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L’hégémonie du provisoire en Haïti : Jovenel Moïse déjà vaincu ? Le constat

L’hégémonie du provisoire en Haïti : Jovenel Moïse déjà vaincu ? Le constat








Durant ces douze derniers mois, le président s’est retrouvé de moins en moins capable d’assurer la gouvernabilité de l’État et la bonne marche des institutions républicaines en raison de sa décrédibilisation et de son approche de la gestion de la chose publique. Les faits sont criants. Le président et ses proches sont impliqués dans des scandales les uns plus gênants que les autres : stratagèmes de détournement de fonds dans l’affaire Petrocaribe, usurpation de titre, violation des lois sur la passation des marchés publics dans l’affaire Dermalog, transfert arbitraire des sept mercenaires étrangers interceptés en flagrant délit de détention illégale d’armes à feu, participation au massacre de La Saline, etc.

En dépit de la majorité présidentielle dans les deux chambres, le parlement est, sinon dysfonctionnel, inopérant et improductif. Le Chef du gouvernement (Jean Michel Lapin) est de facto, donc sans aucune légitimité. Plusieurs ministères et directions générales font face à des mouvements de contestation provoquant une discontinuité des services publics. Le pouvoir judiciaire n’est pas en reste, avec les récentes grèves des magistrats dans les tribunaux des dix-huit juridictions. L’économie nationale est en chute libre, avec une décote de la gourde qui tend vers les 25 %, une inflation qui se rapproche de 18 % et une baisse des investissements publics atteignant 61.5 %. Alors qu’Haïti est classé au niveau mondial parmi les trois pays les moins pourvus en énergie électrique et le plus pauvre de l’hémisphère occidental (plus de 6 millions de pauvres !), l’insécurité alimentaire affecte près de 4 millions d’Haïtiens. Pourtant le Président avait promis de la nourriture dans les assiettes, de l’argent dans les poches, du courant 24/24.

Au niveau national, Jovenel Moïse est devenu une déception difficilement supportable. Ceux qui ont attendu qu’il combatte la corruption comme il avait promis doivent admettre aujourd’hui qu’il n’en est plus crédible. Ceux qui ont espéré voir la production agricole locale se développer avec lui doivent se résigner à laisser couler leurs larmes sur l’échec cuisant de la fameuse « Karavàn Chanjman ». Ceux qui ont espéré pouvoir vivre en paix dans leurs quartiers doivent reconnaître aujourd’hui que les bandits sont devenus plus légaux qu’avant. Voilà pourquoi, en colère, tous ceux-là se mettent à chanter une seule chanson : le président Jovenel Moïse doit laisser le pouvoir !

L’acclamation du provisoire

Tous les secteurs vitaux de la vie nationale réclament la démission de Jovenel Moïse, qui a, par ailleurs, déjà perdu la bataille de l’opinion publique et son pouvoir de convocation. Les appels à la démission du président fusent de partout. Les représentants du secteur religieux l’ont fait. Les représentants du secteur économique et des affaires l’ont fait. Plusieurs voix autorisées de la société civile l’ont fait. Les représentants des partis politiques les plus importants du pays l’ont fait. Les figures les plus emblématiques du monde des artistes et écrivains l’ont fait. Les représentants du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ) l’ont fait. Au niveau du pouvoir législatif, des parlementaires, minoritaires certes, l’ont fait. Ils proposent tous l’avènement d’un régime de transition, un gouvernement provisoire.

Une fois de plus, les mauvais goûts d’un mandat constitutionnel ont poussé des franges importantes de la nation à clamer haut et fort leur soif du provisoire. Les chercheurs en sciences humaines et sociales doivent être attentifs à cette hégémonie du provisoire qui structure l’histoire et l’espace politiques haïtiens. Le provisoire se retrouve en situation d’hégémonie lorsqu’au sein d’une société il finit par exercer une domination absolue et sans limites sur l’ensemble des valeurs, des pratiques, des croyances et des institutions. En Haïti, c’est par le provisoire que les communautés expriment leurs rapports à l’existence. Nous habitons ce territoire, qui nous inspire un dégoût du lieu natal, comme on le ferait de la partance. Nous assumons la kinêsis marronne de notre identité créole tel un « peuple d’ombres fuyantes ». Nous portons notre négritude avec la posture du commis de seconde classe : en attendant mieux.

