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Quelque chose fissure l'ordre symbolique haïtien. Devrons-nous nous attendre au pire?

Quelque chose fissure l'ordre symbolique haïtien. Devrons-nous nous attendre au pire?








Deux faits divers ont scandé le rythme de la vie quotidienne haïtienne durant les mois d'avril et de mai. Deux faits qui ont été tournés en boucle sur les réseaux sociaux où les commentaires ne font que reprendre les lieux communs sur l'anthropophagie ou le cannibalisme, alors qu'ils ignorent – en ce qui concerne le grand nombre de ces commentateurs- que l'anthropophagie n'est pas un accident anthropologique, mais constitue le fond d'une résistance dans laquelle le social joue sa pérennité, sa constance ou sa consistance au bord de cette expérience hautement humaine qui risque de l’ébranler dans ses assises les plus fondamentales. Que s'est-il passé ?

Deux événements de structures différentes, mais portant chacun le même contenu anthropologique dont le sens ou l'enjeu doit interpeller notre perspicacité de manière : d'une part, à mieux savoir ce qu'annoncent ces comportements insolites, d'autre part, à nous préparer aux formes de réponse à apporter à cet événement, s'il se produirait. Quelque chose de déstructurant est à l’œuvre dans ces comportements : il s'agit de la manière de donner la mort et de la consommation de la chair humaine. Je comprends évidemment que, dans de pareilles situations, la société préfère crier au scandale au lieu de faire le bon diagnostic, même quand, en réalité, ce cri au scandale renferme le sentiment exact du véritable enjeu : la mise en question de l'assise symbolique du social et le sentiment diffus que quelque chose important de cette assise est au point de se supprimer.

Deux images circulaient courant du mois d'avril et de mai. L'une présente un corps calciné un sol enfumé. En présence de ce corps se tiennent debout, excités, des jeunes gens qui égratignent le cadavre carbonisé et fumant en portant à la bouche des morceaux de chair cuite du cadavre. Cela a choqué, mais pas outre mesure, vu l’indifférence qui accompagne cet acte honteux et répugnant.

La deuxième image est celle de morceaux de viande qu'on fait cuire dans un chaudron contenant de l'eau et vraisemblablement des condiments pour agrémenter la cuisson de la viande. À côté du réchaud qui supporte le chaudron de viande en cuisson se trouve un récipient renfermant des quartiers de viande sous lesquels se dissimule maladroitement un pied d'homme. Du coup, il devient clair qu'il s'agit de chair humaine préparée pour la consommation. Bien entendu, il faut associer à ces deux cas, les corps de citoyens assassinés et jetés en pâture aux porcs, les corps violés et meurtris des femmes, les corps innombrables qui jonchent les rues pourrissant sous l'indifférence la plus totale des vivants haïtiens. Face à ces cas de figure plusieurs considérations liminaires -puisque cette question fait appel à la psychologie, à l'anthropologie, surtout à la philosophie pour diagnostiquer l'état d'esprit qui occasionne cette boucherie-, doivent être faites.

La première considération à faire revient à souligner que la vie d'un groupe d'hommes et de femmes en Haïti n'a jamais compté, et ne compte pas aujourd’hui encore. Elle n'a jamais eu d'importance : aujourd’hui elle est exposée au grand jour dans son insignifiance par le mépris, le dégoût, le souci de l’humilier et l’abêtir. Ce dispositif d’abêtissement n'a jamais été lié uniquement à la question de classe sociale : on n’est pas seulement assassiné du fait de son appartenance à une classe sociale donnée. Tout l'enjeu du fait de donner la mort dépend de la position de celle ou de celui qui donne la mort et de celle ou de celui qu'on juge bon de mourir. De manière schématique, je présente ce cadre de mise à mort de la manière suivante: celle ou celui qui tue se vit depuis le lieu du pouvoir ou d'un certain pouvoir qui lui donne la conviction qu'il peut tuer impunément. Cela est la conséquence d'une compréhension du pouvoir dans sa relation avec la mort. En Haïti, le pouvoir tue sans compter, puisqu’il n'est pas encore entre les citoyens, c'est -à-dire au milieu, à chemin de chacun en vue d'instituer le pouvoir commun, le pouvoir public. Le pouvoir haïtien est à chacun (en revanche, même lorsqu’il n’aurait pas de centre, il n’est pas moins concentré quelque part où des potentats décident de ceux-là qui doivent mourir comme des chiens). Cela s'entend aussi que le pouvoir n'est pas encore symbolisé ou socialisé. Il est un simple vecteur par quoi les individus ou citoyens se rencontrent avec l'arrière -fond de la violence potentielle, qui prend ici la forme de destruction et d'annulation du corps par l'incinération ou consommation.

