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Deux leçons à tirer de l'affrontement Haïti/Mexique

Deux leçons à tirer de l'affrontement Haïti/Mexique








Il faut en Haïti une unité d'aspirations idéales.

L'hétérogénéité de notre société contrarie jusqu'ici la possibilité de cette unité spirituelle.

Arthur. C. Holly, cité par Duraciné Vaval.


Nous avons tous retrouvé durant ces trois dernières semaines une raison d'exister dans ce contexte déprimant et délétère. Courte raison, raison quand même. Contre la situation de dépression généralisée qui gangrène l'âme des citoyens haïtiens, le football a su nous donner un regain de vitalité, une brève espérance qui nous a fait découvrir notre faille anthropologique et le véritable visage de notre environnement géopolitique.

Sans perdre l'incessante revendication du moment: faire la lumière sur la dilapidation des fonds petrocaribe, le besoin d'une cause nous a portés vers la sélection nationale, souvent décriée et peu estimée par les Haïtiens eux-mêmes. Les Grenadiers, par des exploits répétés, ont su capter l'énergie dépensée à vide depuis plusieurs mois en réclamant le procès de petrocaribe vers un bref sentiment d'appartenance, un spontané enracinement dans l'haïtianité. Nous étions tous des grenadiers partant à l'assaut pour répéter l'exploit mémorable de 1804, renouveler notre héroïsme et fixer dans la mémoire de tous, Haïtiens ou étrangers cet élan supérieur vers plus de dignité, plus de respect et la gloire. Ce n'est pas du chauvinisme… C'est un patriotisme conséquent qui s'inscrit dans l'idéal de 1804: nous montrer intrépides et solidaires en vue de la victoire finale, et contester le racisme ambiant de l'occident qui ne s'oublie pas.

Le motif de cette réflexion entend reprendre ces considérations en les inversant vers quelques oublis ou peu de mémoire, quelques souvenirs ou trop de mémoire qui travaillent à la fois la société haïtienne et la communauté internationale. La demie finale entre Haïti et le Mexique, au cours de laquelle l'arbitre a frauduleusement attribué une pénalité au Mexique, révèle deux vérités: une vérité politico-économique, une vérité anthropologique. La première, désignée de politico-économique, peut être formulée de cette manière:

l'occident chrétien et raciste est fondamentalement mû par la logique de la rentabilité, du profit. Il ordonne toute la vie du monde depuis la Découverte autour de ces pseudo-valeurs ou vertus, grâce auxquelles elle se passe des vertus saines de l'action, de l'honnêteté, de la justice, du courage et de la transparence, etc., au profit des coups bas, des spoliations de toute sorte et des manipulations, bref de la corruption.

Malheur aux Haïtiens qui se persuadent absurdement d'avoir des amis occidentaux. L'amitié entre les peuples est une analogie trompeuse et dangereuse. Cette analogie laisserait entendre qu'il y aurait des amis entre les peuples comme il y a des amis entre les individus. Ainsi que les amis éprouveraient de l'affection l'un à l'égard de l'autre, les peuples se porteraient des sentiments mutuels.

L'absurdité est que le peuple n'est qu'une vue de l'esprit, il est irreprésentable. C'est dire qu'il est une construction ou fiction intellectuelle à laquelle la pratique politique ou administrative cherche à donner forme tant bien que mal. La politique continue à être possible, parce que l'irreprésentabilité du peuple devient condition de l'agir, qui devient manières continues de faire advenir le peuple qui advient toujours par esquisse, par ratage de lui-même.

Depuis l'indépendance, Haïti représente un hiatus dans la grande symphonie de l'impérialisme colonialiste et esclavagiste. Elle a mis à mal le système anthropologique de la supériorité blanche et le dispositif de l'exploitation au nom de la race. Elle a produit ainsi contre elle-même une haine qui se dissimule sous un humanisme édulcoré mais se déploie sous les formes de politique de l'humiliation, de l'appauvrissement. Cette politique ne vise qu'une chose: montrer à tous les pays dominés que le choix de l'autodétermination est une erreur et que nul autre ne devrait emprunter ce chemin. Cette politique se veut l'axiomatique du système capitaliste d'exploitation, d'expropriation, de mystification et d'intimidation des peuples non blancs et non chrétiens.

