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Élite intellectuelle, élections et reddition de compte en Haïti

Élite intellectuelle, élections et reddition de compte en Haïti



1 – Introduction

Dans son introduction à l’édition de poche de Political Liberalism (1993), John Rawls se référant à la critique de la démocratie parlementaire de Carl Schmitt, suggère que la chute du régime constitutionnel de Weimar était en partie due au fait que les élites allemandes ne croyaient plus en la possibilité d'un régime parlementaire libéral décent. Dans le cas d’Haïti, plus qu’une élite qui ne croirait plus ou pas en la démocratie, la crise politique résulterait en grande partie de l’absence d’une élite. S’il est certain qu’il a toujours existé de grands intellectuels ou scientifiques haïtiens de renommée mondiale tels qu’Anténor Firmin, Michel-Rolph Trouillot, Jean Price-Mars, Dany Laferrière, Samuel Pierre et Leslie Manigat, il ne s’est pourtant pas développé chez eux une conscience d’élite ou, au mieux, ils n’ont pas réussi à remplir leur fonction de boussole (comme groupe, pas à titre individuel, bien que le GRAHN, un important think tank fondé par Samuel Pierre tende, du moins dans ses intentions, à infirmer mon point de vue).

Dans sa « Vocation de l’élite » (1919), Price-Mars a fait le constat de l’échec cuisant de nos élites. Lequel échec, de l’avis du brillant ethnologue, explique pour une très large part l’Occupation de 1915. Bien que cette série de réflexions que je tâche de produire sur les « élites » haïtiennes (j’ai commencé par les intellectuels pour ensuite voir la « bourgeoisie » et les religieux) s’abreuve en quelque sorte du texte de Price Mars, elles s’en distancient à deux niveaux. D’un côté, Price-Mars reconnait très clairement l’existence d’une élite haïtienne, alors que j’objecte ce point de vue dans la mesure où les intellectuels n’ont pas développé une conscience de corps ni non plus pesé dans la balance du destin du pays. De l’autre, l’ethnologue met l’accent sur « l'indifférence ou mieux le mépris professé par les élites à l'endroit des masses », tandis que je dénonce l’indifférence des intellectuels par rapport à eux-mêmes comme groupe et que je les invite à l’autocritique. Cet exercice de retour sur soi en vue de l’émergence d’une conscience d’élite, à la différence de Price Mars, est pour moi la première condition pour influer sur le destin de la nation et par-là même améliorer les conditions des masses.

Le travail des intellectuels n’est pas un exercice de « verbomanie » (sorte de palabres inutiles pour tuer le temps) qui est « l’une des tares les répandues dans notre monde intellectuel » suivant Price-Mars, sinon une activité conduisant à des résultats concrets se traduisant, de mon point de vue, par l’amélioration des conditions de vie de la population et un niveau élevé de rationalité dans l’opinion publique. Pour ce, j’ai identifié deux champs d’action ou de bataille – les élections et la reddition de compte – pouvant permettre aux intellectuels haïtiens d’atteindre ces objectifs. Il va de soi que cet exercice requiert l’investissement des espaces publics, principalement les médias, par les intellectuels.

2 – L’influence des intellectuels sur les élections

Les élections demeurent la porte d’entrée à la démocratie. Ceci dit, le choix des candidats, la formation de l’électorat et l’administration électorale doivent tous se conjuguer pour jeter la base d’une culture démocratique. Les intellectuels ont sans nul doute un rôle de premier plan à jouer dans cette dynamique. Tout d’abord, l’influence des intellectuels publics peut à moyen terme contrebalancer le pouvoir de l’argent dans le choix des candidats. En effet, un discours illuminateur et récurrent sur l’échec cuisant des gouvernements de l’ère dite démocratique et sur l’incompétence et la malhonnêteté des parlementaires découragerait la sélection de candidats inappropriés par les forces économiques, car la probabilité de sortir victorieux de ces aspirants tendrait à se réduire considérablement. De plus, la position des intellectuels peut aussi aider à la formation des partis politiques solides, pièce maîtresse de toute démocratie.

Pour ce qui de l’électorat, les intellectuels peuvent influencer les citoyens à élire les candidats qui, de par leur compétence et leur trajectoire, sont susceptibles de contribuer au bien-être de la population. Certains diront qu’il faudrait laisser le peuple choisir lui-même ses candidats, mais aucun pays du monde ne s’est développé sans l’orientation des élites (j’ai passé en revue toute l’histoire de la démocratisation des pays latino-américains et je n’ai trouvé aucun cas. D’ailleurs, c’est théoriquement très peu plausible. Parmi les nombreuses approches, on peut se référer au modèle cognitif du vote de Cohen (Deliberation and Democratic Legitimacy, 1989 ; Rules of the Game, 1986) et à la condition de compétence du théorème de Condorcet (Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix, 1875) lesquels montrent clairement que la formation de l’électorat est un élément crucial pour la consolidation de la démocratie.