Deuxième considération, la société haïtienne, si tant qu'il faut parler de société, est à la frontière de la nature. Cette frontière ténue est le propre de toute société. La particularité de la société haïtienne tient de sa constitution historique, qui montre la difficulté à mettre à distance la violence primordiale et fondatrice (l’esclavage), violence d'avant la formation de l'ordre social haïtien. Paradoxalement, l'institution sociale haïtienne est consubstantielle de la violence la plus brutale qui ne consiste pas seulement à tuer ou à donner la mort, mais à jouir du mourant ou du mort, à l'assimiler par souci d'effacement. L'institution sociale haïtienne s'est posée dans la jouissance du corps mourant ou du corps mort, et c’est ce qui explique le silence du pouvoir face à ces carnages intolérables. Tel fut le plaisir du maître qui se délectait de la souffrance mortelle des esclaves : doigts coupés, oreilles tranchées, chair impitoyablement tailladée à coup de fouets sous le regard jouissif du maître, du pouvoir. Cet ordre de violence ou de jouissance privée depuis l'usage public du pouvoir n'a pas changé avec l'avènement de la société haïtienne en "communauté" politique, considérée à tort par certains comme effet d'un "contrat “qui n’a jamais eu lieu. En témoigne la récurrence des despotismes, des exécutions sommaires, les injustices ou inégalités les plus indignant es et l'insignifiance de la vie dans la société haïtienne.

La troisième considération me conduit à quelques remarques d'anthropologie et de philosophie. D'abord, il est important de constater que les sociétés dégagent une dynamique contrastée qui se déploie par une logique de mise en absence et de mise en présence. Les phénomènes sociaux se manifestent eux-mêmes, mais non d'eux-mêmes. Leur économie propre commune traduit une tension entre retrait et paraître. Ce qui apparaît cache ce qui est en retrait, qui nourrit, justifie à certains égards ce qui se manifeste. Cette réalité en retrait est-ce que je me risque d'appeler avec Hans Blumemberg préfiguration. C'est une sorte de toile de fond symbolique, sorte de réserve de sens ou d'arguments qui est susceptible de justifier des pratiques présentes ou futures.

Ensuite, cette préfiguration ne se donne pas d'avance. Sa mobilisation s'effectue selon la logique de l'inspiration dont la spontanéité est l'attribut principal. Autrement dit, les sociétés, dans la constitution de leur récit, entretiennent des préfigurations dont les usages ne sont pas donnés à l'avance. Leur manipulation risque d'être appréhendée tardivement dans leurs conséquences fastes ou néfastes. C'est la raison pour laquelle il faut le rappeler de façon à être\ attentif aux ressources symboliques disponibles dans la société haïtienne.

Enfin, il faut remarquer sans ambiguïté que la société haïtienne porte des réserves symboliques liées à la mise à mort qui doivent nous rendre vigilants à ce qui semble se mettre en place de manière plus débridée, en ce que ces actes de mise à mort traduisent l’incapacité d'une société à décider qui peut tuer et au nom de quel principe de précaution de l'ordre social il est recommandé de tuer. La manière désinvolte du pouvoir (magico-politique) haïtien de gérer la vie par la mort, concentré généralement entre les mains du despote ou disséminé entre les mains de ses sbires ( makout et chimè autrefois et bandit aujourd’hui), montre qu’il n'assure pas la sécurité des citoyens, ne préserve pas la vie, au contraire, la banalise. Il produit donc le citoyen en mort-vivant, zombi, pour l'avoir tué socialement à force de politique de maltraitance. Une autre réserve dont on parle peu s'entremêle à la première pour donner une forte densité à cette tendance à tuer ou à laisser mourir : notre imaginaire fait état d’actes d'anthropophagie difficilement repérables à l’œuvre dans certaines sociétés secrètes qui auraient nourri, peut-être, justifié certaines formes de mise à mort.

Donc, lorsque de manière spontanée, mais répétée-on peut supposer que d'autres cas aient pu avoir lieu au fin fond des campagnes qui ne sont pas relayées par les médias-, des brutalités horribles et écœurantes se produisent impunément, il est urgent de nous inquiéter de la probable irruption du pire qui risque de nous basculer vers l'horreur ou l'horrible.

Par la présence de ce que je nomme réserve imaginaire de la mise à mort, des arguments ou des ethos sont déjà disponibles pour perpétrer dans l'indifférence de tous, et surtout le désengagement total de l’État. Face à cette situation dangereuse, sans renchérir un catastrophisme injustifié, il faut déconstruire les réserves imaginaires, symboliques et réelles de la mise à mort, qui annihilent notre réflexe à nous indigner d’une part, à chercher d’autre part par conceptualisation des perspectives éthiques et politiques pour une meilleure institution du vivre en commun. Pour y arriver, il faudra instituer un ordre d'humanité qui deviendra principe éthique de préservation de la vie et de sa condition de réalisation en toute dignité.

Il faut nous défaire de l'imaginaire colonial qui a structuré notre monde au nom de l'animalisation comme forme de gestion du corps de l'autre et de son propre corps. Car, en fin de compte, le corps qui animalise devient un corps animalisé par l’acte même d’animaliser autrui. Il se transmue en animal dans l’acte animalisant dont le nom est le corps à corps du corps muet, qui se fait violence au lieu de se dresser en argument par quoi il élève l'autre tout en s'élevant à l'égale condition dans l'humanité. Cette commune condition humaine doit être au centre de nous, notre intérêt.

Edelyn DORISMOND
Professeur de philosophie-UEH
Directeur de Programme au Collège International de Philosophie -Paris
Président de l'institution de Politiques Publiques ( IPP)
Membre de LADIREP



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