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Des artistes haïtiens face à la crise : ne rien dire et ne rien proposer

Des artistes haïtiens face à la crise : ne rien dire et ne rien proposer



Voilà plusieurs mois que perdure une crise politique en Haïti. Le problème est qu'il ne s'agit pas d'une simple crise politique. C’est une crise multidimensionnelle, elle est économique, sociale, culturelle, environnementale. Les gouvernements successifs de 2006 à nos jours, du fait de leur gestion opaque et douteuse des fonds du Petrocaribe, sont sur la sellette des critiques sociales que portent les mouvements sociaux qui exigent la « fin du système », et donc un nouveau système politique, social et économique fondé sur l’équité et la justice sociale. Autrement dit, ces moments répétés de contestation et de commotion sociales, comme dit l’historien Michel Hector, à l’égard des pouvoirs politiques appellent à instaurer un nouvel ordre politique et un nouveau gouvernement de la vie, au sens de Michel Foucault.

Sur la base des rapports publiés par les institutions républicaines, particulièrement l’UCREF, le Sénat de la République et la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux administratif (CSCCA), des citoyens organisent des mouvements sociaux contre la corruption et l’impunité, ces pratiques étant monnaie courante en Haïti. Ces stratégies de lutte visent à faire bouger les institutions politiques en vue non seulement d’instituer un ordre de redistribution des richesses, mais aussi de refonder la société sur des bases équitables et justes.

Ce n’est plus un secret pour personne, les grands bénéficiaires des deniers de la République restent les nantis et les élites, qui en profitent depuis des siècles tandis que les masses populaires urbaines et les catégories sociales du « pays en dehors » croupissent dans la misère. Le système économique moribond apparaît de plus en plus archaïque et « à bout de souffle », comme l’écrit le philosophe Edelyn Dorismond. On vit dans une déchéance sociale qui ne fait que s’amplifier de jour en jour. Les réponses politiques apportées par les gouvernements successifs et leurs pays amis de « l’international communautaire », pour parler comme JnAnil Louis-Juste, ne parviennent pas à résorber cette situation de grande misère, laquelle est la conséquence des pratiques de clientélisme et de corruption.

Dans ce contexte de crise généralisée, défavorable à l’évolution des arts et de la culture, il semble opportun de s’interroger sur la manière dont les artistes guidés par la tradition distractive et critique conçoivent aujourd’hui leur rôle en tant que producteurs de biens symboliques. Quelle est la position des acteurs du « champ artistique », comme dirait Pierre Bourdieu, sur la crise que traverse actuellement le pays ? Le « monde de l’art », ainsi que le pense Howard Becker, peut-il proposer des perspectives de changement face à la situation critique actuelle ?

L’objectif de cet article est de s’interroger sur le rôle de l’art en temps de crise politique aiguë dans une société postcoloniale, directement marquée par des héritages culturels, les artistes représentant des acteurs-clés dans les dynamiques interculturelles et sociales. Il s’agit également de proposer des pistes de recherche sur l’art et la culture comme vecteurs de changement dans une société foncièrement inégalitaire. D’ailleurs, on peut même se demander pourquoi la sociologie de la culture et des pratiques culturelles a trop souvent négligé l’engagement et les pratiques politiques des artistes en Haïti ? Pourtant, l’histoire politique récente du pays montre que l’artistique et le culturel sont au cœur des processus de fonctionnement et de signification du pouvoir politique. Les artistes occupent en effet une position devenue centrale au sein des éléments qui structurent la perception et les « signes ordinaires » de la configuration politique. Donc, l’analyse du lien entre artiste et politique devrait être au cœur de toute analyse de la société haïtienne. D’ailleurs, le débat n’a pourtant jamais été si vif, si évident, au point où on peut même parler d’un véritable « effet de mode », voire d’un véritable envahissement d’artistes et de certains journalistes, « chiens de garde », dans le champ politique.