En vérité, il y va du provisoire en Haïti telle eau coulant de source. Le pouvoir judiciaire s’est installé depuis longtemps dans les coulisses du provisoire, avec un taux de détention provisoire dépassant les 70 %. Pour ce qui est du pouvoir législatif, les élus, pour la très grande majorité, sont tellement pressés de s’enrichir durant la période de leur mandat qu’ils sont dans l’impossibilité d’effectuer correctement leur travail et de contribuer à la stabilité de l’État. Comment espérer dès lors que le Président de la République échappe aux griffes de cette hégémonie du provisoire plongée en profondeur dans chaque recoin de la société ? Que Jovenel Moise parte aujourd’hui, demain ou en 2022, il est déjà vaincu par le provisoire. Il en est prisonnier comme tous les autres acteurs du système socioéconomique et juridico-politique haïtien.

Jovenel Moise : héraut du provisoire

À écouter les conseillers du Président, la plus importante stratégie de relance économique proposée par ce régime renvoie à la Caravane du Changement. Une caravane pour laquelle il n’existe aucun document officiel de référence. D’ailleurs, l’idée de la caravane porte l’estampe du provisoire. Une caravane se caractérise par une dynamique de partance, c’est fait pour passer et ne pas durer. Cette affaire de caravane est, indiscutablement, un épiphénomène de l’hégémonie du provisoire. Depuis mai 2017, Jovenel Moïse, qui s‘était mis une casquette de chantre des caravansérails, avait promis monts et merveilles au peuple haïtien au bout du désert : construction de routes agricoles, renforcement des systèmes d’irrigation, mécanisation agricole, intrants agricoles, amélioration des circuits de commercialisation des produits locaux, la sortie de la pauvreté du paysan haïtien, etc. Deux ans plus tard, les conditions de vie des populations rurales se sont détériorées et le président a tout simplement arrêté de parler de la caravane.

De toute façon, Jovenel Moise ne pourra jamais sortir Haïti sous l’emprise du provisoire. Il en est lui-même un héraut sibyllin. Quand on prend le temps d’analyser le mode de gouvernance qu’il a favorisé depuis son accession à la magistrature suprême, on finit – plus ou moins difficilement – par comprendre qu’il est un messager, non pas de la stabilité et du renforcement des capacités des institutions, mais de l’hégémonie du provisoire et de la cristallisation des antagonismes. Si on exclut la parenthèse Enex Jean-Charles, on dira que le Président a été amené, en deux ans, à changer trois fois de Premier ministre : Jack Guy Lafontant, Jean-Henry Ceant, Jean Michel Lapin. Le secrétaire général du Conseil des ministres a déjà demandé au Premier ministre Lapin de soumettre sa démission au Président de la République en vue de faciliter une sortie de crise. En l’espace de ces deux ans, le chef de l’État a dû procéder à des remaniements du cabinet ministériel une demi-douzaine de fois. Ce qui reviendrait à dire qu’en moyenne tous les quatre mois, il y a un changement qui s’opère au sommet de cet exécutif bicéphale où les ministres savent que leur existence est éphémère et qu’ils doivent éviter de se projeter sur le long terme.

