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Déficit de pouvoir et d’autorité en Haïti

Déficit de pouvoir et d’autorité en Haïti








Depuis deux ans, nous assistons en Haïti à un vaste de soulèvements populaires après l’intronisation de Jovenel Moïse comme premier mandataire haïtien. Les mouvements du 6 et 7 juillet 2018 furent le premier teste de Jovenel Moïse à la tête de l’État haïtien. Ce soulèvement général des 6 et 7 juillet fut également le résultat de la décision de l’administration Moïse/Lafontant d’augmenter le prix des produits pétroliers sur le marché national. Depuis lors, le pays vit constamment dans un climat animé par des manifestations populaires et des turbulences politiques.

Chaque mouvement populaire est accompagné d’une revendication spécifique sur laquelle on pressure les dirigeants politiques à se pencher pour porter une solution satisfaisante. En Haïti, les revendications de chaque mouvement populaire sont souvent pour la cherté de la vie, la misère, l’inflation des prix de première nécessité, l’augmentation du salaire minimum. Réputée comme l’un des pays le plus pauvres de la planète, Haïti est le théâtre jusqu’à présent des revendications populaires, pour une misère à outrance qui prévaut, et caractérisées généralement par des violences.

Il en est de même pour le premier mandataire du pays en l’occurrence, Jovenel Moïse. Depuis deux ans après l’ascension du président de la République au pouvoir, le pays fait face à des problèmes économiques, sociaux et politiques. L’insécurité, l’instabilité politique, la dépréciation de la monnaie nationale, l’inflation, le procès pour la dilapidation des fonds du Petrocaribe et accusé de détournement de fonds, tels sont les problèmes majeurs qui secouent le pouvoir du chef de l’État. Face à l’incapacité de répondre à certaines revendications populaires et concrétiser ses promesses de campagnes, la revendication populaire exige désormais sa démission. Ce qui implique donc les manifestants à fouler régulièrement les macadams de la zone métropolitaine, des provinces pour demander le départ du président. Faute d’assistance populaire, le pays est de plus en plus hors du contrôle du pouvoir politique. Dès lors, on se demande où est passé le pouvoir en Haïti. Qu’en est-il de l’autorité politique en Haïti ? Certainement, ces questions suscitent beaucoup de curiosité pour savoir si le pouvoir et l’autorité sont-ils écharpés des dirigeants politiques haïtiens ? Et si oui, pourquoi sont-ils écharpés ?

Il existe un très large consensus parmi les auteurs de philosophie et de la science politique sur la définition des concepts-clés de la science politique qui sont le pouvoir et l’autorité. Ce constat a été de Bernard, quelque jeu, dans un article (Cairn.info, 2010) intitulé « La nature du pouvoir selon Hannah Arendt ». D’abord, pour faire comprendre le terme pouvoir, beaucoup d’auteurs tels que Max Weber, Bertrand Jouvenel et autres s’accordent à présenter le pouvoir comme un instrument de domination de l’homme sur l’homme ou la capacité de faire obéir les autres. Weber (1995, p.280) assure que le pouvoir est présent chaque fois que « je puis avoir la chance de faire prévaloir ma volonté sur la résistance d’autrui ». Jouvenel (1972. p.138), pour sa part, affirme, dans son livre intitulé Du pouvoir : « que commander et obéir : ce qui est la condition importante et suffisante pour qu’il y ait pouvoir et son essence même c’est le commandement, sans quoi il n’existe pas ». Tous ces auteurs s’accordent pour affirmer que la caractéristique essentielle du pouvoir réside dans l’efficacité du commandement. Ce qui les conduit à définir la violence comme la plus flagrante manifestation du pouvoir. Pour eux, le pouvoir est avant tout une domination de l’homme sur l’homme.

