ils se montrent d’une radicale indifférence face aux institutions. L’on doit reconnaître, probité intellectuelle l’exige, qu’ils ont hérité d’un État en crise, mais cet État entre en décomposition accélérée sous les régimes des militaires (1986-1994) et pendant les trois dernières décennies de pouvoir d’Aristide, Préval, Martelly et de Jovenel Moïse. Et cet état de délabrement de l’État en Haïti lui a valu l’étiquette d’État faible ( André Corten) et neosultaniste ( Sauveur Pierre Étienne)

En fait, les hommes et femmes politiques qui ont investi l’espace du pouvoir après l’effondrement de l’État duvaliérien n’ont ni la posture ni l’âme des hommes et femmes d’État, car L’homme d’État est avant tout un homme responsable capable de prendre des risques pour son pays. C’est quelqu’un qui est à l’écoute du peuple sans être pour autant populiste. Il ne cherche pas à fragiliser davantage le tissu social et la piteuse situation économique des plus faibles au bénéfice des nantis. L’Homme d’État est celui qui marque son temps, son époque et parfois son siècle. Il n’est pas un citoyen ordinaire. C’est un être de dimension gigantesque qui dépasse les rivalités de clans. C’est un personnage transcendant. Ses réflexions, ses démarches visent le bien-être collectif. Il est au service de l’humanité. Il ne s’appartient pas.

En fait, il ne pense ni à sa poche ni aux intérêts mesquins de son clan politique, mais il oriente toujours ses actions vers l’intérêt collectif. L’homme d’État, c’est également une attitude, une manière d’être. Il se démarque de la trivialité, des clivages de classe et de couleur. Il est toujours à la recherche d’un compromis, et lutte continuellement afin de doter le pays d’institutions fortes et prestigieuses capables de relever son image. L’homme d’État est un patriote absolument dévoué à son pays, à son honneur, à sa grandeur morale, c’est un défenseur intraitable de l’héritage national, un esclave du principe et du devoir.

En effet, ce qui distingue l’homme d’État de l’homme politique, c’est qu’il s’inscrit en permanence dans l’action et dans la responsabilité tandis que l’homme politique est souvent quelqu’un qui manque de vision sociétale à moyen et à long terme. Contrairement aux hommes politiques d’antan et du moment, l’homme d’État est visionnaire parce qu’il est là non pas pour se servir, mais pour servir la collectivité, car pour lui servir son pays est un devoir et un acte de foi qu’il remplit avec respect et rectitude. La fin ultime de l’homme d’État est la défense des intérêts de son pays, qu’ils soient d’ordre stratégique, géopolitique, économique ou social, en un mot, l’homme d’État s’inscrit dans la durée et le long terme.

Depuis trois décennies, de 1986 à 2019, Haïti fait face à une situation particulièrement fragile oscillant entre chaos et immobilisme. Dans cette optique, post-Duvalier, dite de transition politique, le passage à la démocratie aurait pu s’opérer. Pourtant ce que nous constatons, n’est ni plus ni moins que la persistance de l’État traditionnel autocratique, la perte de légitimité du pouvoir d’État, une accélération de la fracture sociale, reproduisant l’instabilité politique. Si Haïti est sortie de la dictature, elle n’est assurément pas entrée dans la démocratie, dans la stabilité politique que préfigurent le règne du droit et la mise en place d’institutions républicaines et légitimes. Face à ce désastre, Carl Braun explique que le système actuel ne produit que stagnation et régression. Dans son entendement « stagnation et régression sont un binôme qui identifie et résume Haïti depuis 60 ans. L’amateurisme politique ne s’est jamais démenti. Il finit toujours par dévoiler ses limites. Aucun pays ne peut se développer avec des dirigeants incompétents, de surcroît, corrompus.

Depuis la fin du régime macoutique, le pays est dirigé par des néophytes qui ont un comportement de népotisme. Il m’a paru que l’échec de la génération de 1986 est à rechercher dans le désordre institutionnel alimenté invariablement pendant les trois dernières décennies par l’irresponsabilité, l’imprévoyance et l’absence de vision tant des tenants du pouvoir politique que de ceux qui y aspirent. De plus, l’échec de la lutte libératrice de 1986 est contenu dans la trahison des élites politiques qui ont investi l’espace politique et public, car elles sont intéressées à leur enrichissement au détriment des masses.

Face à la débâcle nationale, il nous faut donc agir pour sauver l’héritage commun. Pour ce faire, il faut l’émergence d’une nouvelle génération d’hommes et de femmes d’État, donc de nouveaux leaders qui comprennent la dimension universelle de la grande épopée de 1804, et leurs responsabilités à l’égard de la nation et d’eux-mêmes. En fait, soustraire les citoyens au marasme et au désespoir est le premier devoir de tout État progressiste. Il se doit donc d’élaborer des politiques correspondant aux exigences de la vie nationale et aux besoins quotidiens des citoyens, d’établir toutes les conditions nécessaires qui peuvent faciliter la création de richesses, le développement de l’humain et son bien-être afin de réduire le fossé existant entre les marginalisés et les élites (elite moraly repugnant). C’est à se demander si le souci premier de l’État haïtien est de construire l’avenir et d’assurer le destin des citoyens si l’on tient compte de la précarité grandissante des masses urbaines et rurales. Ceci étant dit, le type d’État que l’on a connu depuis notre existence de peuple, particulièrement l’État post-macoute à piteusement échoué.

En somme, le constat est qu’aujourd’hui l’espace politique est le lieu où l’on peut devenir riche sans avoir besoin d’investir dans les affaires, Il suffit de se lancer dans l’entrepreneuriat politique, c’est-à-dire avoir la capacité de se tirer des avantages à chaque événement politique. La nécessité d’une vraie alternative s’impose. Donc, une nouvelle alternative politique constituée d’hommes et femmes d’État conscients de leur mission et leur vocation d’élite est une nécessité pour sortir le pays de l’impasse et dans la spirale du développement du sous-développement. Ce qui fait défaut!

Me Atzer Alcindor, Av.



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