Depuis l'indépendance, l'occident nourrit une mémoire de haine, de mépris et d'insolence à l'égard d'Haïti et des Haïtiens, qui n'est pas une simple émotion temporaire, mais sentiment, ressentiment, sorte de passion nocive qui se propose de faire regretter aux Haïtiens leur choix de l'autodétermination, leur refus de la soumission. Je comprends ce qui s'est passé au cours de cette demi-finale comme le retour de cette haine, de ce mépris, comme la rémanence de la logique de la rentabilité économique qui dresse faussement comme idéal la destruction de l'héroïsme au profit des calculs rentiers : l'idéal du beau, de l'intrépidité ou de la bravoure se perd dans l'affairisme et la courte vue des calculs comptables.

Ce serait une insulte profonde au monde capitaliste rentier de subir cette défaite face à ce petit peuple pauvre et noir dont on a le dégoût, de la République dominicaine au Brésil en passant par l'Argentine, le Chili, le Mexique et les États-Unis d'Amérique. Ce qui s'est passé et dont on a du mal à nommer par trop de scrupule-vu que nous sommes aussi pris dans l'anti-éthique de l'hypocrisie généralisée- c'est la difficulté à supporter la résistance haïtienne qui devient mise en cause d'une économie de profit se passant du beau jeu, de la conviction nationale, de la résistance comme manière de conserver son être dans la gloire et l'honneur. Insulte au capitalisme décomplexé qui voit passer des millions par cette résistance haïtienne! Que sont ces nègres haïtiens que les Mexicains ne parviennent pas à pulvériser, à humilier ? Surprise et consternation!

Là où nous croyons avoir des amis, nous n'avons que d'hypocrites voisins qui donnent consistance à leur estime de nos malheurs et déboires. Ils veulent nous voir toujours en haillons, en mendicité et en errance pour se sentir généreux et de bon cœur. Ils détestent tous que nous soyons en mesure de nous aider nous-mêmes, de nous relever de nos bêtises et inaugurer une voie de fierté, de gloire et d'honneur. La fulgurante démonstration de la détermination des joueurs haïtiens, l'esprit d'équipe, le sens de l'ordre ou de la discipline, le respect des consignes et le mental solide ont dérouté un projet de domination impitoyable des Mexicains et le capitalisme «insouciant» a pris peur. Les paris sont risqués, des sommes d'argent sont en jeu : le pseudo-principe de l'économie du profit s'impose, la tricherie. Cette démonstration du sens de la maitrise de soi dont a fait montre la sélection haïtienne a fait sortir les anciennes pratiques de tricherie du capitalisme mafieux. Ici comme ailleurs, en Haïti comme dans le monde, les pratiques de corruption semblent avoir plus de droits de cité que le sens de l'honneur et de la vérité.

Ce match a conforté l'idée que le capitalisme est inhumain et entretenu par un esthétisme du découragement et de la dépression, et se passe de toute élégance esthétique ou éthique. Honte au capitalisme insolent et Tricherie du capitalisme pitoyable!

Pourtant, ce match ne nous a pas révélé seulement la bêtise d'un capitalisme insolent et sans vergogne très peu attentif au cœur qui se nourrit de la gratuité, de l'abnégation, de l'amour du sacrifice de soi au nom de l'être digne. Ce match a été un grand indicateur de ce dont nous avons besoin en Haïti. Il a suggéré, c'est là le motif de la deuxième leçon à tirer de cette demie finale, que le besoin de nous penser en termes de ce qui fait notre honneur et notre bonheur. Les Haïtiens ont soif d'être eux-mêmes et de prendre part à la joie du monde. Prendre part à la joie du monde: rendre le monde joyeux tout en étant joyeux du monde. On éprouve le besoin de n'être pas seulement au passif du monde. On veut agir…ce match a été le symbole d'un dévouement sans borne. Les Haïtiens ont offert au monde le sens ultime de l'être digne, le sens fondamental de l'honneur: résister jusqu'à la dernière minute, jusqu'à la fin. Faute de victoire, on refuse la défaite. Face au monde, face à nous-mêmes!