Il ne fait aucun doute que le travail des intellectuels contre l’élection de candidats ne réunissant pas les conditions minimales pour mener à bien les destins du pays ne pourra avoir effet que sur le long terme, car, dans les conditions actuelles, la misère et l’analphabétisme rendent la majeure partie de la population très manipulable et la convertissent donc en des proies faciles aux mains des politiciens à des fins électoralistes. Ce projet de long terme se réalisera para la réduction graduelle de politiciens malhonnêtes et incompétents grâce au discours éclairé des intellectuels et la déconstruction de promesses mirobolantes des candidats. Cette « éducation sociale », pour reprendre l’expression de Price-Mars, permettra d’atteindre les objectifs d’amélioration des conditions de vie et de plus de rationalité dans l’opinion publique, car, à mesure que les politiciens véreux seront remplacés par des hommes et des femmes honnêtes, l’instabilité se réduira, l’économie décollera et seront implémentés d’ambitieux projets de politiques publiques.

3 – L’influence des intellectuels sur la reddition de compte

L’établissement d’une culture de transparence au sein de l’administration publique en Haïti doit être au cœur des débats et des combats des intellectuels, d’autant plus que les tenants des différents pouvoirs refusent tout processus de vérification effectif de leurs actions au moyen de suivi et d’évaluation (thruth-tracking and fact-checking). Or, l’idée de la supériorité de la démocratie par rapport aux autres régimes politiques doit être justifiée, légitimée et consolidée au moyen de résultats concrets, lesquels ne pourraient être prouvés ou évalués sans la reddition de compte.

Une conséquence néfaste du manque de transparence est que, pour longtemps encore, le pays dépendra de l’aide internationale et n’aura donc pas accès aux marchés de capitaux internationaux tant que l’on ne pourra faire montre d’une administration publique efficiente démontrée par de bons résultats dans des indices internationaux tels que Transparency International, Doing Business et Indice de la compétitivité. Dans le contexte actuel, la tenue du Procès Petrocaribe enverrait un signal clair de la volonté d’Haïti de lutter contre la corruption et de prendre le chemin de la modernisation de l’administration publique. Les intellectuels, bien qu’extrêmement faibles comme groupe de pression, ont donc grand intérêt à agir en faisceau pour faire en sorte que ce procès ait lieu. D’ailleurs, c’est une occasion en or de développer une conscience de corps nécessaire pour exercer une influence considérable sur le destin du pays.

4 – Conclusion

Ces réflexions que je continuerai sur l’urgente nécessité de l’émergence d’une élite haïtienne n’ont d’autres objectifs que d’inviter à lutter contre l’obscurantisme qui se dresse comme un géant imbattable dans la vie sociopolitique du pays. Il suffit de penser à l’immense majorité de nos députés et de nos sénateurs pour se rendre à l’évidence, alors que Rousseau nous rappelle dans les « Considérations sur le gouvernement de Pologne » (1782) que le parlement devrait être formé d’individus doués d’une raison sublime s’élevant au-dessus de la portée des hommes vulgaires, avec pour rôle de former les mœurs des citoyens de manière à forger en eux un attachement invincible à leurs lois et à leurs coutumes. Au regard du spectacle hideux du parlement, les questions du géographe Jean Marie Théodat dans son article « La tragi-comédie de l’empereur Dessalines » publié le 13 août 2019 dans Le Nouvelliste m’ont longtemps taraudé et me taraudent encore, à savoir « Comment en est-on arrivé là ? » « Comment sommes-nous passés de la situation de bâtisseurs de citadelles au bidonville d’aujourd’hui ».

Pour barrer la route à la montée fulgurante de l’obscurantisme depuis des ans, il incombe aux intellectuels de livrer un combat, d’investir les espaces publics dans un esprit de corps et d’élites responsables, car, isolément, la voix de chacun est impuissante et se perd dans un espace contrôlé et hostile à l’honnêteté et à la compétence. Ce n’est d’ailleurs pas sans raison que ridiculiser, banaliser et décrédibiliser les intellectuels est devenu une stratégie de campagne électorale à grand succès en Haïti. Pour aider au redressement de la barque nationale, le retour sur soi des intellectuels doit éliminer les haines, les envies et le dénigrement au bénéfice d’une collaboration effective. Dans cette perspective, je reprends les mots de Price-Mars à la préface de « La Vocation de l’élite » : « il lui faut [à l’intellectuel] notamment renoncer aux antagonismes factices de classes et de partis politiques et s'associer selon toutes les modalités de l'activité humaine. Certes, on peut différer d'opinion sur telles ou telles doctrines, sur l'opportunité ou l'inopportunité de leur application. Ces divergences de vue doivent-elles nécessairement amener à leur suite des haines, des partis pris, des campagnes humiliantes de dénigrement et de calomnies ? Ne peut-on point ne pas partager les sentiments de telle ou telle personnalité sans incriminer l'honnêteté de ses intentions, sans la vouer à l'exécration publique ? »

Joseph Harold PIERRE
Politologue et philosophe politique
josephhpierre@gmail.com
@desharolden




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