Par ailleurs, Jovenel Moise n’a entrepris aucune initiative sérieuse pour respecter les échéances électorales et garantir une alternance politique apaisée. Le Conseil électoral reste et demeure provisoire, contrairement au vœu de la Constitution de 1987 qui ne reconnaît de Conseil électoral que de permanent. Comment va-t-il pouvoir organiser les prochaines élections d’octobre 2019 pour le parlement et les collectivités territoriales alors qu’il n’y a même pas encore un décret ou une loi électorale publié à cet effet ? Avec la méfiance des partis politiques envers lui, pourra-t-il organiser les élections présidentielles de 2021 ? S’il parvient à s’accrocher à son mandat, au jour le jour, au gré des turbulences récurrentes, jusqu’en 2022, ne sera-t-il pas obligé de choisir le même scénario que son prédécesseur : confier le pouvoir à un président provisoire ?

La tentation totalitaire

Que ce soit du côté des partisans du régime, que ce soit du côté des opposants au pouvoir, la tentation totalitaire n’est pas négligeable. Des journalistes et des médias sont attaqués. Menaces. Intimidations. Viols. Assassinats. La terreur semble avoir gagné les espaces publics. Véhicules caillassés et incendiés. Maisons de commerce saccagées et réduites en cendre de manière ciblée. Gangs armés et à la solde d’hommes politiques. Dans les rues de Port-au-Prince notamment, la peur se lit sur tous les visages. Le stress. L’angoisse. Le sauve-qui-peut. Le vide de la pensée a déjà engendré le mal dans chaque interstice du vivre ensemble. Désormais, chaque fois que nos regards se croisent, nous en sommes venus à nous rappeler que l’enfer c’est les autres.

Le dernier rapport de la Mission des Nations unies pour l’appui à la justice en Haïti (MINUJUSTH) sur les allégations de violations et abus des droits de l’homme dans le quartier de La Saline laisse entrevoir jusqu’où des représentants du pouvoir (ici le délégué départemental de l’Ouest) peuvent être impliqués dans la répression politique et la perpétration d’horreurs innommables, en collusion avec des gangs et des milices. Le bruit court que de jeunes gens seraient recrutés ces derniers temps par le régime en place pour attaquer les manifestants qui dénoncent la corruption et l’impunité tout en exigeant la démission de Jovenel Moïse. On répète ici et là que dans la ville natale de ce dernier, il existerait une certaine bande armée dénommée « Kosovo » qui terrorise la population. Il est dit haut et fort que le bandit Arnel Joseph et ses acolytes agissent sous la protection d’un sénateur proche du pouvoir. Sur les réseaux sociaux, de nombreux partisans demandent au président de commencer à sortir ses griffes et mater l’opposition. Bien entendu, il ne sera pas aisé de distinguer le vrai du faux dans tout ce tohu-bohu de rumeurs. Mais tout le monde sait ce que vaut la perception en matière politique. C’est inquiétant, car cette situation fait penser aux premières années de François Duvalier.

Élargir les perspectives

Le président Jovenel Moïse finira par laisser le pouvoir. Tôt ou tard. Sous une forme ou sous une autre. Le véritable enjeu consiste à savoir comment fédérer les acteurs issus des différents secteurs de la collectivité autour d’un projet national qui permettra de libérer Haïti de l’hégémonie du provisoire. Cette transition qui se profile après le départ de Jovenel Moïse, si elle devait advenir, devrait être pensée en termes de refondation territoriale, de reforme constitutionnelle, de création et de redistribution des richesses nationales, de réduction des inégalités et d’élimination des poches d’exclusion, de moralisation de la vie publique et de lutte contre l’impunité, de protection sociale et de travail décent, de respect de la dignité humaine et d’indivisibilité des droits de la personne, de protection de l’environnement et de préservation de la biodiversité.

Rien ne sert de sombrer dans l’empressement. Jovenel Moïse a déjà échoué son mandat, pris aux pièges du provisoire. Personne ne peut s’en réjouir. Mais des leçons doivent être apprises qui aideront à repenser l’espace politique haïtien de sorte que l’on ne vive point un énième retour du même, que les jeunes soient mieux intégrés et surtout plus aptes à défendre et prioriser l’intérêt commun, enfin que l’on se positionne mieux au niveau de la géopolitique mondiale.

Fils-Lien Ely Thélot
Sociologue, Ph. D.



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