Alors que beaucoup de théoriciens et philosophes politiques insistent sur la définition traditionnelle du terme pouvoir comme un instrument de domination de l’homme sur l’homme, Arendt, pour sa part, avance une autre conception du pouvoir. Pour rompre avec la définition traditionnelle du pouvoir, Arendt a fait usage de deux approches différentes. D’une part, une approche phénoménologique qui est basée sur l’observation des phénomènes et des faits politiques pour cerner la nature réelle du pouvoir. D’autre part, Arendt utilise l’approche historique, en faisant recours à la pensée politique et juridique gréco-romaine. Pour son attachement à l’histoire gréco-romaine, la philosophe tirait d’abord une définition du pouvoir chez les Grecs et les Romains. Car les anciens Grecs qualifiaient d’isonomie, la règle constitutionnelle et les Romains désignaient de civitas, la forme du gouvernement pour retirer le fondement du pouvoir sur le commandement. Outre les repères historiques gréco-romains, Arendt a fait recours également à l’époque moderne ou contemporaine avec l’expérience des grandes révolutions du XVIIIe siècle, telles que la Révolution française, la révolution américaine. Ces révolutions, à travers leurs instigateurs, cherchaient à tracer le modèle d’un gouvernement, d’une république dans laquelle le règne du droit fonde sur la volonté du peuple, mettraient fin à la domination de l’homme sur l’homme. Certes, cette nouvelle définition du pouvoir parle d’obéissance, mais une obéissance aux lois, pas aux hommes. « Ce sont des lois auxquelles la communauté des citoyens avait donné son consentement. Ainsi, on entend désigner la source réelle du pouvoir, qui n’est nulle part ailleurs que dans le peuple. C’est le soutien populaire qui donne leurs pouvoirs aux institutions d’un pays et ce soutien n’est que la suite naturelle du consentement qui a commencé par donner naissance aux lois existantes. » (Arendt, 1967. p.141). Ainsi le terme du pouvoir est passé du « pouvoir-sur » comme une propriété individuelle à un « pouvoir-en-commun ». Cette nouvelle conception du pouvoir est caractérisée par la pluralité et la concertation. (Arendt, 1961)

Au terme de ces explications, nous comprenons mieux ce qu’Arendt a en tête lorsqu’elle définit le pouvoir comme : « l’aptitude de l’homme à agir, et à agir de façon concertée. Le pouvoir n’est jamais une propriété individuelle […] » (Arendt, 1967. p.144). Suite à une telle conception d’Arendt sur le pouvoir, il nous vient à l’idée que le pouvoir ne dépend que du consentement d’un peuple. La concertation est essentielle à la constitution et à la survie du pouvoir ensemble.

Si le soutien populaire et la condition de la concertation sont pour Arendt (1967) deux caractéristiques essentielles pour la consolidation d’un pouvoir, par déduction un pouvoir peut soudainement volatiliser entre les mains de son détenteur. Ce qui implique qu’une élection, comme compétition pour l’exercice du pouvoir politique dans tout régime démocratique, n’est pas suffisante pour consolider un pouvoir. Cette conception d’Arendt sur le pouvoir est mise en contexte dans la conjoncture politique actuelle en Haïti. On peut observer à travers l’opinion publique, les slogans politiques couramment utilisés qu’il y a un déficit de confiance envers les institutions publiques haïtiennes et une perte de pouvoir « Nou pral boule palman ayisyen an », « Senatè ak depite yo se pou fanm yo ak pitit yo, yo vin travay », « Lajistis nan peyi isit se pou gran nèg sa ye » Sous le joug de manifestations régulières, de turbulences politiques, un déficit de confiance, ce pouvoir fait face à une panne de soutien populaire. Ce qui caractérise une perte graduelle de légitimité du chef de l’État.

Autre indice qui prouve un déficit de pouvoir en Haïti, c’est la violence généralisée sur tout le territoire national. Toujours dans une rupture avec certains théoriciens politiques qui s’entendent encore à définir la violence comme une manifestation du pouvoir, Arendt assume à dire que : « Le règne de la pure violence s’instaure quand le pouvoir commence à se perdre » et « La violence peut détruire le pouvoir, elle est parfaitement incapable de le créer » (Arendt, 1972. p.157). Aux yeux d’Arendt la décomposition du pouvoir et son impuissance résultent à l’instauration de la violence. C’est, pense Hannah Arendt, ce que prouvent les grandes révolutions, des actions de désobéissances civiles et les irruptions des pouvoirs populaires.