L'anthropologie de la constitution des identités collectives montre que les peuples se pensent et se définissent par opposition à d'autres peuples. Ils circonscrivent un espace et un temps propre et spécifique, bref ils ordonnent leur monde qui devient centre et lieu de l'humanité à partir desquels ils se définissent et définissent les autres dans leur altérité comme «barbares», «étrangers», etc.

Longtemps, je suis travaillé par l'hypothèse - je la développerai ailleurs de manière plus ample-, que l'un des aspects du «problème haïtien» découle de l'absence de groupes ou de peuples face auxquels les Haïtiens se posent ou s'opposent. De la Caraïbe à l'Afrique en passant par l'ancienne métropole française et la puissance américaine d'occupation séculaire, les Haïtiens ne s'opposent à aucun peuple, trop imbus à tort de leur héroïsme historique. De leur indépendance, ils vivent un sentiment de fierté face aux anciennes métropoles esclavagistes et portent un regard hautain en présence des autres sociétés de la Caraïbe, à l'exception de Cuba, qui est vécu comme la sœur jumelle: à juste titre, deux sociétés anticapitalistes ayant réalisé l'une la révolution antiraciste et anticapitaliste, l'autre anticapitaliste, etc. Les deux ont produit une vision hautement humaniste de la libération en portant, de manière désintéressée, au nom de la dignité et de l'autodétermination, soutien aux autres sociétés sous le joug de l'exploitation et de l'humiliation des capitalistes blanches.

Cette formation anthropologique fondamentale ne donne pas nécessairement lieu à des conflits irréductibles, mais constitue une condition pour faciliter l'institution d'un récit partagé, d'une «nation imaginée» qui prend au regard de ce «bouc émissaire» la forme d'une fiction pratique et anthropologique susceptible de rendre possibles le commun, l'être-ensemble. Les politiciens du monde contemporain ne font que mettre en pratique ce principe anthropologique lorsqu'ils inventent toutes formes d'altérité malfaisante pour instituer la peur chez leurs citoyens et construire en conséquence le sentiment d'appartenance, qui seule peut conduire à des mobilisations de masse. Cela dit, je veux évacuer cet usage malsain de ce principe anthropologique tout en soulignant son importance dans la mise en place d'un ordre de collectivité, de communauté, d'une montée en généralité.

Faute de réunir les conditions anthropologiques de cette constitution d'un sentiment d'appartenance, d'une identité oppositionnelle comme condition de l'identité fictivement élaborée pour soi, la charge pulsionnelle de la société (dans la droite ligne de la genèse sociale pensée par Freud), la dynamique d'inimitié tournoie de l'intérieur et ruine le tissu social par des conflits irréductibles que la communauté internationale, pour les mêmes raisons soulignées ci-dessus, envenime afin de produire une autodestruction haïtienne en faveur du racisme séculaire.

L'affrontement d'Haïti et du Mexique a montré l'importance d'une cause pour souder les émiettements de la société haïtienne, d'une action qui se raconte et qui produit un écho partagé chez tous les Haïtiens. La société haïtienne doit s'inventer une cause fondamentale qui pourra remuer les énergies de ses entrailles en vue de sa propre construction et sa consolidation. Il faut un but par un canaliser les énergies, les émotions qui la travaillent afin de les dépenser dans la mise en œuvre et la réalisation d'idéaux de bien-être, de justice et de dignité. Seule une telle cause pourra mettre la société debout comme un seul homme !


Edelyn DORISMOND

Professeur de philosophie au Campus Henry Christophe de Limonade -UEH
Directeur de Programme au Collège International de Philosophie - Paris
Directeur de l'IPP
Directeur du comité scientifique de CAEC
Responsable de l'axe 2 du laboratoire LADIREP.



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