Or, ce qu’on observe, depuis quelque temps, c’est que la majorité des artistes haïtiens, hormis quelques écrivains et autres musiciens dont nous saluons le courage et la détermination, ne s’inspirent pas de la crise des valeurs en Haïti pour nourrir une production artistique considérable, sur scène, dans les galeries, sur le papier, sur les écrans, et jusque dans les rues où s’exprime la colère des citoyen-ne-s. La crise multidimensionnelle, une source d’inspiration, ne l’est pourtant pas pour une génération d'artistes qui n’ont pas su inventer de nouveaux modèles de création, à la fois pour éduquer, divertir et transformer.

La production esthétique de bon nombre d’artistes ne fait que très peu cas des difficultés chroniques auxquelles nous sommes confrontés. Il suffit par exemple d’écouter les dernières productions musicales de certains artistes de la tendance compas direct pour constater combien est absent le désir d’apprendre, de récréer et d’agiter, combien sont désormais ambiguës, cauteleuses et soupçonneuses les actions et les déclarations publiques de certains artistes. À une époque où chacun-e peut disposer d’outils sophistiqués pour composer, photographier, filmer, publier en ligne, la question de l’œuvre critique, de son auteur-e, de ses destinataires, de sa singularité, est constamment déplacée et brouillée en Haïti. Une des principales causes semble être, d’une part, le conformisme et l’embrigadement de la critique institutionnalisée prise en otage par les structures publiques clientélistes de soutien à l’art et à la culture, et, d’autre part, les méchants entrepreneurs profiteurs, le secteur privé des affaires, qui soutiennent la mouvance artistique qui fait croire que les artistes sont apolitiques.

Beaucoup d’artistes, tout comme les grands commis de l’État, ont peur, avant tout, de perdre ce qu’ils ont, de perdre leur maigre confort et leur petite vie douillette. Ils-elles ne proposent pas des créations qui reflètent la réalité, tandis que présenter la situation telle qu’elle est nous procurerait davantage d’espoir et de courage de changer les choses. Peut-être est-ce pour cela que certains artistes ou certaines formations musicales, encore porteurs et passeurs d’hier d’une vision transformatrice, ne l’incarnent plus aujourd’hui. Plus que la mise en abyme, ce qui a frappé notre société dans cette récurrence, c’est l’incertitude qu’elle exprime sur la capacité de l’art à contribuer au changement : qu’est-ce qu’un artiste engagé en Haïti au XXIe siècle? À quoi sert-il ? Que vise-t-il ? Qu’est-ce qui le singularise ? Qu’est-ce qui différencie sa production des autres productions infécondes ? Qu’est-ce qui confère de la valeur ou de la nécessité à son geste? A-t-il de vraies prises de position ? Au demeurant l’engagement n’est-il pas davantage nominal que réel ? On peut aller jusqu’à se demander si le mot générique d’artiste engagé ou avant-gardiste est encore adapté à des rapports au monde aussi différents que celui d’un créancier dont la rente est soumise aux caprices du marché économique, et celui de l’écrivain-e qui ne veut débattre qu’avec ses pairs de l’art du roman ? Qu’est-ce qui définit un élan artistique dans un monde inégalitaire ?

L’art en temps de crise devrait être un parangon de création : la possibilité de dire toujours plus, même avec moins. L’homme et la femme artiste peuvent créer, même en temps de crise, si leur expression est libre. Libérons les énergies vitales, créatrices et émancipatrices de l’art. Cessons de tout cadenasser, de tout régir, de tout contrôler. Ouvrons-nous à nous-mêmes, aux autres et au monde, plutôt que de rester en retrait, dans une vraie fausse neutralité politique, de nous enfermer dans un carcan d’égoïsme et d’individualité stériles. Vivons, créons, exigeons, transformons. Vite, avant que les ténèbres épouvantables ne nous consument pas.

Jerry MICHEL

Sociologue, Enseignant-Chercheur à l’UEH, LADIREP




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