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Rôle des intellectuels dans l’opinion publique pour une culture démocratique en Haïti

Rôle des intellectuels dans l’opinion publique pour une culture démocratique en Haïti








1 – Introduction

De nombreux événements portent l’opinion publique à croire que l’actuel système politique et économique d’Haïti touche à sa fin. Ces événements sont, par exemple, les manifestations des 6 et 7 juillet contre la tentative de la hausse des prix des carburants, le pullulement des gangs créant des zones de non-droit au sein même de Port-au-Prince, l’arrivée de mercenaires qui sont repartis avec la connivence de l’État et sans aucune explication au peuple, la dépréciation en chute libre de la gourde et la banalisation du parlement. Toutefois, le changement tant espéré n’aura pas lieu sans la participation active, mais à la fois ordonnée et réfléchie des « forces vives » de la société telles que les jeunes, les médias, les intellectuels et le secteur privé. Ici notre réflexion porte sur les intellectuels, en ce qui concerne le rôle qu’ils devraient jouer dans un dialogue national interhaïtien. L’opinion publique, vu qu’elle est l’espace de combat de l’intellectuel public, est prise comme référence.

Ces réflexions commencent par un diagnostic de la crise de l’opinion publique en Haïti suivi d’un plaidoyer sur la nécessité de l’émergence d’une élite intellectuelle qui devrait travailler urgemment et intensément sur la problématique électorale et la reddition de compte en Haïti.

2 – Diagnostic de la crise de l’opinion publique

Le discours politique en Haïti est le haut lieu pour diagnostiquer la sévérité de la crise de l’opinion publique. De façon générale, c’est un discours simpliste et passionnel tenu au mieux par des amateurs sans professionnalisme aucun et au pire par des individus sans aucune notion rudimentaire des sujets qu’ils abordent et surtout de morale douteuse. On n’y retrouve donc pas une analyse fondée sur la science ni influencée par des autorités morales. Les intellectuels en sont écartés par leur incapacité de développer un projet commun et donc une conscience d’élite et le mépris par des tenants du statu quo des gens dont la compétence et l’honnêteté sont avérées.

Il en résulte que le discours politique en Haïti est fait pour mentir de façon éhontée. Une pratique qui semble avoir atteint son paroxysme avec le président Jovenel Moise. Les promesses du président sont détachées de la réalité à un point tel que même les plus faibles d’esprit et les plus crédules n’y croient pas. Or, comme le rappelle le philosophe du langage anglais, John Austin, dans son œuvre « How to do Things with Words (1962) », dans certaines circonstances, les mots, les paroles sont plus qu’un énoncé constatif, c’est-à-dire décrivant une action dont l'exécution en est, par ailleurs, indépendante, mais plutôt une énonciation performative, qui est non seulement une manifestation linguistique, mais aussi et surtout un acte de réalité. En ce sens, les paroles d’un président participent de la même logique du prêtre qui dit « Je te baptise » ou de l’officier d’état civil qui déclare « Je vous marie », car le chef d’État est tenu de poser des actions par ses mots; autrement dit, il est tenu d’accomplir ses promesses. Hannah Arendt au chapitre V de « The Human Condition (1958)» rappelle que les promesses et les pactes ont toujours été au cœur des relations humaines depuis Abraham et occupé le centre de la pensée politique depuis l’Empire romain. Cependant, la philosophe souligne aussi que si les promesses en viennent à perdre leur certitude, elles perdent leur pouvoir unificateur et l'entreprise dans son ensemble est vouée à l'échec.

De plus, Habermas, auteur de référence de la démocratie délibérative, dans la foulée du tournant linguistique de Wittgenstein, entend qu’il existe des présupposés nécessaires de l’usage du langage à des fins d’entente auxquels les parties en discussion doivent obligatoirement se conformer (Jürgen Habermas, Droit et démocratie : entre faits et normes, 1992). Dans le contexte haïtien, ces principes sont, par exemple, le respect de l’interlocuteur, la non-imposition de son point de vue et la modération du langage. Cependant, les discussions en Haïti se tiennent en dehors de ces normes ; on pourrait même dire qu’il n’existe pas de débat, du moins politique, en Haïti. Au cours des quarante dernières années (1990 – 2019) de l’ère démocratique du pays, les chefs d’État n’ont pas caché leur tropisme dictatorial. Jean Bertrand Aristide et Jovenel Moïse (le Président a parlé. Point Barre !) en sont des exemples éloquents. Loin d’être une invitation au dialogue, leurs discours n’ont fait qu’exaspérer les passions du peuple aux conséquences regrettables que nous connaissons. Point n’est besoin de mentionner le président Michel Martelly connu pour ses propos orduriers et dont le comportement n’a rien changé en accédant à la magistrature suprême de l’État. L’intolérance de ces leaders est due au fait que, dans leur « raison populiste », ils se considèrent chacun l’unique acteur de l’« espace public » et détenteur de la clef de la refondation d’Haïti.

Le parlement qui devrait être le lieu par excellence de la délibération où des élus échangeraient des arguments à propos de questions d’intérêt public, s’est banalisé à un point tel que depuis 2011 les bagarres se sont multipliés et le désordre y est devenu le mode de procéder. Or, comme le rappelle Habermas, le langage serait la première source d’intégration sociale dans des sociétés complexes où coexistent des gens d’horizons et de cultures très divers (Droit et démocratie : entre faits et normes, 1992). Au parlement haïtien, non qu’il existe des gens d’horizons divers sinon des individus, en majeure partie, dont les intérêts tellement opposés, le désir effréné d’une richesse rapide doublé d’une vision extrêmement limitée, semblent vouer à l’échec toute tentative de dialogue. Une raison expliquant cette incommensurabilité des discours (Thomas Kuhn, The Structure of Scientific Revolution, 1962) est qu’il n’existe pas de partis politiques « réels » en Haïti sinon des groupuscules et de petits clans dont l’espérance ne vie n’est que la durée d’une campagne électorale (A ce sujet, voir Laënnec Hurbon (dir.), Les partis politiques dans la Construction de la démocratie en Haïti, 2014).

Il est bon de rappeler que la contradiction et la pluralité des opinions est le fondement même de la démocratie, sa condition d’existence. La spécifie de la démocratie moderne réside dans la reconnaissance et la légitimation du conflit et dans le refus de le supprimer par un ordre autoritaire, mais plutôt de le contrôler et de créer l’unité dans un contexte de diversité et même parfois d’hostilité. Ainsi donc, les tenants de perspectives opposées ne devraient pas se considérer comme des ennemis sinon comme des adversaires. Cependant, tel n’est pas le cas en Haïti. De façon générale, bien qu’à des degrés différents, les tenants du pouvoir conçoivent leurs opposants comme des ennemis et même parfois à abattre. Tout est mis en branle pour les persécuter : la répression des forces de l’ordre, la justice, l’intimidation, etc. D’ailleurs, la plupart des présidents, depuis 1990, ont été perçus comme auteurs d’actes criminels comme des assassinats et des massacres. Certaines pratiques duvaliériennes, voilées ou à découvert, ont été toujours de mise en Haïti au cours de la période dite démocratique, confirmant ainsi que l’affirmation d’Hannah Arendt, dans « The Origins of Totalitarianism (1951) », que « les solutions totalitaires peuvent fort bien survivre à la chute des régimes totalitaires ».

Joseph Harold PIERRE
Politologue
haroldpierre.epp@gmail.com
@desharolden



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