En plus, ces manifestations successives généralisées sur tout le territoire national, la violence hausse aussi le ton dans le pays. Après une compilation de toutes les manifestations depuis l’ascension du président Jovenel Moïse au sommet de l’État, on compterait plusieurs dizaines de morts et de blessés. La Police nationale d’Haïti (PNH), institution ayant pour mission de servir et de protéger, qui devrait assurer le bon déroulement de toutes les manifestations et la protection des citoyens et de leurs biens, est dépassée par les évènements. D’où une violence généralisée à travers tout le pays, surtout dans la zone métropolitaine. Face à une telle situation, les manifestants et les journalistes sont de plus en plus terrorisés et du même coup sous les griffes de la mort. Les deux mandats de l’ancien président haïtien, Jean-Bertrand Aristide en est une preuve. Le président Aristide a bénéficié d’un grand soutien populaire, son charisme lui a porté au pouvoir. Faute d’une ingérence, son pouvoir est devenu impuissant comme chef d’État. La perte et l’impuissance de son pouvoir engendrent une violence généralisée dans le pays pendant deux mandats dont le deuxième a été inachevé. Aujourd’hui, il n’est pas donc étonnant en Haïti de compter des morts et des dizaines de blessés après le bilan d’une journée de manifestation surtout quand un pouvoir commence à perdre sa puissance sur le terrain.

Ensuite, de même qu’Arendt (1972), sur son Discours sur la violence et la nature réelle du pouvoir, a donné une définition bien précise, concise en basant sur des faits politiques, H. Arendt propose, au même endroit, une définition de l’autorité, qu’elle inclut parmi les concepts-clés de la doctrine politique. Tout comme le terme pouvoir, l’autorité a fait aussi de grands débats entre les théoriciens politiques. Qu’est-ce que l’autorité ? Pour Weber « la chance […] de trouver obéissance de la part d’un groupe déterminé d’individus » (Weber, 1921. p.285). De la même manière, Kojève affirme que l’autorité consiste en : « la possibilité qu’a un agent d’agir sur les autres […], sans que ces autres réagissent sur lui, tout en étant capable de le faire ». (Kojève, 2004. p.58). Mais dans son livre intitulé La crise de la culture, Arendt (1972. p.02) se pose plutôt cette question : « Que fut l’autorité ? » Parce que l’autorité s’est enfuie de l’époque moderne avec la disparition de la magico-religieux comme fondation des sociétés antiques, et un nouveau rapport entre les gouvernants et les gouvernés, les parents et les enfants et entre les adultes. Pourtant, ils convergent à dire que l’autorité est une interaction entre deux ou plusieurs individus dans une société et a un moment donné. Pour Arendt, dans la crise de la culture, l’exclusion de l’usage de la contrainte, de la persuasion, le présupposé de la reconnaissance et le respect caractérisent essentiellement le terme de l’autorité. Cette dernière ne peut se tenir debout qu’autant que l’institution ou la personne dont elle émane sont respectées. Donc le mépris, pour Arendt, est le plus grand ennemi de l’autorité. Ainsi, le pouvoir comme un phénomène précaire, fugace a toujours besoin d’être augmenté et renforcé par l’autorité. Cette dernière constitue même la fondation de tout pouvoir particulièrement le pouvoir politique.

Grâce à la conception d’Arendt sur l’autorité, il nous parait facile de comprendre un tel déficit d’autorité chez le chef de l’État, les institutions publiques et les leaders politiques en Haïti. Ce constat du déficit d’autorité en Haïti se justifie dans les opinions publiques que nous avons déjà évoquées sur les institutions publiques et les autorités politiques. L’absence de moralité et d’intégrité, l’irrespect pour la constitution des politiciens haïtiens, impunité, l’incapacité d’accomplir leurs missions comme hommes et femmes d’État. Et cette parole publique qui atteint leurs réputations : « Tout chèf isit se vòlè » justifient ce vaste déficit d’autorité en Haïti. Dépourvu d’une estime populaire, le président pour sa part ne cesse pas d’emmagasiner des paroles indécentes, « Pawòl piman bouk » tant à travers les médias et dans la population. Traité de voleur, de cupide, de menteur, d’incompétent par les Haïtiens, le président souffre beaucoup d’une carence d’autorité. Le pouvoir du président Moïse fait face à de grandes difficultés qui découlent de son incapacité de répondre minimalement à ses promesses de campagnes. D’où une chute d’autorité du président Moïse et son équipe. Cette chute peut être justifiée à travers l’opinion publique, sur les médias et les réseaux sociaux qui sont animés par des « Pawòl piman bouk » envers le président.

