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Lettre à mon pays

Lettre à mon pays



Port-au-Prince, le 3 août 2019


Chers concitoyens,

Moi Peterson PAUL, c’est avec le sentiment du sacrifice et du don de soi que je m’adresse à vous en ce jour funeste. En effet, ce premier août 2019 dès quatre heures ma douce aimée et moi sommes à pied d’œuvre. Le déménagement vers La Plaine du Cul-de-sac, notre nouveau quartier, doit s’achever aujourd’hui. Adieu Martissant, Fontamara et Carrefour.

Toute la journée s’est écoulée dans la frénésie du grand départ. Un cycle se ferme. J’abandonne les rues de mon enfance et leurs turbulences récurrentes en espérant un environnement plus propice à l’épanouissement de ma fille adorée. D’aucuns se demandent est-ce possible de vivre en toute quiétude dans ce pays ? Pourquoi ne pas partir vers d’autres cieux ? Je réponds souvent en ces termes : fuir mon Haïti est un acte de trahison. Je ne serai jamais un traitre.

En début d’après-midi, je reprends la route des quartiers sud de Port-au-Prince en compagnie de mon âme sœur et de son plus jeune frère. Le temps devient gris presque en l’espace d’un cillement. Le boulevard Harry Truman très peu fréquenté depuis l’avènement Arnel Joseph se transmue en torrent. Chaque goutte de pluie amplifie le désastre écologique dans lequel nous vivons en permanence. Toutes les artères sont bouchées. Les longues files de voitures n’avancent plus. Je tente, à hauteur de Martissant 7, un passage vers la Cité Manigat.

En logeant le pont de la Ravine Breyard, je tombe nez-à-nez sur des jeunes à peine sortis de l’enfance, pour la plupart, érigés en chefs de gangs de ce quartier jadis si paisible. Ils m’intiment l’ordre d’éteindre le moteur. J’appuie sur l’accélérateur. J’entends des rafales d’armes automatiques. Et puis, plus rien. Je cherche Nathalie des yeux. Elle n’est pas à mes côtés. Je m’inquiète. Mes yeux sont embués d’émotion.

Les jeunes gens armés jusqu’aux dents me tirent violemment du véhicule et me propulsent sur le sol. Mon sang coule depuis plus de trente minutes. Je crois que je ne tiendrai pas longtemps en état. La vie abandonne mon corps petit à petit. Je me demande est-ce ainsi que tout s’achève pour moi ?

Mes chers compatriotes, il m’a fallu une éternité pour me rendre compte de l’affreuse vérité : mon corps gît sans vie.

Je meurs comme un paria. Je laisse la femme de ma vie, ma salvatrice, celle sans qui je serais, sans l’ombre d’un doute, un quidam avec indignation.

Elites de mon pays, intellectuels, politiciens, hommes et femmes d’affaires, comment sommes-nous devenus cette populace indigne ? Comment la barque de la Première République noire indépendante du Nouveau-Monde a-t-elle dérivé vers les rives de la médiocranticité, de l’abjection, de l’a-humanité ? Comment avons-nous pu assister impuissants au processus d’immondicisation accrue de ce pays ? Une kyrielle d’autres questions se bouscule dans ma tête. Nul ne peut et ne pourra formuler une seule réponse valable.

Néanmoins, les voies menant vers cette catastrophe semblaient toutes tracées dès l’instant où de pseudo-intellectuels sont partis en guerre contre l’Université d’État d’Haïti en fondant des espaces à vocation de distribuer de l’éducation à bon marché dans la corruption et la perversion. Ce sont les mêmes qui rédigent les discours creux de nos politicailleurs professionnels qui font de la politique pour ses fastes économiques et qui utilisent toutes sortes de manœuvres pour se pérenniser au pouvoir. Quant aux classes des affaires, elles s’insurgent souvent contre des régimes populistes en vue d’obtenir de petites faveurs ou franchises douanières sans jamais s’acquitter de leurs redevances fiscales. Tout ce beau monde participe de la déchéance de ce pays.

Mes chers concitoyens, j’aimerais vous dire que je pars le cœur léger. Mais, je ne puis me résoudre à vous mentir. À tous ceux qui se demandent pourquoi ? Je vous réponds simplement que je meurs à petit feu dans la rue, baignant dans mon sang et loin des miens, par ce que je suis un criminel.

J’ai commis le crime d’avoir grandi dans le respect des grandes personnes et de la parole donnée. Ainsi, j’ai pu boucler mes études dans le sacrifice consenti par une femme admirable qui est partie trop tôt. Je suis un criminel pour avoir débuté dans la vie par le travail et les études à la mort de ma mère. J’ai commis deux crimes abominables : avoir aimé quatre femmes, ma mère, ma sœur, mon ange Nathalie et notre fille. Et, aussi d’être venu au monde et d’avoir grandi dans ce pays.

Je pars donc, chers amis le cœur lourd. J’ai menti à mon épouse. Certes, je garderai intact mon amour pour elle même dans l’au-delà. Cependant, je brise la promesse d’être à ces côtés pour voir grandir notre fille. Tel est mon plus grand regret.

À mes bourreaux, je vous pardonne. Car, vous vivotez dans ces quartiers mal famés. Les nantis vous utilisent pour se maintenir au pouvoir ou pour se débarrasser de concurrents encombrants. Je tombe sous vos balles fortuitement. Je demeure convaincu que vous cherchez uniquement à exister. Le vol et rapt sont la meilleure manifestation de votre existence. Un ETAT différent ferait de vous des jeunes gens différents respectueux de la vie. Vous êtes des hétéronomes. Un pays différent vous aiderait à vous réapproprier de votre Être.

Vivre sur terre est difficile. Vivre en Haïti est impossible. Rendons l’impossible possible pour reprendre la formule de Justin LHERISSON.

Bien à vous.


Franck VANEUS, av.




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