Conclusion

Après cette longue démarche pour la compréhension de ces deux concepts-clés de la philosophie et la science politique (pouvoir et autorité), grâce aux conceptions d’Arendt (1961, 67,72), nous avons pu comprendre qu’Haïti souffre pour l’instant présent d’un déficit de pouvoir et d’autorité. D’abord, dans une rupture avec la définition traditionnelle du pouvoir, la philosophe a proposé une autre compréhension sur la nature réelle du pouvoir. Des expériences du régime totalitarisme, de grandes révolutions de la fin du XVIIIe siècle, des mouvements populaires et des actions de désobéissance civile servent à Arendt de donner une autre conception du pouvoir. Pour elle, le pouvoir n’est pas une propriété individuelle, le pouvoir correspond plutôt à l’aptitude de l’homme à agir collectivement et est assuré avec le soutien populaire. Ensuite, la violence qui est une manifestation du pouvoir pour certains théoriciens, pour Hannah la violence est un signe d’une perte ou de l’impuissance du pouvoir. Enfin, on a vu que l’autorité est caractérisée par une reconnaissance inconditionnelle. L’institution ou la personne, dont l’autorité, est émanée doit être respectée. Ainsi, l’autorité a pour ennemi le mépris. Donc, le pouvoir dans son caractère fugace, précaire, recherche toujours la durabilité et la légitimation dans l’autorité.

Ce déficit d’autorité et du pouvoir n’est pas seulement vu de nos jours, il est constaté également à l’histoire politique antérieure haïtienne depuis 1804. Le régime duvaliériste n’a pas également survécu devant ce grand mouvement populaire dans l’année 1986, car son pouvoir était contesté et illégitime pour son caractère dictatorial.

Les institutions sont victimes aussi de cette perte d’autorité et cela implique une nécessite de repenser structurellement toutes les institutions publiques haïtiennes à partir de leurs acteurs selon la théorie de l’acteur stratégique qui est élaborée par Crozier et Freiberg (1997). Cette théorie explique le rôle joué par l’acteur dans le système. Pour l’expliquer, ils partent de l’individu pour arriver au système. « L’acteur n’existe pas au-dehors du système qui définit la liberté qui est sienne et la rationalité qu’il peut utiliser dans son action. Mais le système n’existe que par l’acteur qui seul peut le porter et lui donner vie, et qui seul peut le changer » (L’acteur et le système p.11). Donc, si les acteurs politiques subissent d’un déficit d’autorité, les institutions en subiront aussi. La confiance populaire pour les institutions publiques haïtiennes dépend d’abord de l’intégrité, de la compétence des dirigeants politiques et des employés au sein de l’État haïtien.

Déus Jocenel

Étudiant en science politique, Campus Henri Christophe de l’université d’État d’Haïti à Limonade (CHC-UEH-L).

Références bibliographiques

v Alexandre, K. La notion de l’autorité. (1942). Paris : Gallimard, 2004

v Bertrand, de Jouvenel, (1972). Du pouvoir. Histoire naturelle de sa croissance. Paris

v Bernard, Q. La nature du pouvoir selon Hannah Arendt, Cairn.info, mise en ligne le 01/10/2010

v Arendt, H. (1972). « Sur la violence ». Repris dans Du mensonge de la violence. Essai de politique contemporaine. Paris.

v Arendt, H. (1967). Essaie sur la révolution. Paris.

v Arendt, H. (1961). La condition de l’homme moderne. Paris

v Arendt, H. (1972). La crise de la culture, Paris

v Max, Weber, Économie et société, 1921, Paris, Ed : Pocket, 1995

v Michel Crozier et Freiberg Erhard. (1997). L’acteur et le système. Paris : Éditions du Seuil



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